CHAPITRE V
De la musique.
Jusqu'ici j'ai été cAligé de supposer que la musique était connue des anciens : il est à propos d'en
■ « N*a-t-on pas vu souvent , dit Cicéron , Traité de VOra- « leur, des orateurs médiocres remporter tout rhonnenr et « tout le prix de l'éloquence par la seule dignité de l'action , « tandis que des orateurs , d'ailleurs très-savans, passaient « pour médiocres , parce qu'ils étaient dénués des grâces de «t de la prononciation? de sorte que Démosthènes avait rai- « son de donner à l'action le premier, le second et le trot- « sième rang : car si l'éloquence n'est rien sans ce talent , et « si l'action, quoique dépourvue d'éloquence, a tant de force K et d'efficace, ne faut-il pas convenir qu'elle est d'une ex- « tréme importance dans le discours public? » H Cillait que la manière de déclamer des anciens eût bicQ plus de force que la nôtre, pour que Démosthènes et Cicéron, qui excellaient dans les autres parties, aient jugé que sans l'action l'éloquence n*est rien. Nos orateurs d'aujourd'hui n'adopteraient pas ce jugement : aussi M. l'abbé Colin dit-il qu'il y a de l'exagération dans la pensée de Démosthènes. Si cela était , pourquoi Cicéron l'approuverait-il sans y mettre de res> triction ?
DES CONNAISSANCES HUMAINES. aSy
donner Thistoire, du moins en tant que cet art fait partie du langage.
§ 43. Dans l'origine des langues, la prosodie étant fort variée, toutes les inflexions de la voix lui étaient naturelles. Le hasard ne pouvait donc manquer d'y amener quelquefois des passages dont Foreille était flattée. On les remarqua, et Ton se fit une habitude de les répéter : telle est la première idée qu'on eut de l'harmonie.
§ 44- L'ordre diatonique , c'est-à-dire celui où les sons se succèdent par tons et demi-tons, paraît aujourd'hui si naturel, qu'on croirait qu'il a été connu le premier ; mais si nous trouvons des sons dont les rapports soient beaucoup plus sensibles, nous aurons droit d'en conclure que la succession en a été remarquée auparavant.
Puisqu'il est démontré que la progression par tierce^ par quinte et par octave, tient immédiatement au principe où l'harmonie prend son origine, c'est-à-dire à la résonnance des corps sonores, et que l'ordre diatonique s'engendre de cette progression ; c'est une conséquence que les rapports des sons doivent être bien plus sensibles dans la succession harmonique que dans l'ordre diatonique. Celui-ci, en s'éloignant du principe de l'harmonie, ne peut conserver des rapports entre les sons qu'autant qu'ils lui sont transmis par la succession qui l'engendre. Par exemple, rcy dans l'ordre diatonique, n'est lié à ut que
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parce qu'ut, re, est produit par la progression al, sol; et la liaison de ces deux derniers a son principe dans rharmonie des corps sonores, dont ils font partie. L'oreille confirme ce raisonnement; car elle sent mieux le rapport des sons ut, mî, sol, utjf que celui des sons ut, re, mi, fa. Les intervalles harmoniques ont donc été remarqués les premiers.
Il y a encore ici des progrès à observer; car les sons harmoniques formant des intervalles plus on moins faciles à entonner, et ayant des rapports pi us ou moins sensibles, il n'est pas naturel qu'ils aient été aperçus et saisis aussitôt les uns que les autres. Il est donc vraisemblable qu'on a eu cette progression entière, ut^ mi, sol, ut, qu'après plusieurs expériences. Celle-là connue, on en fit d'autres sur le même modèle , telles que sol^ si y rCy sol. Quant à l'ordre diatonique, on ne le découvrit que peu à peu et qu'après beaucoup de tâtonnemens, puisque la génération n'en a été montrée que de nos jours'.
§ 45. Les premiers progrès de cet art ont donc été le fi'uit d'une longue expérience. On en a multiplié les principes tant qu'on n'en a pas connu les véritables. M. Rameau est le premier qui ait vu l'origine de toute Tharmonie dans la résonnance des corps sonores, et qui ait rappelé la théorie de cet art à un seul principe. Les Grecs,
■ Voyeï la Génération harmonique de M. Rameau.
DES CONNAISSAIS CES HUMAINES. ^Sq
dont on vante si fort la musique, ne connaissaient point, non plus que les Romains, la composition à plusieurs parties. Il est cependant vraisemblable qu'ils ont de bonne heure pratiqué quelques accords, soit que le hasard les leur eût fait remarquer à le rencontre de deux voix, soit qu'en pinçant en même temps deux cordes d'un instrument ils en eussent senti l'harmonie.
§ 46. Les progrès de la musique ayant été aussi lents, on fut long-temps avant de songer à la séparer des paroles; elle eût paru tout-à-fait dénuée d'expression. D'ailleurs la prosodie s'étant saisie de tous les tons que la voix peut former, et ayant seule fourni l'occasion de remarquer leur harmonie, il était naturel de ne regarder la musique que comme un art qui pouvait donner plus d'agrément ou plus de force au discours. Voilà l'origine du préjugé des anciens, qui ne voulaient pas qu'on la séparât des paroles. Elle fut à peu près , à l'égard de ceux chez qui elle prit naissance, ce qu'est la déclamation par rapport à nous; elle apprenait à régler la voix , au lieu qu'auparavant on la conduisait au hasard. Il devait paraître aussi ridicule de séparer le chant des paroles, qu'il le serait aujourd'hui de séparer de nos vers les sons de notre déclamation.
§ 47- Cependant la musique se perfectionna :
peu à peu elle parvint à égaler l'expression des paroles : ensuite elle tenta de la surpasser. C'est
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alors qu'on put s'apercevoir qu'elle était par ellemême susceptible de beaucoup d'expression. Il ne devait donc plus paraître ridicule de la séparer des paroles. L'expression que les sons avaient dans la prosodie qui participait du chant, celle qu'ils avaient dans la déclamation qui était chantante, préparaient celle qu'ils devaient avoir lorsqu'ils seraient entendus seuls. Deux raisons assurèrent même le succès à ceux qui, avec quelque talent, s'essayèrent dans ce nouveau genre de musique. La première , c'est que sans doute ils choisissaient les passages auxquels , par l'usage de la déclamation , on était accoutumé d'attacher une certaine expression , ou que du moins ils en imaginaient de semblables. La seconde, c'est l'étonnement que, dans sa nouveauté, cette musique ne pouvait manquer de produire. Plus on était surpris , plus on devait se livrer à l'impression qu'elle pouvait occasioner. Aussi vit-on ceux qui étaient moins di£ELciles à émouvoir , passer successivement par la force des sons de la joie à la tristesse , ou même à la fureur. A cette vue , d'autres qui n'auraient point été remués le furent presque également. Les effets de cette musique devinrent le sujet des conversations, et l'imagination s'échauffait au seul récit qu'on en entendait faire. Chacun voulait en juger par soi-même; et les hommes, aimant communément à voir confirmer les choses extraordinaires, venaient entendre cette musique avec les dispo-
DES COITNAISSANCËS HUMAINES. S^t
sitions les plus Ëivorables. Elle répéta donc souvent les mêmes miracles.
§ 48. Aujourd'hui notre prosodie et notre déclamation sont bien loin de préparer les effets que notre musique devrait produire.' Le chant n'est pas à notre égard un langage aussi familier qu'il l'était pour les anciens ; et la musique , sér parée des paroles, n'a plus cet air de nouveauté qui seul peut beaucoup sur l'imagination. D'àiU leurs, au moment où elle s'exé<iute, nous gardons tout le sang -froid dont nous sommes capables^ nous n'aidons point le musicien à nous en retirer, et les sentimens que nous éprouvons naissent uniquement de l'action des sons sut Toreille. Mais les sentimens de l'âme sont ordinairehfient si faibles, quand l'imagination ne réagit pas elle-^ même sur les sens, qu'on ne devrait pas être surpris que notre musique ne pMduisit pas des effets aussi surprenans que celle des anciens. Il faudrait, pour juger de son pouvoir, eri exécuter des morceaux devant des hommes qui auraient beaucoup d'imagination, pour qui elle aurait le mérite de la nouveauté, et dont la déclamatiba faite d'après une prosodie qui participerait dif chant, serait elle-même chantante. Mais cette expérience serait inutile si nous étâons aussi portés à admirer les choses qui sont proches de nous, que celles qui s'en éloignent.
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~ .§-49. Le chant fait pour des paroles est aujourd'hui si différent de notre prononciation ordinaire et de notre déclamation, que l'imagination a bien de la peine à se prêter à l'illusion de nos tragédies mises en musique. D'un autre côté, le3 Grecs . étaient bien plus sensibles que nous, parce qu'ils avaient l'imagination plus vive. Enfin, les xnusiciens prenaient les momens les plus favorables pour les émouvoir. Alexandre, par exemple , était à table , et , comme le remarque M, Burette ^, il était vraisemblablement échauffé par les fumées du vin, quand une musique propre à inspirer la fureur lui fi.t prendre ses armes. Je ne doute pas que nous n'ayons des soldats k qui le seul bruit des tambours >et des trompettes en ferait fair^ autant; Ne jugeons donc pas de !a musique des anciens par les effets qu'on lui attribue, ma^s jqgeqns-en par It^ instrumens dont ils avaient l'usage, et. l'on aura lieu de présumer qu'elle devait être inférieure à la nôtre. •
§ 5o. On peut remarquer que la musique, se»
parée des paroles, a été préparée chez les Grecs par des progrès, semblables à ceux auxquels les Humains ont dû l'art des pantomimes , et que ces deux arts put , à leur naissance ^ causé ia même surprise chez ces deux peuples , et produit des
' Histoire de VAccuiémie des Belles^ Leiires, tome v.
DES GONNAISSAIfCES HUMAINES. ^43
effets aussi surprenans. Cette conformité me paraît curieuse, et propre à confirmer mes conjectures.
§ 5i. Je viens de dire, d'après tous ceux qui ont;écrit sur cette matière, que les Grecs avaient l'imagination plus vive que nous. Mais je ne sais * si la vraie raison de cette différence est connue, il me semble au moins qu'on a tort de l'attribuer uniquement au climat. En supposant que celui de la Grèce se fut toujours conservé tel qu'il était , l'imagination de ses habitans devait peu à peu s'affaiblir. On va voir que c'est un effet naturel des changemens qui arrivent au langage.
J'ai remarqué ailleurs ^ que l'imagination agit bien plus vivement dans des hommes qui n'ont point encore l'usage des signes d'institution : par conséquent, le langage d'action étant immédiatement l'ouvrage de cette imagination, il doit avoir plus de feu. En effet , pour ceux à qui il est familier, un seul geste équivaut souvent à une longue phrase. Par la même raison, les langues faites sur le modèle de ce langage doivent être les plus vives ; et les autres doivent perdre de leur vivacité, à proportion que s'éloignant davantage de ce modèle, elles en conservent moins le caractère. Or, ce que j'ai dit sur la prosodie fait voir que par cet endroit la langue grecque se
* Première partie, § ii.
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ressentait plus qu'aucune autre des influences du langage d'action ; et ce que je dirai sur les inversions prouvera que ce n'était pas là les seuls effets de cette influence. Cette langue était donc trèspropre à exercer l'imagination. La nôtre , au contraire, est si simple dans sa construction et dans sa prosodie, qu'elle ne demande presque que l'exercice de la mémoire. Nous nous contentons, quand nous parlons des choses, d'en rappeler les signes , et nous en réveillons rarement les idées. Ainsi l'imagination, moinsv souvent remuée, devient naturellement plus difficile à émouvoir. Nous devons donc l'avoir moins vive que les Grecs.
§ 5a. La prévention pour la coutume a été de tout temps un obstacle aux progrès des arts : la musique s'en est surtout ressentie. Six cents ans avant J. C. Timothée fut banni de Sparte par un décret des éphores, pour avoir, au mépris de l'ancienne musique, ajouté trois cordes à la lyre, c'est-à-dire pour avoir voulu la rendre propre à exécuter des chants plus variés et plus étendus : tels étaient les préjugés de ce temps-là. Nous en avons de semblables; on en aura encore après nous, sans jamais se douter qu'ils puissent un jour être trouvés ridicules. LuUi, que nous jugeons aujourd'hui si simple et si naturel, a paru outré dans son temps. On*disait que, par ses airs de ballets, il corrompait la danse, et qu'il en al-
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lait faire un baladinage, « Il y a six vingts ans, ce dit l'abbé du Bos, que les chants qui se coince posaient en France n'étaient, généralement parce lant, qu'une suite de notes longues.... et.... il y a a quatre-vingts ans que le mouvement de tous « les airs de ballet était un mouvement lent, et ce leur chant, s'il est permis d'user de cette exce pression , marchait posément , même dans sa « plus grande gaieté, w Voilà la musique que regrettaient ceux qui blâmaient LuUi.
§ 53. La musique est un art où tout le monde se croit en droit de juger, et où par conséquent le nombre des mauvais juges est bien grand. Il y a sans doute dans cet art, comme dans les autres, un point de perfection dont il ne faut pas s'écarter : voilà le principe ; mais qu'il est vague ! Qui, jusqu'ici, a déterminé ce point? et s'il ne l'est pas, à qui est-ce à le reconnaître? Est-ce aux oreilles peu exercées , parce qu'elles sont en plus grand nombre ? Il y a donc eu un temps où la musique de LuUi a été justement condamnée. Est-ce aux oreilles savantes, quoiqu'en petit nombre ? Il y a donc aujourd'hui une musique qui n'en est pas moins belle, pour être différente de celle de LuUi.
Il devait arriver à la musique d'être critiquée à mesure qu'elle se perfectionnerait davantage, surtout si les progrès en étaient considérables et subits ; car alors elle ressemble moins- à ce qu'on
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est accoutumé d'entendre. Mais commence- 1- on à se la rendre familière, on la goûte et elle n'a plus que le préjugé contre elle.
§ 54* Nous ne saurions connutre quel était le caractère de la musique instrumentale des anciens; * je me bornerai à faire quelques conjectures sur le chant de leur déclamation.
Il s'écartait vraisemblablement de leur pro* nonciation ordinaire à peu près comme notre déclamation s'éloigne de la nôtre, et se variait également selon le caractère des pièces et des scènes. Il devait être aussi simple dans la comédie que la prosodie le permettait. C'était la prononciation ordinaire qu'on n'avait altérée qu'autant qu'il avait fallu pour en apprécier les sons, et pour conduire la voix par des intei^alles certains.
Dans la tragédie , le chant était plus varié et plus étendu, et principalement dans les monologues auxquels on donnait le nom de cantiques. Ce sont ordinairement les scènes les plus passionnées; car il est naturel que le même personnage qui se contraint dans les autres , se livre , quand il est seul, à toute l'impétuosité des sentimens qu'il éprouve. C'est pourquoi les poètes romains faisaient mettre les monologues en musique par des musiciens de profession. Quelquefois même ils leur laissaient le soin de composer la déclamation du reste de la pièce. Il n'en était pas de même chez les Grecs ; les poètes y étaient
musiciens, et ne confiaient ce travail à per** sonne.
Enfin, dans les chœursy le chant était plus chargé qtie dans les autres scènes : c'étaient les endroits où le poëte donnait le plus d'essor à son génie ; il n'est pas douteux que le musicien ne suivît son exemple. Ces* conjectures se confirment par les différentes sortes d'instrumens dont on accom-^ pagnait la voix des acteurs; car ils avaient une portée plus ou moind étendue selon le caractère des paroles.
Nous ne pouvons pas nous représenter les chœurs des anciens par ceux de nos opéras. La musique en était bien différente, puisqu'ils ne connaissaient pas la composition à plusieurs parties; et les danses étaient peut-être encore plus éloignées de ressembler à nos ballets. « Il est fa- « cile de concevoir , dit l'abbé du Bos , qu'elles «c n^étaient autre chose que les gestes et les décr râonstrations qtie les personnages des chœurs cr Élisaient pour exprimer leurs sentiipens, soit ce qu'ils parlassent, soit qu'ils témoignassent par « un jeu muet combien ils étaient touchés de l'évé- « nement auquel ils devaient s'intéresser. Gette « déclamation obligeait souvent les chœurs à « marcher sur la scène; et, comme les évolutions « que plusieurs personnes font en même temps « ne se peuvent faire sans arvoir été concertées « auparavant, quand on rie veut pas qu'elles dé^
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c( génèrent en une foule, les anciens avaient près* « crit certaines règles aux démarches des chœurs. » Sur des théâtres aussi vastes que ceux. des anciens, ces évolutions pouvaient former des tableaux bien propres à exprimer les sentimens dont le chœur était pénétré.
§ 55. L'art de noter la déclamation et de l'accompagner d'un instrument, était connu à Rome dès les premiers temps de la république. La dé-^ clamation y fiit dans les commencemens assez simple; mais par la suite le commerce des Grecs y amena des changemens. Les Romains ne purent résister aux charmes de l'harmonie et de l'expression de la langue de ce peuple. Cette nation polie devint l'école où ils se formèrent le goût pour les lettres , les arts et les sciences ; et la langue latine se conforma au caractère de la langue grecque, autaiit que son génie put le permettre.
Cicéron nous apprend que les accens qu'on avait empruntés des étrangers avaient changé d'une manière sensible la prononciation des Romains. Ils occasionèrent sans doute de pareils changemens dans la musique des pièces dramatiques : l'un est une suite naturelle de l'autre. En effet, Horace et cet orateur remarquent que les instrumens qu'on employait au théâtre de leur temps avaient une portée bien plus étendue que ceux dont on s'était servi auparavant ; que l'acteur, pour les suivre, était obligé de déclamer sur
un plus grand nombre de tons, et que le chant était devenu si pétulant , qu'on n'en pouvait observer la mesura qu'en s'agitant d'une manière violente. Je renvoie à ces passages tels. que les rapporte l'abbé du Bos, afin qu'on juge si l'on peut les entendre d'une simple déclamation *.
§ 56. Telle est l'idée qu'on peut se faire de la déclamation chantante et des causes qui l'ont introduite Su qui l'ont fait irarier. Il nous reste à rechercher les circonstances qui ont occasioné une déclamation aussi simple que la nôtre , et des spectacles si différens de ceux des anciens.
Le climat n'a pas permis aux peuples froids et flegmatiques du Nord de conserver les accens et la quantité que la nécessité avait introduits dans la prosodie à la naissance des langues. Quand ces barbares eurent inondé l'empire romain , et qu'ils en eurent conquis toute la partie occidentale , le latin, confondu avec leurs idiomes, perdit son caractère. Voilà d'où nous vient le défaut d'accent que nous regardons comme la principale beauté de notre prononciation : cette origine ne prévient pas en sa faveur. Sous l'empire de ces peuples grossiers les lettres tombèrent , les théâtres furent détruits, l'art des pantomimes , celui de noter la déclamation et de la partager entre deux comédiens , les arts qui concourent à la décoration des spectacles,
' Tome lii, section X.
25o ESSAI SUR l'origine
tels que rarchitecture , la peintnre , la sculpture , et tous ceux qui sont subordonnés à la musique, périrent. A la renaissance des lettres , le génie des langues était si changé , et les mœurs si différentes , qu'on ne put rien comprendre à ce que les anciens rapportaient de leurs spectacles.
Pour concevoir parfaitement la cause de cette révolution , il ne faut que se rappeler ce que j'ai dit sur l'influence de la prosodie. Celie'des Grecs et des Romains était si caractérisée qu'elle avait - des principes fixçs , et si connus que le peuple même , sans en avoir étudié les règles, était cho* que des moindres. défauts de prononciation. Cest là ce tpii fournit les moyens de faire un art de la déclamation et de l'écrire en notes; dès lors cet art fit partie de l'éducation.
La déclamation ainsi perfectionnée, produisit l'art de partager le chant et les gestes entre deux comédiens, celui des pantomimes; et étendant même son influence jusque sur la forme et la grandeur des théâtres , elle donna occasion , comme nous l'avons vu , de les faire assez vastes pour contenir une partie considérable du peuple.
Yoilà l'origine du goût des anciens pour les spectacles, pour les décorations, et pour tous les arts qui y sont subordonnés, la musique, l'architecture, la peinture et la sculpture. Ches eux il ne pouvait presque pas y avoir de talens perdus, parce que chaque citoyen rencontrait à tous mo-
mens des objets propres à exercer son imagination.
Notre langue n'ayant presque point de prosodie , la déclamation n'a pu avoir de règles fixes , il nous a été impossible de la partager entre deux acteurs; celui des pantomimes a peu d'attraits pour nous, et les spectacles ont été renfermés dans des salles où le peuple n'a pu assister. De là, ce qui est plus à regretter, le peu de goût que nous avons pour la musique, l'architecture, la peinture et la sculpture. Nous croyons seuls res^ sembler aux anciens; mais que par cet endroit les Italiens leur ressemblent bien plus que nous. On voit donc que , si nos spectacles sont si différ ens de ceux des Grecs et des Romains , c'est un effet naturel des changemens arrivés dans la prosodie.