‹ Œuvres ComplètesChapitre 45 sur 57 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des mots.

Je n'ai pu interrompre ce que j'avais à dire sur l'art des gestes, la danse, la prosodie, la déclamation, la n^usique et la poésie : toutes ces choses tiennent trop ensemble et au langage d'action qui en est le principe. Je vais actuellement rechercher par quels progrès le langage des sons articulés a pu se perfectionner et devenir enfin le plus commode de tous^

§ 80. Pour comprendre comment les hommes convinrent entre eux du sens des plremiers mots qu'ils voulurent mettre en usage , il suffit d'observer qu'ils les prononçaient dans des circons-

tk'JO ESSAI SUR L ORIGINE

tances où chacun était obligé de les rapporter aux mêmes perceptions. Par-là ils en fixaient la signification avec plus d'exactitude , selon que les circonstances, en se répétant plus souvent, accoutumaient davantage Tesprit à lier les mêmes idées avec les mêmes signes. Le langage d'action levait les ambiguïtés et les équivoques qui, dans les commencemens, devaient être fréquentes.

§ 8 1 . Les objets destinés à soulager nos besoins peuvent bien échapper quelquefois à notre attention, mais il est difficile de ne pas remarquer ceux qui sont propres à produire des sentimens de crainte et de douleur. Ainsi les hommes ayant dû nommer les choses plus tôt ou plus tard, à proportion qu'elles attiraient davantage leur attention, il est vraisemblable, par exemple, que les animaux qui leur faisaient la guerre eurent des noms avant les fruits dont ils se nourrissaient. Quant aux autres objets, ils imaginèrent des mots pour les désigner, selon qu'ils les trouvaient propres à soulager des besoins plus pressans, et qu'ik en recevaient des impressions plus vives.

§ 8a. La langue fiit long-temps sans avoir d'autres mots que les noms qu'on avait donnés aux objets sensibles, tels que ceux d^arbre, fruits eaw, Jeu^ et autres dont on avait plus souvent occasion de parler. Les notions complexes des substances étant connues les premières, puisqu'elles viennent immédiatement des sens , devaient être les

premières à avoir des noms. A mesure qu'on fut capable de les analiser, en réfléchissant sur les différentes perceptions qu'elles renferment, on imagina des signes pour des idées plus simples. Quand 6n eut, par exemple, celui d'ûrôr^, on fit ceux de tronc^ branche^ feuille^ verdure^ etc. On distingua ensuite, mais peu à peu, les différentes qualités sensibles des objets; on remarqua lescir^ constances où ils pouvaient se trouver, et Ton fit des mots pour exprimer toutes ces choses : ce lurent les adjectifs et les adverbes. Maïs on trouva de grandes difficultés à donner des noms aux opérations de l'âme, parce qu'on est naturellement peu propre à réfléchir sur soi-même. On fut donc longtemps à n'avoir d'autre moyen pour rendre ces idées ^ je vois ^ f entends^ je veux^faùne^ et autres semblables, que de prononcer le nom des choses d'un ton particulier, et de marquer à peu près par quelque action la situation où l'on se trouvait. C'est ainsi que les enfans, qui n'apprennent ces mots que quand ils savent déjà nommer les objets qui ont le plus de rapport à eux , font connaître ce qui se passe dans leur âme.

§ 83. En se faisant une habitude de se commu* niqu^r ces sortes d'idées par des actions, les hommes s'accoutumèrent à les déterminer, et dès lors ils commencèrent à trouver plus de facilité à les attacher à d'autres signes. Les noms qu'ils choisirent pour cet effet sont ceux qu'on appela

27a ESSAI SUR L ORIGINE

verbes. Ainsi les premiers verbes n'ont été imaginés que pour exprimer l'état de l'âme quand elle agit ou pâtit. Sur ce modèle on en fit ensuite pour exprimer celui de chaque chose. Ils eurent cela de commun avec les adjectifs qu'ils désignaient l'état d'un être, et ils eurent de particulier qu'ils le marquaient en tant qu'il consiste en ce qu'on appelle action et passion. Sentir^ se mouvoir^ étaient des verbes ; grande petite étaient des adjectifs : pour les adverbes ils servaient à faire connaître les circonstances que les adjectifs n'exprimaient pas.

§ 84- Quand on ' n'avait point encore l'usage des verbes, le nom de l'objet dont on voulait parler se prononçait dans le moment même qu'on indiquait par quelque action l'état de son âme : c'était le moyen le plus propre à se faire entendre. Mais quand on commença à suppléer à l'action par le moyen des sons articulés, le nom de la chose se présenta naturellement le premier, comme étant le signe le plus familier. Cette manière de s'énoncer était la plus commode pour celui qui parlait et pour celui qui écoutait. Elle l'était pour le premier, parce qu'elle le faisait commencer par l'idée la plus facile à communiquer; elle l'était encore pour le second , parce qu'en fixant son attention à l'objet dont on voulait l'entretenir, elle le préparait ^ comprendre plus aisément un terme moins usité, et dont la signification ne devait pa6

être si sensible. Ain$i Tordre le plus naturel des idées voulait qu'on mît le régime avant le verbe : on disait, par exemple, fruit vouloir.

Cela peut encore se confirmer par une réflexion bien simple : c'est que le langage d'action ayant seul pu servir de modèle à celui des sons articulés,, ce dernier a dû dans les commencemens con;« server les idées dans le même ordre que l'usage du premier avait rendu le plus naturel. Or, on ne pouvait avec le langage d'action faire connaître l'état de son âme qu'en montrant l'objet auquel il se rapportait. Les mouvemens qui exprimaient un besoin n'étaient entendus qu'autant qu'on avait indiqué par quelque geste ce qui était propre à le soulager. S'ils précédaient, c'était à pure perte, et l'on était obligé de les répéter : car ceux à qui on voulait faire connaître sa pensée étaient encore trop peu exercés pour songer à sç les rappeler dans le dessein d'en interpréter le sens. .Mais l'attention qu'on donnait sans effort k l'objet indiqué facilitait l'intelligence de l'action. Il me semble même qu'aujourd'hui ce serait encore la manière la plus naturelle de se servir de ce langage-

Le yerbe venant après son régime, le nom qui

Je r^issait, c'est-à-dire le nominatif, ne pouvait être placé entre deux, car il en aurait obscurci le rapport. 11 ne pouvait paç non plus commencer

a74 ESSAI SUR l'obigiite

!a phrase, parce que son rapport avec son régime eût été moins sensible. Sa place était donc après le verbe. Par là les mots se construisaient dans le même ordre dans lequel ils se régissaient, unique moyen d'en faciliter l'intelligence. On dhsit fruit vouloir Pierre^ pour Pierre veut du fruits et la premix^re construction n'était pas moins naturelle que l'autre l'est actuellement. Cela se prouve par la langue latine, où toutes deux sont également reçues. 11 paraît que cette langue tient comme un milieu entre les plus anciennes et les plus modernfes, et qu'elle participe du caractère des unes et des atttres.

§ 85. Les verbes dans leur origine n'exprimaient l'état des choses que d'une manière indéterminée. Tels sont les infinitifs aller^ agir. L'action dont on les accompagnait suppléait au reste, c'est-à-dire aux temps , aux modes, aux nombres et aux personnes. En disant arbre voir^ on faisait connaître par quelque geste si l'on parlait de soi ou d'un autre, d'un ou de plusieurs, du passée du présent ou de l'avenir, enfin dans un sens positif ou dans un sens conditionnel.

§ 86. La coutume de lier ces idées à de pareils signes ayant facilité les moyens de les attacher à des so^, on inventa pour cet effet des mots qu'on ne plaça dans le discours qu'après les verbes, par la même raison que ceux-ci ne l'avaient été qu'a-

DES CONNAISSANCES H>ITMAINES. QyS

près les noms. On rangeait donc ses idées dans cet ordrej/ruit manger à Vas^enirmoij pour dire , je mangerai du fruit.

§ 87. Les sons qui rendaient la signification du verbe déterminée lui étant toujours ajoutés, ne firent bientôt avec lui qu'un seul mot, qui se terminait différemment selon ses différentes acceptions. Alors le verbe fut regardé comme un nom qui, quoique indéfini dans son origine, était, par la variation de ses temps et de ses modes, devenu propre à exprimer d'une manière déterminée l'état d'action et de passion de chaque chose. C'est de la sorte que les hommes parvinrent insensiblement à imaginer les conjugaisons.

§ 88. Quand les mots furent devenus les signes les plus naturels de nos idées, la nécessité de les disposer dans un ordre aussi contraire à celui que nous leur donnons aujourd'hui ne fut plus la même. On continua cependant de le faire, parce que le caractère des langues , formé d'q>rès cette nécessité , ne permit pas de rien changer à cet usage , et l'on ne commença à se rapprocher de notre manière de concevoir qu'après que plusieurs idiomes se furent succédés les uns aux autres. Ces changemens furent fort lents, parce que les dernières langues conservèrent toujours une partie du génie de celles qui les avaient précédées. On voit dans le latin un reste bien sensible du caractère des plus anciennes, d'où il a passé

Û'jG ESSAI SUR l'origine

jusque dans nos conjugaisons. Lorsque nous di*^ feons : je fais^ je faisais^ je Jis^ je feraij etc., nous ne distinguons le temps, le mode et le nombre, qu'en variant les terminaisons du verbe ; ce qui provient de ce que nos conjugaisons ont en cela été faites sur le modèle de celles des Latins. Mais lorsque nous disons :j*aifait^ j*eus fait^ f avais fait y etc., nous suivons l'ordre qui nous est devenu le plus naturel : car fait est ici proprement le verbe, puisque c'est le nom qui marque l'état d'action , et avoir ne répond qu'au son qui , dans l'origine des langues, venait après le verbe, pour en désigner le temps, le mode et le nombre.

§ 89. On peut faire la même remarque sur le terme être^ qui rend le participe auquel on le joint tantôt équivalent à un verbe passif, tantôt au prétérit composé d'un verbe actif ou neutre. Dans ces phrases, ye suis aimé ^ je m^ étais fait fort^ je serais

parti ^ aimé exprime l'état de passion, y»// biparti celui d'action ; mais suis^ étais et serais ne marquent que le temps, le mode et le nombre. Ces sortes de mots étaient de peu d'usage dans les conjugaisons latines , et ils s'y construisaient comme dans les premières langues, c'est-à-dire après le verbe.

§ 90. Puisque pour signifier le temps, le mode et le nombre, nous avons des termes que nous mettons avant le verbe, nous pourrions, en les plaçant après, nous faire un modèle des conjugaisons des premières langues. Cela nous donne*-

DES CONNilblSSANCES HUMAINES. 277

rait, par exemple, au lieu de je suis aimé^ fêtais aimé^ etc., aimésuis^ aimétais, etc.

§ 9 j . Les hommes ne multiplièrent pas les mots sans nécessité, surtout quand ils commencèrent à en avoir l'usage; il leur en coûtait trop pour les imaginer et pour les retenir^ Le même nom qui était le signe d'un temps ou d'un mode, fut donc mis après chaque verbe : d'où il résulte que chaque mère-langue n'a d'abord eu qu'une seule conjugaison. Si le nombre en augmenta, ce fut par le mélange de plusieurs langues, ou parce que les mots destinés à indiquer les temps, les modes, etc., se prononçant plus ou moins facilement, selon le verbe, qui les précédait, furent quelquefois altérés.

§ 92. Les différentes qualités de l'âme ne sont qu'un effet des divers états d'action et de passion par où elle passe, ou des habitudes qu'elle contracte lorsqu'elle agit ou pâtit à plusieurs reprises. Pour connaître ces qualités, il faut donc déjà avoir quelque idée des différentes manières d'agir et de pâtir de cette substance : ainsi les adjectifs qui les expriment n'ont pu avoir cours qu'après que les verbes ont été connus. Les mots de parler et de persuader ont nécessairement été en usage avant celui d'éloquent. Cet exemple suffit pour rendre ma pensée sensible.

§ 93. En parlant des noms donnés aux qualités des choses, je n'ai encore fait mention que des

278 ESSAI SUR l'origine

adjectifs : c'est que les substantifs abstraits u ont pu être connus que long-temps après. Lorsque les hommes commencèrent à remarquer les différentes qualités des objets, ils ne les virent pas toutes seules, mais ils les aperçurent comme quelque those dont un sujet était revêtu. Les noms qu'ils leur donnèrent durent par conséquent emporter quelque idée de ce sujet : tels sont les mots grande vigilant^ etc. Dans la suite on repassa sur les notions qu'on s'était faites, et l'on fut obligé de les décomposer, afin de pouvoir exprimer plus commodément de nouvelles pensées : c'est alors qu'on distingua les qualités de leur sujet, et qu'on fit les substantifs abstraits de grandeur^ vigilance^ etc. Si nous pouvions remonter à tous les noms primitifs, nous reconnaîtrions qu'il n'y a point de substantif abstrait qui ne dérive de quelque adjectif ou de quelque verbe.

§ 94. Avant l'usage des verbes on avait déjà, comme nous l'avons vu, des adjectifs pour exprimer des qualités sensibles, parce que les idées les plus aisées à déterminer ont dû les premières avoir des noms. Mais faute de mots pour lier l'adjectif à son substantif, on se contentait de mettre l'un à côté de l'autre. Monstre terrible signifiait ce monstre est terrible ; car l'action suppléait à ce qui n'était pas exprimé par les sons. Sur quoi il faut observer que le substantif se construisait tantôt avant, tantôt après ladjcctif, selon qu'on voulait

plus apjMiyer sur l'idée de l'un ou sur celle de l'autre* Un homme surpris de la hauteur d'un aii)re, disait grand arbre ^ quoique dans toute autre occasion il eût dit arbre grand; car l'idée dont on est le plus jfrappé est celle qu'pn çst naturellement porté à énoncer la première.

Quand on se fut fait des verbes, on remarqua facilement que le mot qu'on leur avait ajoute pour en distinguer la personne, le nombre, le temps et le mode, avait encore la propriété de les lier avec le nom qui les régissait. On employa donc ce même mot pour la liaison de l'adjectif avec son substantif, ou du moins on en imagina un *;emblable. Voilà à quoi répond celui A^être, à cela près qu'il ne suffit pas pour désigner ia personne. Cette manière de lier deu;x: idées est, comme je l'ai dit ailleurs ', ee qu'on appelle affirmer. Ainsi le caractère de ce mot est de marquer l'affirmation.

% 95. Lorsqu'on s'en servit |X)ur la liaison du substantif et de l'adjectif, on le joignit à ce dernier, comme à celui sur lequel l'affirmation tombe plus particulièrement. Il arriva bientôt ce qu'on avait déjà vu à l'occasion des verbes, c'est que les deux ne firent qu'un mot. Par-là les adjectifs devinrent susceptibles de conjugaison, et ne fu-

' Premièi^ partie, section 11.

rent distingués des verbes que parce que les qualités qu'ils exprimaient n'étaient ni action ni passion. Alors, pour mettre tous ces noms dans une même classe, on ne considéra le verbe que comme un mot qui y susceptible de conjugaison , affirme d*un sujet une qualité quelconque. Il y eut donc trois sortes de verbes : les uns actifs, ou qui signifient action; les autres passifs, ou qui marquent passion , et les derniers neutres, ou qui indiquent toute autre qualité. Les grammairiens changèrent ensuite ces divisions, ou en imaginèrent de nouvelles, parce qu'il leur parut plus commode de distinguer les verbes par le régime que par le sens.

§ 96. Les adjectifs s'étant changés en verbes, la construction des langues fut quelque peu altérée. La place de ces nouveaux verbes varia comme celle des noms d'où ils dérivaient : ainsi ils furent mis tantôt en avant, tantôt après le substantif dont ils étaient le régime. Cet usage s'étendit ensuite aux autres verbes. Telle est l'époque qui a préparé la construction qui nous est si naturelle.

§ 97. On ne fut donc plus assujetti à arranger toujours ses idées dans le même ordre : on sépara de plusieurs adjectifs le mot qui leur avait été ajouté; on le conjugua à part, et après l'avoir long-temps placé assez indifféremment, comme le

DES COI9 NAISSANCES HUMAINES. â8l

prouve la langue latine, on le fixa dans la notre après le nom qui le régit et avant celui qu'il a pour régime.

§ 98. Ce mot n'était le signe d'aucune qualité, et n'aurait pu être mis au nombre des verbes , si en sa faveur on n'avait pas étendu la notion du verbe, comme on l'avait déjà fait pour les adjectifs. Ce nom ne fut donc plus considéré que comme un mot qui signifie affirmation avec distinction de personnes, de nombres, de temps et de modes. Dès lors le verbe être fut proprement le seul. Les grammairiens n'ayant pas suivi le progrès de ces chaûgemenS) ont eu bien de la peine à s'accorder sur l'idée qu'on doit avoir de cette sorte de noms ^.

§ 99. Les déclinaisons des Latins doivent s'expliquer de la même manière que leurs conjugaisons : l'origine n'en saurait être différente. Pour exprimer le nombre, le cas et le genre, on imagina des mots qu'on plaça après les noms, et qui en varièrent la terminaison. Sur quoi on peut remarquer que nos déclinaisons ont été faites en partie sur celles de la langue latine, puisqu'elles admettent différentes terminaisons, et en partie d'après l'ordre que nous donnons aujourd'hui à nos idées ; car les articles , qui sont les signes du

» De toutes les parties de roralson , dit i'abbé {legnicr, il n'y en a aucune dont nous ayons autant de définitions que nous en ayons des yerbes {Grammaire française , p. 3 25).

282 ESSAI SUR l'oUIGIRE

nombre, du cas et du genre, se mettent avant les noms.

Il me semble que la comparaison de notre langue avec celle des Latins rend mes conjectures assez vraisemblables, et qu'il y a lieu de présumer qu'elles s'écarteraient peu de la vérité, si Ton pouvait remonter à une première langue.

§ 1 00. Les conjugaisons et les déclinaisons latines ont sur les nôtres l'avantage de la variété et de la précision. L'usage fréquent que nous sommes obligés de faire des verbes auxiliaires et des articles rend le style diffus et traînant : cela est d'autant plus sensible que nous portons le scrupule jusqu'à répéter les articles sans nécessité. Par exemple, nous ne disons pas : C'est le plus pieux et plus savant twmme que je connaisse; mais nous disons : Cest le plus pieux et le plus savant^ etc. On peut encore ^marquer que , par la nature de nos déclinaisons , nous manquons de ces noms que les grammairiens appellent comparatifs, à quoi nous ne suppléons que par le mot plusy qui demande les mêmes répétitions que l'article. Les conjugaisons et les déclinaisons étant les parties de l'oraison qui reviennent le plus souvent dans le discours, iLest démontré que notre langue a moins de précision que la langue latine.

§101. Nos conjugaisons et nos déclinaisons ont à leur tour un avantage sur celles des Latins :

DES CONNAlSSA]VG£:S HUMAINES. 283

c'est qu'elles nous font distinguer des sens qui se confondent dans leur langue. Nous avons trois prétérits, je fis ^ f ai fait ^ feus fait; ils n'en ont qu'un , fecL L'omission: de l'artick change quelquefois le sens d'une proposition : je suis père et je suis le père , ont deux sens différens qui se confondent dans la langue latine , sum pater.

CHAPITIIE X.

Continuation de la même matière.

§ laa. Il n'était pas possible d'imaginer des noms pour chaque objet particulier; il fut donc nécessaire d'avoir de bonne heure des termes généraux. Mais avec quelle adresse ne fallut-il pas saisir les circonstances pour s'assurer que chacun formait les mêmes abstractions, et donnait les mêmes noms aux mêmes idées? Qu'on lise des ouvrages sur des matières abstraites, on verra qu'aujourd'hui même il n'est pas aisé d'y réussir.

Pour comprendre dans quel ordre les termes abstraits ont été imaginés, il suffit d'observer l'ordre des notions générales. L'origine et les progrès sont les mêmes de part et d'autre. Je veux dire que, s'il est constant que les notions les plus générales viennent des idées que nous tenons immédiatement des sens, il est également certain

*jt84 ESSAI SUR l'origine

que les termes les plus abstraits dérivent des premiers noms qui ont été donnés aux objets sensibles.

Les hon^mes , autant qu'il est en leur pouvoir, rapportent leurs dernières connaissances à quelques-unes de celles qu'ils ont déjà acquises. Par-là les idées moins familières se lient à celles qui le sont davantage , ce qui est d'un grand secours à la mémoire et à l'imagination. Quand les circonstances firent remarquer de nouveaux objets, on chercha donc ce qu'ils avaient de commun avec ceux qui étaient connus ; on les mit dans la même classe, et les mêmes noms servirent à désigner les uns et les autres. C'est de la sorte que les idées des signes devinrent plus générales : mais cela ne se fit que peu à peu; on ne s'éleva aux notions les plus abstraites que par degrés, et on n'eut que fort tard les termes à! essence^ de substance et ôiêtre. Sans doute qu'il y a des peuples qui n'en ont point encore enrichi leur langue ' : s'ils sont plus ignorans que nous, je ne crois pas que ce soit par cet endroit.

§ io3. Plus l'usage des termes abstraits s'établit, plus il fit connaître combien les sons articulés étaient propres à exprimer jusqu'aux pensées qui paraissent avoir le moins de rapport aux

* Cela se trouve con6rmé par la relation de M. He la Condaminc.

choses sensibles. L'imagination travailla pour trouver clans les objets qui frappent les sens des images de ce qui se passait dans l'intérieur de rame. Les hommes ayant toujours aperçu du mouvement et du repos dans la matière, ayant remarqué |e penchant ou Tinclination des corps, ayant vu que l'air s'agite, se trouble et s'éclaircit, que les plantes se développent, se fortifient et s'affaiblissent, ils dirent le mouvement^ le repos, Vinclination et le penchant de l'âme ; ils dirent que l'esprit s^ agite ^ se trouble, s'éclaircit, se dé^^e* loppe^ se fortifie et s'affaiblit. Enfin, on se contenta d'avoir trouvé un rapport quelconque entre une action de l'âme et une action du corps, pour donner le même nom à l'une et à l'autre ^, Le terme à' esprit, d'où vient-il lui-même, si ce n'est de l'idée d'une i||atière très-subtile, d'une vapeur, d'un souffle qui échappe à la vue ? Idée avec laquelle plusieurs philosophes se sont si fort

' « Je ne doute point (dll Locke, liv. m, ch. ly § 5) que si « nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur source, « nous ne trouvassions que dans tout.es les langues les mot$ « qu'on emploie pour signifier des choses qui ne tombent pas « sous les sens, ont tiré leur première origine d'idées sensi- « blés; d'où nous pouvons conjecturer quelle sorte de no> « tions avaient ceux qui les premiers parlèrent ces langues- <t là, d'où elles leur venaient dans l'esprit, et comment la « nature suggéra inopinément aux hommes l'origine et le prûia cipede toutes leurs connaissances j par les noms mèmej» « qu'ils donnaient aux choses. »

a86 ESSAI SUR l'origikb

familiarisés, qu'ils s'imaginent qu'une substance, composée d'un nombre innombrable de parties, est capable de penser. J'ai réfuté cette erreur '•

On voit évidemment comment tous ces noms ont été figurés dans leur origine. On pourrait prendre, parmi des termes plus abstraits, des exemples où cette vérité ne serait pas si sensible. Tel est le mot de pensée * : mais on sera bientôt convaincu qu'il ne fait pas une exception.

Ce sont les besoins qui fournirent aux hommes les premières occasions de remarquer ce qui se

' Première partie , $ect x, clu i.

' Je crois qne cet exemple est le plas difficile que Ton puisse choisir. On en peut juger par une difficulté arec laquelle les cartésiens ont cru réduire à l'absurde ceux qui prétendent que toutes nos connaissances viennent des sens. « Par quel sens, demandent-ils, des idées toutes spirituelles, « celle de la pensée, par exempt, et celle de Tétre, seraient- « elles entrées dans Tentendement? Sont-elles lumineuses ou « colorées, pour ^tre entréçs par la vue? d'un son graTC ou « aigu, pour être entrées par Touie ? d'une bonne on mann vaise odeur, pour être entrées par l'odorat? d'un bon ou <i mauvais goût, pour être entrées par le goût? froides ou « chaudes, dures on molles, pour être entrées par l'attoniAen ment? Qne si on ne peut rien répondre qui ne soit dérai- « sonnabie, il faut avouer que les idées spirituelles, telles que « celles de l'être et de la pensée , ne tirent en aucune sorte « leur origine des sens, mais que notre âme a la faculté de les

« former de soi-même » {Art dépenser,) Cette objection

a été tirée des Confessions de saint Augustin, Elle poavait avoir de quoi séduire avant qne Locke eAt écrit; mais k présent s'il 7 a quelque chose de peu solide , c'est l'objection elle-même.

DES COWIfAïSSATfCES HUiïAlWTES. 287

passait -en eux-mêmes, et de l'exprimer par des actions, ensuite par des noms. Ces observations n'eurent donc lieu que relativement à ces besoins, et on ne distingua plusieurs choses qu'autant qu'ils engageaient à le faire. Or, les besoins se rapportaient uniquement au corps. Les premiers noms qu'on donna à ce que nous sommes capables d'éprouver ne signifièrent donc que des actions sensibles. Dans la suite, les hommes se familiarisèrent peu à peu avec les termes abstraits, devinrent capables de distinguer l'âme du corps, et de considérer à part les opérations de ces deux substances. Alors ils aperçurent non -seulement quelle était l'action du corps quand on dit, par exemple, je vois^ mais ils remarquèrent encore particulièrement la perception de l'âme, et commencèrent à regarder le terme de voir comme propre à désigner Tune et l'autre. Il est même vntisembiable que cet usage s'établit si naturellement, qu'on ne s'aperçut pas qu'on étendait la signification de ce mot. C'est ainsi qu'un signe , qui s'était d'abord terminé à une action du corps , devint le nom d'une opération de l'âme.

Plus on voulut réfléchir sur les opérations dont cette voie avait fourni les idées, plus on sentit la nécessité de les rapporter à différentes classes. Pour cet effet, on n'imagina pas de nouveaux termes, ce n'aurait pas été le moyen le plus facile de se faire entendre; mais on étendit peu à peu,

^88 ESSAI SUR LORIGINS

et selon le besoin, la signification de quelques* uns des noms qui étaient devenus les signes des opérations de l'âme; de sorte qu'un d'eux se trouva enfin si général, qu'il les exprima toutes: c'est celui de pensée. Nous-méoies nous ne nous conduisons pas autrement quand nous. voulons indiquer une idée abstraite que l'usage n'a pas encore déterminée. Tout confirme donc ce que je viens de dire dans le paragraphe précédent, que les termes les plus abstraits dérwent des pre-miers noms qui ont été donnés aux objets sen* sibles.

§ 104. On oublia l'origine de ces signes aussitôt que l'usage en fut familier, et on tomba dans l'erreur de croire qu'ils étaient les noms les plus naturels des choses spirituelles. On s'imagina même qu'ils en expliquaient parfaitement l'essence et la nature, quoiqu'ils n'exprimassent que des analogies fort imparfaites. Cet abus se montre sensiblement dans les philosophes anciens; il s'est conservé chez les meilleurs des modernes, et il est la principale cause de la lenteur de nos progrès dans la manière de raisonner.

§ io5. Les hommes^ principalement dans l'origine des langues, étant peu propre^ à réfléchir sur eux-mêmes, ou n'ayant pour exprimer ce qu'ils y pouvaient remarquer que des signes jusque-là appliqués à des choses toutes différentes, on peut juger des obstacles qu'ils eurent à surmon-

DES CONNAISSANCES HUMAINES. aSO

ter, avant de donner des noms à certaines opé* rations de l'âme. Les particules, par exemple, qui lient les différentes parties du discours, ne (lurent être imaginées que fort tard. Elles expriment la manière dont les objets nous affectent et les jugemens que nous en portons, avec une finesse qui échappa long- temps à la grossièreté des esprits , ce qui rendit les hommes incapables de raisonnement. Raisonner, c'est exprimer les rapports qui sont entre différentes propositions ; or il est évident qu'il n'y a que les conjonctions qui en fournissent les moyens. Le langage d'action ne pouvait que faiblement suppléer au défaut de ces particules , et l'on ne fut en état d'exprimer avec des noms les rapports dont elles sont les signes, qu'auprès qu'ils eurent été fixés par des circonstances marquées, et à beaucoup de reprises. Nous verrons plus bas que cela donna naissance à l'apologue.

§ io6. Les hommes ne s'entendirent jamais mieux que lorsqu'ils donnèrent des noms aux objets sensibles. Mais aussitôt qu'ils voulurent passer aux notions archétypes, comme ils manquaient ordinairement de modèles, qu'ils se trouvaient dans des circonstances qui variaient sans cesse , et que tous nesavaient pas également bien conduire les opérations de leur âme, ils commencèrent à avoir bien de la peine à s'entendre. On rassembla sous un même nom plus ou moinsd'idées I. 19 •

290 ESSAI SUR l'oHIGINE

simples, et souvent des idées infiniment opposées ; de là des disputes de mot. Il fut rare de trouver sur cette matière, dans deux langues différentes, des termes qui se répondissent parfaitement. Â.u contraire, il fut très-commun, dans une même langue, d'en remarquer dont le sens n'était point assez déterminé , et dont on pouvait faire mille applications différentes. Ces vices sont passés jusque dans les ouvrages des philosophes, et sont le «principe de bien des erreurs.

Nous avons vu , en parlant des noms des substances, que ceux des idées complexes ont été ima- ^nés avant les noms des idées simples ' : on a suivi un ordre tout différent quand on a donné des noms aux notions archétypes. Ces notions n'étant que des collections de plusieurs idées simples que nous avons r:assemblées à notre choix , il est évident que nous n'avons pu les former qu'après avoir déjà déterminé par des noms particuliers chacune des idées simples que nous y avons voulu faire entrer. On n'a, par exemple, donné le nom de courage à la notion dont il est le signe, qu'après avoir fixé , par d'autres noms , les idées de danger^ connaissance du danger^ obligation de s'y exposer, et fermeté à remplir cette obligation.

§ 107. Les pronoms furent les derniers mots qu'on imagina, parce qu'ils furent les derniers

' CirdessaS) § 8a.

dont on sentit la nécessité; il est même vraisemblable qu'on fîit longitemps avant de s'y accoutumer. Les esprits, dans l'habitude de réveiller à chaque fois une même idée par un même mot, avaient de la peine à se faire à un nom qui tenait lieH d'un autre, et quelquefois d'une phrase entière.

§ 108. Pour diminuer ces difficultés, on mit dans le discours les pronoms avant les verbes; car étant par-rlà plus près des noms, dont ils tenaient la place , leurs rapports en devenaient plus sensibles. Notre langue s'en est même fait une règle: on ne peut excepter que le cas où un verbe est à l'impératif, et qu'il marque commandement ; on dit , faites- le. Cet usage n'a peut-être été introduit que pour distinguer davantage l'impératif du présent. Mais si l'impératif signifie une défense , le pronom reprend sa place naturelle; on dit, ne le faites pas. La raison m'en parait sensible. Le verbq signifie l'état d'une chose , et la négation marque la privation de cet état; il est donc naturel, pour plus de clarté, de ne la pas séparer du verbe. Or c'est pas qui la rend complète : par conséquent il est plus nécessaire qu'il soit joint au verbe que ne. Il me semble même que cette particule ne veut jamais être séparée de son verbe : je ne sais si les grammairiens en ont fait la remarque.

§ 1 09. On n'a pas toujours consulté la nature des mots quand on a voulu les distribuer en dif-

%gi ESSAI SUR l'oeigote

férentes classes : c'est pourquoi on a mis au nombre des pronoms des mots qui n'en sont pas. Quand on dit 4 par exemple : voulez - vous me donner cela? Fous, me, cela, désignent la personne qui parle, celle à qui l'on parle, et la chose qu'on demande. Ainsi ce sont là proprement des noms qui ont été connus long-temps avant les pronoms, et qui ont été placés dans le discours suivant Tordre des autres noms ; c'est-à-dire avant le verbe quand ils en étaient le régime, et après quand ils le régissaient : on disait , cela vouloir moi^ pour dire, je veux cela.

§ I lo. Je crois qu'il ne nous resté plus à parler que de la distinction des genres ; mais il est visible qu'elle ne doit son origine qu'à la différence des sexes, et qu'on n'a rapporté les noms à deux ou trois sortes de genres , qu'afin de mettre plus d'ordre et plus de clarté dans le langage.

§ Il I. Tel est l'ordre, ou à peu près, dans lequel les mots ont été inventés. Les langues ne commencèrent proprement à avoir un style que quand elles eurent des noms de toutes les espèces, et qu'elles se furent fait des principes fixes pour la construction du discours. Auparavant ce n'était qu'une certaine quantité de termes qui n'exprimaient une suite de pensées qu'avec le secours du langage d'action. Il faut cependant remarquer que les pronoms n'étaient nécessaires que pour la précision du style. .

DES COSrNAISSA.NCES HCMAIITES. agS

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