CHAPITRE IL
Des sensations.
§ 9. C'est une chose bien évidente que les idées qu'on appelle sensations^ sont telles que si nous avions été privés des sens , nous n'aurions jamais pu les acquérir. Aussi aucun philosophe n'a avancé qu'elles fussent innées , o'eût été trop visiblement contredire l'expérience. Mais ils ont prétendu qu'elles ne sont pas des idées, comme si elles n'étaient pas par elles-mêmes autant représentatives qu'aucune autre pensée de l'âme. Ils ont donc regardé les sensations comme quelque chose qui ne vient qu'après les idées et ^ui les modifie; erreur qui leur a fait imaginer des systèmes aussi bizarres qu'inintelligibles.
La plus légère attention doit nous faire connaître que , quand nous apercevons de la lumière , des couleurs, de la solidité , ces sensations et autres semblables sont plus que sufiSsantes pour nous donner toutes les idées qu'on a communément des corps. En est-il, en effet, quelqu'une qui ne soit pas renfermée dans ces premières perceptions? N'y trouve-t-on pas les idées d'étendue, de figure, de lieu, de mouvement, de repos, et toutes celles qui dépendent de ces dernières?
DES G02r9AISSANCRS HUMAINES.. 1^
Qu^on rejette donc i'hypotbèse >ées idées kinées , et qu'on suppose que Dieu ne nous doaime , par exemple, que des perceptions de lumière et de couleur,, ces perceptions ne traceront - elles pas à nos yeux de l'étendue, des lignes .et des figures? Mais, dit-cm, on ne peut s'assurer par les sens si ces ckoses sont telles qu!elies Je pai^aissent :;done les sens n'en donnent, pûiati d'idées. Quelle conséquence l £'ep assure vt-on mieux AVi^c des idées innées? Qu importe ^qif 'on .puisse, par les sens, connaître avec certâtude quelle ; est la figure d'un corps ? La question est de savoir si , même quand ils nous ti^ompent, ils ne nous donnent pas l'idée d'une figure. J'en vois une que je juge être un pentagone , quoiqu'elle fçrmé dans un de ses côtés un angle imperceptible, c'est une erreur. Mais enfip .m'en dpnne-t-elle moins l'idée d'un pentagone?
§ lo. Cependant les ci^rtésiens et les mallebranchistjes crient si fort/Cçntre les. sens, vils répètent sii souvent qu'ils ne sont qu'erreurs et illusions, qpe nous les regardonsc comme un obstacle à acquérir quelque connaissances ; et , par âzèle pour la vérité , nous voudrions s'il était pioiâsible, en être dépouillés. Ce n'est,pas que les reproches de ces philosophes soient absolument sans fondement ; ik ont relevé à ce sujet plusieurs^ erreurs avec tant de sagacité, qu'on ne saurait. désavouer sans injustice les obligations que nous leur Avons.
aO ESSAJ SUR L ORIGIire
Mais n^y aurait- il pas un milieu à prendre? Ne pourraitH>n pas trouver dans nos sens une source de Térités , comme une source d'erreurs , et les •distinguer si bien Tune de Tautre, qu'on pût constamment puiser dans la première ? C'est ce •qu'il est à propos de rechercher*
§ II. Il est d'abord bien certain que rien n'est plus clair et pinte distinct que notre perception , quand nous éprouvons quelques sensations. Quoi de plus clair que les perceptions de son et de couleur! Quoi de plus distinct! Nous est-il jamais arrivé de confondre deux de ces dioses ? Mais si nous en voulons rechercher la nature , et savoir comment elles 3e produisent en nous, il ne Ëiut pas dire que nos sens nous trompent , ou qu'ils nous donnent des idées obscures et confuses : la moindre réflexion fait voir qu'ils n'en donnent aucune.
Cependant quelle que soit la nature de ces perceptions , et de quelque manière qu'elles se produisent, si nous y cherchons l'idée de l'étendue , celle d'une ligne , d'un angle , et de quelques figures, il est certain que nous l'y trouverons très-clairement et très-distinctement. Si nous y cherchons encore à quoi nous rapportons cette étendue et ces figures, nous apercevons aussi clairement et aussi distinctement que ce n'est pas à nous, ou à ce qui est en nous le sujet de la pensée, mais à quelque chose hors de nous.
DES GONKAISSANCES HUITAINES. %l
Mais si nous y voulons chercher l'idée de la grandeur absolue de certains corps, ou même celle de leur grandeur relative , et de leur propre figure, nous p'y trouverons que des jugemens fort suspects. Selon qu^'un objet sera plus près ou plus loin , les apparences dé grandeur et de figure sous lesquelles il se présentera seront tbut-à-faît différentes.
Il y a donc trois choses à distinguer dans nos sensations : i^ la perception que nous éprouvons; 2^ le rapport que nous en faisons à quelque chose hors de nous; â^ le jugement que ce que nous rapportons aux choses leur appartient en effet.
Il n'y a ni erreur, ni obscurité, ni confusion dans ce qui se pa^se^e» nous, non plus que dans le rapport que nous en Élisons au dehors. Si nous réfléchissons, par exemple, que nous avons les idées d'une certaine grandeur et d'une certaine figure, et que nous les rapportons à tel corps, il n'y a rien là qui né soit vrai , clair et distinct ; voilà où toutes les vérités ont leur force. Si l'erreur survient, ce n'est qu'autant que nous jugeons que telle grandeur et telle figure appartiennent en effet à. tel corps. Si, par exemple, je vois de loin un bâtiment carré, il me paraîtra rond. Y a-t-il donc de l'obscurité et de la confusion dans l'idée de rondeur ou dans le rapport que j'en fais ? Non ; mais je juge cç bâtiment rond : voil^ l'erreur.
Quand' jj^'dis donc que toutes nos (x^maîssauces viennent^des seps, il ne faut pas- ôablier que ce n'e€^t>q|i'fRitknt qu'on" les tire de ces idées claires eto idtstinctesiqu'ilsireafenBeiit; Pour les jugemens qui léa accompagnent^ ils ne peuvent nous être utiles qU'afprès' qufune expérience bieii réflédûeen à corrigé les défauts.
§ la. Ce que nous avons dit de l'étendue et des figures Rapplique parfaitecûeiit bien aux autres idées de sensations, et- peut résoudre la^ ques* tiûn des cartésiens : savoir, si les ccnolenrs, leis odeurs^ ptci, scipt dans les objets»
Il ik^est pas douteux qfu'il ne £iille admettre dm» Ibs corps desr qualités qw occasionnent lea impressions qu'ils font sur nos sens. La difficulté qu'on prétend faire est de savoir si ces. qualités soiit semblables à ee. que nous éprounrons. Sans doute que ce (j[ui nous embarrasse, c^est qu'aper-^ devant en nous Vidée de Fétendue , et ne voyant aucun ibconvénient à supposer dans les corps qu^flqâe cjjudèe de semUabley oti s'imagine qu'iï s'y trouve aussi quelque cboSe qui ressemble aux perceptions de couleurs, d'odeurs, etc. C'est ta uik' jugement pi^écipiCé qui n'eët fondé que siir cette Comparaison , et dont on n'a eh effet adctiné idée.
La nqtioi^ de Fétendue, dépouillée de toutes seë difficultés et prise par le côté le plus clair, n'est que l'idée de plusieurs êtres qui nous parais-
DES G0]f2(AISSA.irGES HUMAINES. ^3
sent les uns hoFS des autres ' : c'est pourquoi , en supposant au dehors quelque chose de conforme à cette idée, nous nous le représentons toujours d'une manière aussi claire que si nous ne le considérions que dans l'idée même. Il en est tout autrement des couleurs, des odeurs, etc. : tant qu'en réfléchissant sur ces sensations , nous les regardons comme à nous , comme nous étant propres , nous en avons des idées fort claires. Mais si nous Tottlons , pour ainsi dire , les détacher de notre être et en enrichir les objets, nous £aiisons une chose dont nous n'avons plus d'idée. Nous ne sommes portés à les leur attribuer que- parce que , d'un coté , nous sommes obUgés d'y supposer quelcpie chose qui les occasionne, et que, de l'autre , cette cause nous est tout-à*fait cachée.
§ 1 3. C'est en vaii^ qu'on aurait recours k des idées ou à des sensations obscu]:!es et confuses» Ce langage ne doit point passer parmi des philo-^ sophes, qui ne sauraient mettre trop d'-exactitude dans l^ur» expressions. Si vous trouvez qu'un portrait ressemble obscurément et confosément , développez cette pensée, et vous verrez qu'il est , par quelques endroits^ conforme à l'original , et quç, par d'autres , il ne l'est point. Il en est de
' £t unis y dif eat les leibniUeps , ma,is çfiïsi est mutile quand il s'agit de l'étendue abstraite. Nous ne pouvons nous représenter des êtres séparés qu'autant que nous en supposons d'antres ^i les séparent; et la totalité emporte l'idée d'union.
l4 £SSM SUR l'oRIGIITE
même de chacune de nos perceptions ; ce qu'elles renferment est clair et, distinct, et ce qu'on leur, suppose d'obscuret de confus ne leur appartient en. aucune manière» On ne peut pas dire d'elles, comme d'un portrait, qu'elles ne ressemblent qu'en partie. . Chacune est si simple, que tout ce qui aurait avec elles quelque rapport d'égalité, leur serait, égal en tout. C'est pourquoi j'avertis que , dans mon langage , avoir des idées claires et distinctes ,. ce sera, pour parler plus brièvement, avoir des idées; et avoir des idées obscures et.confuses, ce sera n'en point avoir.
§ i4- Ce qui nous fait croire que nos idées sont susceptibles d'obscurité, c'est que nous ne les distinguons pas assez des expressions en usage. Nous disons, par exemple, que la neige est blanche; et nous faisons mille autres jugemens sans penser à ôter l'équivoque des mots. Ainsi, parce que nos jugemens sont exprimés d'une manière obscure, nous nous imaginons que cette obscurité retombe sur les jugemens mêmes et sur les idées qui les composent : une définition coraigerait tout. La neige est blanche, si l'on entend par blancheur la cause physique de notre perception ; elle ne l'est pas, si Ton entend par blancheur quelque chose de semblable à la perception même. Ces jugemens ne sont donc pas obscurs ; mais ils sont vrais ou faux, selon Iç sçns daqs lequel on prend les termes.
DES COlfNAlSSAirGES HUMA INES. ^5
Un motif nous engage encore à admettre des idées obscures et confuses ; c'est la démangeaison que nous avons de savoir beaucoup. Il semble que ce soit une ressource pour notre curiosité de connaître au moins obscurément et confusément : c'est pourquoi nous avons quelquefois dé la peine à nous apercevoir que nous manquons d'idées'.
D'autres' ont prouvé que les couleurs , les odeurs, etc., ne sont pas 4ans les objets; mais il m'a toujours paru que leurs raisonnemens ne tendent pas assez à éclairer l'esprit. J'ai pris une route différente,, et j'ai cru qu'en ces matières, comme en bien d'autres , il suffisait de développernos idées pour déterminer à quel sentiment on doit donner la préférence.
' Locke admet des idées claires et obscures, distinctes et confiises, vraies ou fausses; mais les explications qu*il en donne font voir que nous ne différons que par la manière de nous expliquer. Celle dont je me sers a l'avantage d'être plus nette et plus simple. Par cette raison, elle doit avoir la préférence ; car ce n'est qu'à force de simplifier le langage qu'on en pourra prévenir les abus : tout cet ouvrage en sera la preuve.
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SECTION SECONDE
ii'anaKse et Va génération des opérations de Tàme.
Ow peut distinguer les opérations de l'âme ea deux.espèces, selon qu'on les rapporte plus particulièrement à l'entendement ou à la volonté.
L'objet de cet essai iiidi({ue que je me propose de ne les considérer que par le rapport qu'elles ont à Fentendement.
Je ne me bornerai pas à ^jol donner des. définitions ; je Tai^ ' essayer de les envisager sous un point de vue plus lumineux qu'on n'a encore fait. Il s'agit d'en développer les progrès, et de voir comment elles s'engendrent toutes d'une première qui n'est qu'une simple perception. Cette seule recherche est plus utile que toutes les règles des logiciens. £n effet, pourrait -oii ignorer la manière de conduire le& opérations de l'âme, si on en connaissait bien la génération ?' Mais toute cette partie <ïe la métaphysique a été jusqu'ici dans un si grand chaos, que j'ai été obligé de me faire en quelque sorte un nouveau langage. Il ne m'était pas possible d'allier l'exactitude avec des signes aussi mal déterminés qu'ils le sont dans l'usage ordinaire. Je n'en serai cependant que plus facile à entendre pour ceux qui me liront avec attention.
DES COKNAKSAirCBS UUBfAIITJES. %'J