‹ Œuvres ComplètesChapitre 43 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comparaison de la déclamation chantante et de la déclamation

simple.

§ 57. Notre déclamation admet de temps en temps des intervalles aussi distincts que le chant. Si on ne les altérait qu'autant qu'il serait nécessaire pour les apprécier, iU n'en seraient pas moins naturels, et l'on pourrait les noter. Je crois même que le goût et l'oreille font préférer au bon corné-

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dien les sons harmoniques , toutes les fois qu'ils ne contrarient point trop notre prononciation ordinaire. C'est sans doute pour ces sortes de sons que Molière avait imaginé des notes'. Mais le projet de noter le reste de la déclamation est impossible ; car les inflexions de la voix y sont si faibles que, pour en apprécier les tons, il faudrait altérer les intervalles, au point que la déclamation choquerait ce que nous appelons la nature.

§ 58. Quoique notre déclamation ne reçoive pas, comme le chant, une succession de sons appréciables , elle rend cependant les sentimens de l'âme assez vivement pour remuer ceux à qui elle est familière , ou qui parlent une langue dont la prosodie est peu variée et peu animée. Elle produit sans doute cet effet, parce que les sons y conservent à peu près entre eux les mêmes proportions que dans le chant. Je dis à peu près; car n'y étant pas appréciables, ils ne sauraient avoir des rapports aussi exacts.

Notre déclamation est donc naturellement moins expressive que la musique. En effet , quel est le son le plus propre à rendre un sentiment de l'âme ? C'est d'abord celui qui imite le cri qui en est le signe naturel , il est commun à la déclamation et à la musique. Ensuite ce sont les sons hai^ moniquesde ce premier, parce qu'ils lui sont liés

' Réflexions critiques, tom. m, sect. xyiii.

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plus étroitement. Enfin , ce sont tous les sons qui peuvent être engendrés de cette harmonie^ variés et combinés dans le mouvement qui caractérise chaque passion : car tout sentiment de Tàme détermine le ton et le mouvement du chant, qui est le plus propre à l'exprimer. Or, ces deux dernières espèces de sons se trouvent rarement dans notre déclamation , et d'ailleurs elle n'imite pas les mouvemens de l'âme , comme le chant.

§ 69. Cependant elle supplée à ce défaut par l'avantage qu'elle a de nous paraître plus naturelle. Elle donne à son expression un air de vérité, qui fait que, si elle agit sur les sens plus faiblement que la musique , elle agit plus vivement sur l'imagination. C'est pourquoi nous sommes souvent plus touchés d'un morceau bien déclamé , que d'un beau récitatif. Mais chacun peut remarquer que , dans les momens où la musique ne détruit pas l'illusion , elle fait à son tour une impression bien plus grande.

§ 60. Quoique notre déclamation ne puisse pas se noter, il me semble qu'on pourrait en quelque sorte la fixer. 11 suffirait qu'un musicien eût assez de goût pour observer, dans le chant , à peu près les mêmes proportions que la voix suit dans la déclamation. Ceux qui se seraient rendus ce chant familier pourraient, avec de l'oreille , y retrouver la déclamation qui en aurait été l€ modèle. Un homme rempli des récitatifs

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de LuUi ne déclamerait -il pas les tragédies de Quinault^ comme LuUi les eût déclamées luimême ? Poar rendre cependant la chose plus facile, il serait à souhaiter que la mélodie fut extrêmement simple , et qu'on n'y distinguât les inflexions de la voix qu'autant qu'il serait nécessaire pour les apprécier. La déclamation se reconnaîtrait encore plus aisément dans les récitatifs de LuUi, s'il y avait mis moins de musique. On a donc lieu de croire que ce serait là un grand secours pour ceux qui auraient quelques dispositions à bien déclamer.

§ 6i. La prosodie, dans chaque langue, ne s'éloigne pas également du chant : elle recherche plus ou moins les accens , et même les prodigue à l'excès, ou les évite tout-à-fait, parce que la variété des tempérjimens ne permet pas aux peuples de divers climats de sentir de la même manière. C'est pourquoi les langues demandent, selon leur caractère , différens genres de déclamation et de musique. On dit , par exemple , que le ton dont les Anglais expriment la colère, n'est en Italie que celui de l'étonnement.

La grandeur des théâtres, les dépenses des Grecs et des Romains pour les décorer, les masques qui donnaient à chaque personnage la physionomie que demandait son caractère, la déclamation qui avait des règles fixes , et qui était susceptible de plus d'expression que la notre ^

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tout parait prouver la supériorité des spectacles des anciens. Nous avons, pour dédommagement, les grâces, l'expression du visage, et quelques finesses de jeu, que notre manière de déclamer a seule pu faire sentir.

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