LVI NOTICE
à lui-même, parce qu'ils ont les regards fixés, les uns seulement sUr la matière , les autres seulement sur l'esprit.
Il me semble évident que, pour une partie des objets de la métaphysique, on peut ramener le langage à des expressions rigoureuses, En supposant vrai cet axiome : On ne peut parler simplement et im^ariablement que de ce qui est simple et invariable^ je crois que les idées de Dieu , d'esprit , de justice, de vérité, peuvent donner au raisonnement des bases , et a l'expression des caractères immuables, parce qu'elles sont simples, et parce que les rapports qu'elles embrassent sont, à mes yeux , invariables comme les rapports des quantités. J'espérerais moins voir raisonner avec certitude sur les facultés de l'âme, parce que l'idée n'en est pas éternelle et nécessaire, et qu'ici l'observation se porte et sur les opérations intellectuelles et sur les mouvemens' physiques ; double examen qui peut l'égarer. Quant aux idées qui manquent du caractère d'une certitude logique, et qui varient avec les lieux, les temps, les circonstances, je crains qu'elles ne servent long -temps encore de texte pour déraisonner.
Au reste, il est bien rare qu'on s'occupe des idées de la première espèce, sans y mêler dès préjugés inspirés par ceiles de la seconde ; et , comme il y a bien des siècles que les philosophes tombent dans cette erreur, il faut croire qu'il n'est pas souvent en nous de l'éviter.
Je sens combien ces remarques sont insuffisantes; et lorsque j'avance que la plus haute certitude du
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raisonnement convient aux questions jugëes souvent les plus obscures , je sais que ce paradoxe demanderait plus de développement'.
Si je m'adressais à des lecteurs frivoles, je pourrais dire que je leur en fais grâce ; aux lecteurs de Condillac , qui ne mépriseront une erreur que lorsqu'elle sera évidemment absurde , je dirai que cette opinion, fût-elle mal fondée , peut provoquer en eux d'utiles méditations.
J'ajoute qu'en admettant l'assertion de Condillac > et même la possibilité de remplir son vœu, la langue du raisonnement serait autre chose qu'une méthode analitique parfaite , parce qu'à mon avis les langues sont autre chose que des méthodes plus ou moins anàlitiques : j'ai essayé de faire voir qu'elles sont des méthodes d'observation , anàlitiques et synthétiques à la fois.
Il me reste peu de choses à dire d'un dernier ouvrage imprimé après la mort de Condillac, et qu'il n'avait pu achever. La langue des calculs , modèle d'analise , contient les mêmes vues que la Logique , et le développement du principe, qu^une science bien faite n'est qu^une langue bien faite. Appliqué aux mathématiques , ce principe est complètement justifié. On assure que l'auteur , en soumettant les calculs à des règles métaphysiques , ne faisait qu'un,
« Par exemple , on aurait tort d'inférer de tout ceci que je ne vois aucune certitude dans les idées sensibles et dans les notions complexes. La conscience qui les indique est aussi une autorité ; mais je parle du raisonnement, qui a besoin de bases simples et immuables.
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premier pas vers l'importante réforme qu'il méditait dans le langage du raisonnement, il avait, dit-^cm^ conçu le projet de prouver ce qu'il avait soutenu, et de fonder sur les bases de l'anatogte une véritable langue philosophique. Leibnitz avait eu le même dessein , et la mort l'empêcha aussi de le poiiirsiiivre. Admirons cette grande idée , mais regretteras qu- elle soit impraticable et qu'il ne Koit pas plus au pouvoir de l'homme de la réaliser, que de changer sa propre na|,ure.
IjCe fut le 3 aoât 1780, au milieu de ces nobles et importantes études, que la mort vint frapper Con* dillae, âgé alors de soixante-^ cinq ans. Ce respectable philosophe s'était retiré da^s sa terre de Flux^ près de Baugency. Toujours dévoré du zèle d'être utile à la science, il semblait que l'activité de son esprit fût hors des atteintes de l'âge. Outre les productions, nouvelles qu'il méditait, il s'occupait encore sans relâche du soin de corriger tous ses écrits, et en augmentait plusieurs. Un pbLk>sophe de nos jours ^ pense que s'il avait vécu , il aurait modifié sa doctrine; j'ai peine à le croire. De longues et persévérantes réflexions avaient réduit cette doctrine à quelques points principaux qui servaient de fonde- Cfient à tous ses ouvrages, et dont la simplicité apparente ou réelle paraissait le remplir de cette conviction qui fait les délices de l'esprit. Des erreurs déparent son système : quel philosophe est exempt d'erreurs? Il a fait sur le langage des découvertes
' M. Laromiguière.
SUR COWDILLAC. lix
incomplètes, mais solides, et qui ne périront pas lorsque d'autres découvertes viendront s'y ajouter. Il a creusé et résolu en grande partie le problème de la liaison des idées y et ne s'est guère trompé que dans un petit nombre d'applications.
Enfin il a donné, plus qu'aucun philosophe, l'exemple salutaire de suivre sans hésitation la méthode qu'on a jugée une fois la meilleure. C'est là surtout ce qui permet de le lire avec intérêt et avec fruit, quoique avec une sage défiance : on le suit toujours, car il marche toujours droit. Il représente à lui seul toute une école; et ce titre, en attestant la force de son esprit, le range parmi les écrivains rares qu'il suffit de connaître pour se donner le droit d'ignorer leurs imitateurs , et qui ont eu la gloire d'être originaux , parce qu'ils n'ont voulu copier que la nature,
A. F. Théry.
La science qui contribue le plus à rendre l'esprit lumineux, précis et étendu, et qui, par conséquent, doit le préparer à l'étude de toutes les autres, c'est la métaphysique. Elle est aujourd'hui si négligée en France , que ceci paraîtra sans doute un paradoxe à bien des lecteurs. J'avouerai qu'il a été un temps où j'en aurais porté le même jugement. De tous le^ philosophes, les métaphysiciens me paraissaient les moins sages ; leurs ouvrages ne m'instruisaient point : je ne trouvais presque partout que des fantômes, et je faisais un crime à la métaphysique des égaremens de ceux qui la cultivaient. Je voulus dissiper cette illusion et remonter à la cause de tant d'erreurs : ceux qui se sont le plus éloignés de la vérité me devinrent les plus utiles. A peine eus-je connu les voies peu sûres qu'ils avaient suivies ,' que je crus apercevoir la route que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie ; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; déterminer comme eux le sens des expressions d'une manière précise et inva-
riable ; enfin se prescrire , peut-être mieux qu'ils n'ont fait , un cjrdre assez siwplç et assez facile pour arriver à l'évidence. ,
Il faut distinguer deux sortes de métaphysique : l'une , ambitieuse , veut percer tous les mystères ; la nature , l'essence des êtres , les causes^ les plus cachées , voilà ce qui ia flattp et ce qu'elle se promet de découvrir ; l'autre , plus retenue , proportionne se& recherches à la faiblesse de l'esprit humain, et ajissi peu inquiète de ce qui doit lui échapper, qu'avide de ce qu'elie peut sî^i^ir, elle sait se contenir dans les bornes qui lui spnt marquées* La première fait de toute la natijure uo^ jespèoe d'enchantement qui se dissipe comme elU ; U seconde , ne cherchant à voir les choses quie comme elles sont en effiet ^ est aussi simple que la vérité même. Avec celle-là, les erreurs s'accumulent sans nombre , et l'esprit se contente de notions vagues et de mots qui n'ont aucun sens : avec celle-ci , on acquiert peu de connaissances, mais on évite l'erreur ; l'esprit devient juste et se forme toujours des idées nettes.
Les philosopWs se sont particulièrement exercés sur la prernière, ef n'ont regardé l'autre que comme une partie accessoire, qui mérite à peine 1^ nom de métaphysique. Locke est le seul que je cpqis devoir esçcepter ; il s'est borné à l'étude de l'esprit humain, et a rempli cet objet avec succès. Descartes n'a connu ni l'origine ni la
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génération de nos idées ^ C'est à quoi il faut attribuer l'insuffisance de sa méthode ; car nous ne découvrirons point une manière sûre de conduire nos pensées, tant que nous ne saurons pas comment elles se sont formées. Mallebranche, de tous les cartésiens celui qui a le mieux aperçu les causes de nos erreurs, chîerche tantôt dans la matière des comparaisons pour expliquer les facultés de l'âme * ! tantôt il se perd dans un monde intelligible^ où il s'imagine avoir trouvé la source de nos idées ^. D'autres créent et anéantissent des élres , les ajoutent à notre âme, ou les en retranchent à leur gré , et croient , par cette imagination , rendre raison d^s différentes opérations de notre esprit , et de la manière dont il acquiert ou perd des connaissances ^. Enfin , les leibnitiens font d^ cette substance un être bien plus parfait : c'est , selon eux , un petit monde , c'est un miroiï* vivant de l'univers ; et , par la puissance qu'ils lui donnent de représenter tout ce qui existe , ils se flattent d'en expliquer l'essence , la nature et toutes les propriétés. C'est ainsi que
»' Je renvoie à sa troisième Méditation. Rien ne me psrrait moins philosophique que cef qu'il dit à ce siijètv
* Recherches de la Vérité ^ 1. 1, c. i.
^ Recherches de la Vérité , L 3. Voyez aussi ses Entretiens et ses Méditations métaphysiques, avec ses Réponses à M. Arnaud.
^ L'auteur de V Action de Dieu sur les créatures.
chacun se laisse séduire par ses propres systèmes. Nous ne voyons qu'autour de nous, et nous «voyons voir tout ce qui est : nous sommes comme des enfans qui s'imaginent qu'au bout d'une plaine ils vont toucher le ciel avec la main^
Serait-il donc inutile de lire les philosophes? Mais qui pourrait se flatter de réussir mieux que tant de génies qui ont fait l'admiration de leur siècle , s'il ne les étudie au moins dans la vue de profiter de leurs fautes ? Il est essentiel ,.pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la recherche de la vérité, de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui en ouvrir la carrière. L'expérience du philosophe , comme celle du pilote , est la connaissance des écueils où les autres ont échoué; et, sans cette connaissance, il n'est point de boussole qui puisse le guider.
Ce ne serait pas assez dé découvrir les erreurs des philosophes, si l'on n'en pénétrait les causes ; il faudrait même remonter d'une cause à l'autre, et parvenir jusqu'à la première : car il y en a une qui doit être la même pour tous ceux qui s'égarent , et qui est comme un point unique où commencent tous les chemins qui mènent à l'eireur. Peut-être qu'alors à côté de ce point on en verrait un autre où commence l'unique chemin qui conduit à la vérité.
Notre premier objet , celui que nous ne devons jamais perdre de vue, c'est l'étude de l'esprit
humain , non pour en découvrir la nature , mais pour en connaître les opérations, observer avec quel art elles se combinent, et comment nous devons les conduire, afin d'acquérir toute l'intelligence dont nous sommes capables. Il faut remonter à l'origine de nos idées , en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que la nature leur a prescrites,, par-là fixer Vétendue et les bornes de nos connaissances, et renouveler tout l'entendement humain.
Ce n'est que par la voie des observations que nous pouvons faire ces recherches avec succès , et nous ne devons aspirer qu'à découvrir une première expérience que personne ne puisse révoquer en doute , et qui suffise pour expliquer toutes les autres. Elle doit montrer sensiblement quelle est la source de nos connaissances , quels en sont les matériaux , par quel principe ils sont mis en œuvre, quels instrumens on y emploie, et quelle est la manière dont il faut s'en servir. J'ai, ce me semble, trouvé la solution de tous ces problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles : on en pourra juger à mesure qu'on avancera dans la lecture de cet ouvrage.
On voit que mon dessein est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain, et que ce principe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite, mais une expérience cons--
tante , dont toutes les conséquences searont confirnuées par d^ nouvelles expériences.
Les ixlées se lient avec les signes , et ce n'est que par ce moyeu , comme je le prouverai, qu'elles se lient entre elles. Ainsi, après avoir dit un mot sur les matériaux de nos connaissances , sur la distinctionvle, l'àm^ ef, du corps , et sur les sensations, j-ai été oblige pour développer mon principe > i)on-seulement de suivre les opérations de l'âme dans tous leurs progrès, mais encore de rechercher comment im^ avons coitfradé l'habitude des signes de toute espèce, et quel est l'usage qne nous en devons faire.
Dans le dessein de. remplir ce double objet, j'ai pris les choses d'aussi haut qu'il m'a été possible. D'un autre c^té, je suis remonté à la perception ^ parce que c'est la première opération qu'on peut remarquer dans l'âme ^ et j'ai fait voir comment et dans quel ordre elle produit toutes celles dont nous pouvons acquérir l'exercice. D'un autre côté , j'ai commiencé au langage d'action. : on verra comment il a produit tous les arts qui sont propres à expridîner nos pensées ; l'art des gestes , la danse , la parole , la dédamation , l'art de noter, celui des pantomiines , la musique, 4a poésie ,t l'éloquence, Técriture, et les différens caractères des langues. Cette histoire du langage montrera les circonstances où les signes sont imaginés ; elle en fera connaître le vyai sens, appren^
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dra à en prévenir les abus, et ne laissera, je peiiS€^ , aucun doute sûr l'origine de nos idées.
Enâft, après avoir développé les progrès des opérations de l'âme et ceux du langage , j'essaie d'indiqiier'par quîels moyens on peut éviter l'erreur, et de montrer l'ordre qu'on doit suivre, soit pour foire des décotivértes, soit pour instruire les autres de celles qu'on a faites. Tel est en général le plan de cet essai.
Souvent tm philosophe se décïare pour la vérité slatts la connaître. Il Voit une opinion qui jusqu'à lui a été abandoùn'ée , et il l'adopte, non parce qu'elle lui jiaraît meilletire, mais rfan^ Tespëi^àhce de deverit<*'le chef d'xifte secte. En effet, la nouveauté d'iin système à'prtsque toujours été* suffisante pour eh assurer le succès.
IF se peut que ce soit là fe mt)t!if qui al engagé les'péripaHéticiens à prendre pour principe que foUtes' nos connaissances viémi'eht des sens. Ils étSfcftênÇ si éloignés! de Connaître cette vérité,? qu'aucitn &éwL n'a stï la- développer, et qu'après phisieiu's sièéles', c'ètaSt encore une découverte '^ faire.
Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Elle est le fondement d'un ouvrage dans lequel il donne d'excellens conseils pour ravaiiceraent dès sciences ^ Les cartésiens ont rejeté ce prin-
' Nov, orig, scient, • ' '
cipe avec mépris, parce qu'ils n'en ont jugé que d'après les écrits des péripatéticiens. Enfin Locke l'a saisi, et il a l'avantage d'être le premier qui l'ait démontré.