CHAPITRE PREMIER
De la perception, de la conscience, de l'attention et de la
réminiscence.
§ I. La perception, ou l'inipression oocasionée dans FsÉDie par Faction des 'sens , est la première opération de Tentendement» L'idée en est telle' qu'on ne peut l'acquérir par aucun discours* La seule réflexion sur ce que nous éprouvons quand nous somities affectés de qudque sensation* peut la fournir.
§ â. Les objets agiraient inutilement sur les sens, et râmen'en.prendrait jamais connaissance si elle n'en avait pas perception : ainsi le premier et le moindre degré de connaissance > c'est d'aper^ cevoir.
% 3. Mais, puisque la perception. ne vient qu'à la suke des impressions qui se font sur les sens , il est certain que ce preAiier degré de oonnais* sànoe doit avoir« plus ou moini d'étendue , selon -qu'on est organisé pour recevoir plus oa moins de sensatioi!» difféz^entes. Prenez des créatures qui soient prvvées de la vue, d'autres qui le soient de la Vue et de l'ouïe , et ainsi successivement , vous aurez bientôt des créalures qui, étant privées de tous les sens^ ne recevront aucune connaissance. Supposez au contraire, s'il est possible.
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de nouveaux séus dans des animaux plus par&its que l'homme. Que de perceptions nouvelles ! Par conséquent combien de connaissances à leur portée, auxquelles nous ne saurions atteindre, et sur lesquelles nous ne saurions même former de conjectures!
§ 4« Nos recherches sont quelquefois d'autant plus difficiles que leur objet est plus simple. Quoi dé plus facile en apparence que de décider si l'âme prend connaissance de toutes cellps qu'elle éprouve ? Faut-il autre chose que de réfléchir sur soi-même? Sans doute que tous les philosophes l'ont fait : mais quelques-uns, préoccupés de leurs principes , ont dû admettre dans l'âme des perceptions dont elle ne prend jamais connaissance ' ; et d'autres ont dû trouver cette opinion tout-à-fait inintelligible ^. Je tâcherai de résoudre cette question dans les paragraphes suivans. Il suffit dans celui-ci de remarquer que, de l'aveu de tout le monde, il y a dans l'âme des perceptions qui n'y sont pas ^son insu. Or, ce sentiment qui lui en doniie la connaissance , et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se passe en elle , je l'appellerai conscience. Si, comme le veut Locke , l'âme n'a point de perception dont elle ne prenne connaissance , en sorte qu'il y ait contradiction qu'une perception ne' soit pas connue,
> Les cartéstens , les inallebranclustes et les klbnitiens»^ ' Locke et ses sectateurs.
la perception et la conscience ne doivent être prises que pour une seule et même opération. Si au contraire le sentiment opposé était le véritable 9 elles seraient deux opérations distinctes ; et ce serait à. la conscience , et non à la perception, comme je l'ai supposé, que commencerait proprement notre connaissance.
§ 5. Entre plusieurs perceptions dont nous avons ^n même temps conscience , il nous arrive souvent d'avoir plus conscience des unes que. des autres, ou d'être *plus vivement averti de leur existence. Plus même la conscience de quelquesunes augmente, plus celle des autres diminue. Que quelqu'un soit dans un spectacle, où une multitude d'objets paraissent se disputer ses regards-, son âme sera assaillie de quantité de perceptions, dont il est constant qu'il prend connaissance; mais peu à peu quelques-unes lui plairont et l'intéresseront davantage : il s'y livrera donc plus volontiers. Dès là il commencera à être moins affecté par les autres; la conscience en diminuera même insensiblement, jusqu'au point que , quand il reviendra à lui , il ne se souviendra pas d'en avoir pris connaissance. L'illusion qui se fait au théâtre en est la preuve. Il y a des momens où la clonscience ne paraît pas se partager entre l'action qui se passe et le reste du spectacle. Il semblerait d'abord que l'illusion devrait être d'autant plus vive, qu'il y aurait moins d'objets -^
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capables de distraire. Cependant chacun a pu remarquer qu'on n'est jamais plus porté à se croire le seul témoin d'une scène intéressante, que quand le spec):acle est bien rempli* C'est peut-être que le noilhbre, la variété et la magnificence des objets remuent les sens, échauffent, élèvent l'imagination, et par-là nous rendent plus propres aux impressions que le poète veut faire naître. Peutêtre encore que ies spectateurs se portent mutuellement, par l'exemple qu'ils se donnent, à fixer la vue sur la scène. Quoi*qu'il en soit, cette opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines perceptions, augmente si vivement qu'elles paraissent les seules dont nous ayons pris connaissance , je l'appelle attention. Ainsi être attentif à une chose, c'est avoir plus conscience des perceptions qu'elle fait naître, que de celles que d'autres produisent , en agissant comme elle sur nos sens; et l'attention a été d'autant plus grande, qu'on se souvient moins de ces dernières. § 6. Je distingue dt^nc deux sortes de pei^ceptions parmi celles dont nous avons conscience : les unes dont nous nous souvenons au moins le moment suivant, les autres que nous oublions aussitôt que nous les avons eues. Cette distihction est fondée sur l'expérience que je viens d'apporter. Quelqu'un qui s'e^t livré à Tillusioti se spuviendra fort bien de l'impression qu'a fait sur lui une scène vive et touchante, mais il ne se souviendra
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pas toujours de celle qu'il recevait en même temps du reste du spectacle.
§ 7. Cki pourrait ièi prendre deux sentimens différens du mien. Le premier ôerait de dire que rame n'a point éprouvé, comme je le suppose, les perceptions que je lui fais oublier si promptement; ce qu'on essaierait d'expliquer pai* des raisons physiques; Il est certain, dirait-on, que rame n'a des perceptions qu'autant que l'action des objets sur les sensée communique au cerveau ^ Or on pourrait supposer les fibres de celui-ci dans une si grande contention par l'impression qu'elles reçoivent de la scène qui cause rillusion , qu'elles résisteraient à toute autre. D'où l'on conclurait que l'âme n'a eu d'autres perceptions que celles dont elle conserve le souvenir.
Mais il n'est pas vraisemblable que, quand nous donnons notre attention à un objet, toutes les fibres du cerveau soient également agitées, en sorte qu'il n'en r^ste pas beaucoup d'autres capables de recevoir une impression différente. Il y a donc lieu de présumer qu'il se passe en nous des perceptions dont nous ne nous souvenons pas le moment diaprés que nous les avons eues. Ce qui n'est encore qu'une présomption seça bientôt démontré , même du plus grand nombre.
§ 8. Le secondi sentiment serait de dire qu'il
* Ou y si Ton veat, à la partie du cerveau qu'on appelle sensofium commune.
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ne se fait point d'iiilp]['ession dans les sens qui ne se communique au cerveau , et -ne produise par conséquent une perception dans l'âme. Mais on ajouterait qu'elle est sans conscience, ou que l'Âme n'en prend point connaissance. Ici je me déclare pour Locke; car je n'ai point d'idée d'une pareille perception : j'aimerais autant qu'on dît que j'aperçois sans apercevoir.
§ 9. Je pense donc que nous avons toujours conscience des impressions qui se font dans l'âme, mais quelquefois d'une manièrç si légère^ qu'un moment après nous ne nous en souvenons plus.
Quelques exemples mettront ma pensée dans tout son jour.
J'avouerai <jue pendant un temps il m'a semblé qu'il se passait en nous des perceptions dont nous n'avons pas conscience. Je me fondais sur cette expérience qui parait assez simple, que nous fermons des milliers de fols les yeux, sans que nous paraissions prendre connaissance que nous sommes dans les ténèbres ; mais en faisant d'autres expériences, je découvris mon erreur. Certaines perceptions que je n'avais pas oubliées, et qui supposaient nécessairement que j'en avais eu d'autres dont je ne me souvenais plus un instant après les avoir eues, me firent changer de sentiment. Entre plusieurs expériences qu'on peut faire, en voici une qui est sensible.
Qu'on réfléchisse sur soi-même au sortir d'une
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lecture, il semblera qu'on n'a eu conscience' que des idées qu'elle a fait naître. Il ne paraîtra pas qu'on, en ait eu davantage de la perception de chaque lettre , que de celle des ténèbres à chaque fois qu'on baissait involontairement la paupière ; mais on ne se laissera pas tromper par cette apparence, si l'on fait réflexion qiie sans la conscience de la perception des lettres , on n'en aurait point eu de celle des mots , ni par conséquent des idées.
§10. Cette expérience conduit naturellement à rendre raison d'une chose dont chacun a fait l'épreuve : c'est la vitesse étonnante avec laquelle le temps paraît quelquefois s'être écoulé. Cette apparence vient de ce que nous avons oublié la plus considérable partie des perceptions qui se sont succédées dans notre âme. Locke fait voit que nous ne nou^ formons une idée de la succession du temps que par la succession de nos pensées. Or des perceptions, au moment qu'elles sont totalement oubliées, sont comme non avenues.
Leur succession doit donc être autant de retran- €iïé de celle du temps. Par conséquent une durée assez considérable, des heures, par exemple, doivent nous paraître «avoir passé comme des instans.
§ II. Cette explication m'exempte d'apporter de nouveaux exemples : elle en fournira suflQisaznment a ceux qui voudront y réfléchir. Chacun
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peut remarquer que parmi les perceptions qu'il a éprouvées pendant un temps qui lui parait avoir été fort court, il y en a un grand Qombre dont sa conduite prouve qu'il a eu conscience, quoiqu'il les ait tout-à-fait oubliées. Cependant tous les exemples n'y sont pas également propres. C'est ce ijiii me trompa quand je m'imaginai que je ^baissais involontairement la paupière, sans prendre connaissance que je fusse dans les ténèbres. Mais il n'est rien de plus raisonnable que d'expliquer un exemple par un autre. Mon erri^ur provenait de ce que la perception des ténèbres était si prompte, si subite, et la conscience si faible , qu'il ne xsten restait aucun souvenir. En effet , que je doune mon attention au mouvement de npies yeux, cette même perception deviendra si vive, quç je ne douterai plus de l'avoir eue.
§ I ^. Non^seulement nous oublions ordinaire- Ts^^xxt une partie de nos perceptions, mais quelqUie£ois nous les oublions, toutes. Qucind nous ne QxoE^s point notre attention, en sorte que nous recevons l^s. perceptions qui se produisent en npus^ sans être plus avertis des unes que des autc^i la conscience en est si légère, que si l'on no)ti3 retire de cet état, npus ne nous souvenons pas d'en avoir éprouvé. Je suppose qu'pn me présente un tableau Ibrt composé, dont à la première vue les pwties ne me frappent pas plus vivement les unes q^e k&autpefi^ et qu'on ipe l'enlève avant
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qtie j'aie eu \^ temps de le considérer en détail , il est certain qu'il n'y a aucune de ses parties sensibles qui n'ait produit en moi des perceptions; mais la conscience en a été si faible, que je ne puis m'en souvenir. Cet oubli ne vient pas de leur peu dé durée. Quand on supposerait que j'ai eu pendant long-temps les yeux attachés sur ce td« bleaUy pourvu qu'on ajoute que je n'ai pas rendu tour à tour plus vive la conscience des peKeptiows de chaque partie, je ne serai pas phis en état , au bout de plusieurs heures, d'en rendre compte qu'au premier instant.
Ce qui se trouve vrai des perceptions qu'occasiomie ce tableau doit l'être, par la même raison, de celles que produisent les objets qtti m'envi«ronnent. Si , agissant sur les sens avec de$ forcés presque égales, ils produisen;! eh moi des per^ ceptions toutes à peu près dans un pareil degré de vivacité, et si mon âme se laissé aller à kur impression, sans chercher à avoir plus conscience d'une peteeption qlie d'une autre , it ne me restera aucun touvenir de ce qui s^est passé en moi. Il me semblera que mon âme a été pendant tout ce temps dan& une espèce d'assèup^enient 6& elle n'était ocicupée d'aucune pensée. Que cet état diape plusieurs heures ou seulement quelques se* condes, je n'en saurais remarquer la différence dans la suiitie d)es perceptions que j'ai éprouvées, puisqu'elles sont également oubliées dans t'nn et
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Tautre cas. Si même on le faisait durer des jours, des mois ou des années , il arriverait que quand on en sortirait par quelque sensation vive, on ne se rappellerait plusieurs années que comme un moment.
§ i3. Concluons que nous ne pouvons tenir aucun compte du plus grand nombre de nos perceptions, non qu'elles aient été sans conscience, mais parce qu'elles sont oubliées un instant après. Il n'y en a donc point dont l'âme ne prenne connaissance. Ainsi la perception et la conscience ne sont qu'une même opération sous deux noms.
En tant qu'on ne la considère que comme une impression dans l'âme, on peut lui conserver celui de perception ; en tant qu'elle avertit l'âme de sa présence, on p^eut lui donner celui de conscience. C'est en ce sens que j'emploierai désormais ces deux mots.
§ ^ 4* Les choses attirent notre attention par le côté où elles ont le plus de rapport avec notre tempérament , nos passions et notre état. Ce sont ces rapports qui font qu'elles nous affectent avec plus de force, et que nous en. avons une conscience plus vive : d'où .il arrive que , quand ils viennent à changer, nous voyons les objets tout différemment , et nous en portons des jugemens tout-à-fait contraires. On est communément si fort la dupe de ces sortes de jugemens, que celui qui dans un temps voit et juge d'une manière , et dons un autre
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voit et juge tout autrement, croit toujours bien voir et bien juger; penchant qui nous devient si naturel que, nous faisant toujours considérer les objets par les rapports qu'ils ont à nous , nous ne manquons pas de critiquer la conduite des autres autant que nous approuvons la nôtre. Joignez à cela que Tamour-propre nous persuade aisément que les choses ne sont louables qu'autant qu'elles ont attiré notre attention avec quelque satisfaction de notre part, et vous comprendrez pourquoi ceux même qui' ont assez de , discernement pour les apprécier dispensent d'ordinaire si mal leur estime, que tantôt ils la refusent injustement, et tantôt ils la prodiguent.
§ i5. Lorsque les. objets attirent notre atten*tion , les perceptions qu'ils occasionent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que non -seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions , mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou comme affectant , malgré leur variété et leur succession , un être qui est constamment le même nous, La conscience, considérée par rapport à ces nouveaux effets , est une nouvelle opération qui nous sert à chaque instant, et qui est le fondement de l'expé*» rience. Sans elle j chaque moment de la vie nous
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parsdt 1^ premier de nçtre existence, et notre €x>nnaisS2mce oe s'^endrait jamais au delà d'une première perception; je la nommerai rémùnis^ cenee.
U est. évident que si La liaison qui est entre les perceptions que j'éprouve actuellement, celles que j'éprotlvai hier, et le sentiment de mon être, était détraite , je ne saurais reconnaitre que cCqui m'est arrivé hier soit arrivé h moi*méme. Si à chaque nuit cette liaison était interrompue , je commeQicerais pour ainsi dire chaque jour ime nouvelle vie, et personne ne pourrait me €on-> vaincre que ie moi d'aujourd'hui fut le moi de la veille. La réminiscence est donc produite par la liaison que conserve la suite de nos perceptions. Dans les chapitres suivans^ les effets de cette liaison se développeront de plus en plus ; mais si Ton oie demande comment elle peut elle-même être formée par l'attention , je réponds que la raison en est uniquement dans la nature de l'âme et du oorps« C'est pourquoi je regarde cette- liaison comme une première expérience qui doit suffire pour expliquer toutes les autres.
Afin de mieux analiser la réminiscence, il &udrait lui donner deiuc noms : l'un, en tant qu'elle nous fait reconnaître notre être ; l'autre , en tant qu'elle nous &it reconnaître les perceptibnç qui s'y répètent : car ce sont là des idées bien distinctes, Mais la lan^e ne me fournit pas
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de teriôe éont je piiisse me sei*vijr, et il est peu utile pour mon dessein d'en imaginer; il suffira d'ervoîk* hit remàtquer de (Quelles idées simples la notion complexe de cette opération est composée. § 164 Le progrès des opérations dont je viens de donner Vanaliscl et d'expUqUet* la génération est sensible. 0'abord , il n'y ^ dahs l'âme qu'une simple per<3eptiôti , qui n'est que l'impression qu^elle reçoit à la pré^nce des objets : de là naisseM dam Icfur ordre le^ trois autt^es opéi'atiouâ. Cetjte imfMhessiôn , coi^idérée comme améHissant l'âme de sa présence^ est; ce que j'jyïpelle cbiiscieDce. Si la connaissiance qu'on en prend est telle qu'elle paraisse ïa seule perception dont on ait conscience 4 c'est attention. Etlfin, quand elle se fait comialtre comme ayant déjà affecté l'âtne , c'est réminiscenoÉi La Cônàcietice dit en quelque sorte à l'âme, voilà une perceptiôïi i fattentiôti , vorkà une perception qui est la set^lè que vous ayez : ht réminiseenee, voilà une' petcéptioh que vous avea& déjà eue.