CHAPITRE XI
De la signification des mots.
§ 1 1 !2. Il suffit de considérer comment les noms ont été imaginés, pour remarquer que ceux des idées simples sont les moins susceptibles d'équivoques ; car les circonstances déterminent sensiblement les perceptions auxquelles ils se rapportent. Je ne puis douter de la signification de ces mots, blanc ^ noir^ si je remarque qu'on les emploie pour désigner certaines perceptions que j'éprouve actuellement.
§ Il 3. Il n'en est pas de même des notions complexes; elles sont quelquefois si composées, qu'on ne peut rassembler que fort lentement les idées simples qui doivent leur appartenir. Quelques qualités sensibles qu'on observa facilement composèrent d'abord la notion qu'on se fit d'une substance : dans la suite on la rendit plus complexe, selon qu'on fut plus habile à saisir de nouvelles qualités. Il est vraisemblable, par exemple, que la notion de l'or ne fut au commencement que celle d'un corps jaune et fort pesant : une expérience y fit , quelque temps après , ajouter la malléabilité; une autre, la ductilité ou la fixité ; et ainsi successivement toutes les qualités dont les
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plus habiles chiniistes ont formé Fidée qu'ils onl de cette substance. Chacun put observer que les nouvelles qualités qu'on y découvrait avaient , pour entrer dans la notion qu'on s'en était déjà faite , le même droit que les premières qu'où y avait remarquées : c'est pourquoi il ne fut plus possible de déterminer le nombre des idées simples qui pouvaient composer la notion d'une substance. Selon les uns, il était plus grand; selon les autres , il l'était moins : cela dépendit entièrement des expériences, et de la sagacité qu'on apportait à les faire. Par- là la signification des noms des substances a nécessairement été fort incertaine, et a occasioné quantité de disputes de mots. Nous sommes naturellement portés à croire que les autres ont les mêmes idées que nous, parce qu'ils se servent du même langage ; d'où il arrive souvent que nous croyons être d'avis contraires , quoique nous défendions les mêmes sentimeos.
Dans ces occasions, il su£Bu:*ait d'expliquer le sens des termes pour faire évanouir les sujets de db* pute, et pour rendre sensible le frivole de bien des questions que nous regardons comme importantes. Locke en donne un exemple qui mérite d'être rapporté.
« Je me trouvai , dit-il, un jour dans une assem- « blée de médecins habiles et pleins d'esprit, où « l'on vint à examiner par hasard si quelque « liqueur passait à travers les filamens des nerfs:
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« les sentimens furent partagés, et la dispute dura « assez long-temps, chacun proposant de part et «c d'autre différens argumens pour appuyer son « opinion. Comme je me suis mis dans l'esprit « depuis long-temps qu'il pourrait bien être que « la plus grande partie des disputes roule plutôt (c sur la signification des mots que sur une diffé»* « rence réelle qui se trouve dans la manière de « concevoir les choses^ je m'avisai de demander à (C ces messieurs qu'avant de pousser plus loin cette «c dispute, ils voulussent premièrement examiner a et établir entre eux ce que signifiait le mot de <c liqueur. Ils fiirent d'abord un peu surpris de cette <c proposition ; et , s'ils eussent été moins polis, ila <c l'auraient peut-être regardée avec mépris comme « frivole et extravagante, puisqu'il n'y avait perce sonnedans cette assemblée qui ne crut entendre «c parfaitement ce. que signifiait le mot de liqueur^ <c qui, je crois, n'est pas effectivement un des ic noms des substances le plus embarrassé. Quoi a qu'il en soit, ils eurent la complaisance de céder «c à mes instances ; et ils trouvèrent enfin , après ce avoir examiné la chose, que la signification de « ce mot n'était pas" si déterminée ni si certaine «c qu'ils l'avaient tous cru jusqu'alors, et qu'au « contraire chacun d'eux le faisait signe d'une a différente idée complexe. Ils virent par-là que a le fort de leur dispute roulait sur la signification a de ce terme, et qu'ils convenaient tous à peu
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« près de la même chose; savoir, que quelque a matière fluide et subtile passait à ti-avers les « pores des nerfs, quoiqu'il ne fut pas si facile de « déterminer si cette matière devait porter le nom a de liqueur ou non ; chose qui , bien considérée a par chacun d'eux, fut jugée indigne d'être mise « en dispute '. »
§ 1x4* La signification des noms des idées archétypes est encore plus incertaine que celle des noms des substances, soit parce qu'on trouve rarement le modèle des collections auxquelles ils appartiennent, soit parce qu'il est souvent bien difficile d'en remarquer toutes les parties , quand même on en a le modèle : les plus essentielles sont précisément celles qui nous échappent davantage. Pour se faire, par exemple, l'idée d'une action criminelle, il ne suffît pas d'observer ce qu'elle a d'extérieur et de visible, il faut encore saisir des choses qui ne tombent pas sous les yeux. Jl faut pénétrer dans l'intention de celui qui la commet, découvrir le rapport qu'elle a avec la loi, et même quelquefois connaître plusieurs circonstances qui l'ont précédée. Tout cela demande un soin dont notre négligence ou notre peu de sagacité nous rend communément inca* pables.
§ 1 15. Il est curieux de remarquer avec quelle
' Lly< III, c, IX, § i6.
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confiance on se sert du langage dans le moment même qu'on eu abuse le plus. On croit s'entendre, quoiqu'on n'apporte aucune précaution pour y parvenir. L'usage des mots est devenu si familier, que nous rie doutons point qu'on ne doive saisir notre pensée aussitôt que nous les prononçons, comme si les idées ne pouvaient qu'être les mêmes dans celui qui parle et dans celui qui écoute. Au lieu de remédier à ces abus , les philosophes ont eux-mêmes affecté d'être obscurs. Chaque secte a été intéressée à imaginer des termes ambigus ou vides de sens. C'est par- là qu'on a cherché à cacher les endroits faibles de tant de systèmes frivoles ou ridicules ; et l'adresse à y réussir a passé, comme Locke le remarque % pour pénétration d'esprit et pour véritable savoir. Enfin, il est venu des hommes qui, composant leur langage du jargon de toutes les sectes, ont soutenu le pour et le contre sur toutes sortes de matières ; talent qu'on a admiré et qu'on admire peut-être encore, mais qu'on traiterait avec un souverain mépris si l'on appréciait mieux les choses. Pour prévenir tous ces abus , voici quelle doit être la signification précise des mots :
§ 1 16. 11 ne faut se servir des signes que pour exprimer les idées qu'on a soi - même dans l'esprit. S'il s'agit des substances, les noms qu'on
* Liv. III , c. X,
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leur donne ne doivent se rapporter qu'aux qualités qu'on y a remarquées, et dont on a fait des collections. Ceux des idées archétypes ne doivent aussi désigner qu'un certain nombre d'idées simples, qu'on est en état de déterminer. Il faut surtout éviter de supposer légèrement que les autres attachent aux mêmes mots les mêmes idées que nous. Quand on agite une question , notre premier soin doit être de considérer si les notions complexes des personnes avec qui nous nous entretenons renferment un plus grand nombre d'idées simples cjue les nôtres* Si nous le soupçonnons plus grand , il Êiut nous informer de combien et de quelles espèces d'idées; s'il nous paraît plus petit, nous devons faire connaître quelles idées simples nous y ajoutons de plus.
Quant aux noms généraux , nous ne pouvons les regarder que comme des signes qui distinguent les différentes classes sous lesquelles nous distribuons nos idées; et, lorsqu'on dit qu'une substance appartient à une espèce , nous devons entendre simplement qu'elle renferme les qualités qui sont contenues dans la notion complexe dont un certain mot est le signe*
Dans tout autre cas que celui des substances ^ l'essence de la chose se confond avec la notion que nous nous en sommes faite, et par conséquent un même nom est également le signe de l'une et de l'autre. Un espace terminé par trois
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lignes est tout à la fois l'essence et la notion du triangle. Il en est de même de tout ce que les mathématiciens confondent sous le terme général de grandeur. Les philosophes , voyant qu'en mathématiques la notion de la chose emporte la connaissance de son essence^ ont conclu précipitamment qu'il en était de même en physique , et se sont imaginés connsdtre l'essence même des substances.
Les idées en mathématiques étant déterminées d'une manière sensible, la confusion de la notion de la chose avec son essence n'entraîne aucun abus ; mais dans les science^ où l'on raisonne sur des idées archétypes, il arrive qu'on en est moins en garde contre les disputes de mots. On demande, par exemple, quelle est l'esseacô des poèmes dramatiques qu'on appelle comédies^ et si certaines pièces auxquelles on donne ce nom méritenf de le porter.
Je remarque que le premier qui a imaginé des comédies n'a point eu de modèle : par conséquent l'essence de cette sorte de poèmes était uniquement dans la notion qu'il s'en est faite. Ceux qui sont venus après lui ont successivement ajouté quelque chose à cette première notion, et ont par-là changé l'essence de la comédie. Nous avons le droit d'en faire autant; mais au lieu d'en user, nous consultons les modèles que nous avons aujourd'hui, et nous formons notre idée d'après
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ceux qui nous plaisent davantage. En conséquence , nous n'admettons dans la classe des comédies que certaines pièces, et nous en excluons toutes les autres. Qu'on demande ensuite si tel poème est une comédie ou non, nous répondrons chacun selon les notions que nous nous sommes faites ; et, comme elles ne sont pas les mêmes, nous paraîtrons prendre des partis di£férens. Si nous voulions substituer les idées à la place des noms, nous connaîtrions bientôt que nous ne différons que par la manière de nous exprimer. Au lieu de borner ainsi la notion d'une chose, il serait bien plus raisonnable de l'étendre à mesure qu'on trouve de nouveaux genres qui peuvent lui être subordonnés. Ce serait ensuite une recherche curieuse et solide que d'examiner quel genre est supérieur aux autres.
On peut appliquer au poème épique ce que je viens de dire de la comédie, puisqu'on agift comme de grandes questions si le Paradis perdu , le Lutrin, etc., sont dés poèmes épiques.
Il suffit quelquefois d'avoir des idées incomplètes, pourvu qu'elles soient déterminées; d'autres fois il est absolument nécessaire qu'elles soient complètes : cela dépend de l'objet qu'on a en vue. On devrait surtout distinguer si l'on parle des choses pour en rendre raison , ou seulement pour s'instruire. Dans le premier cas, ce n'est pas assez d'en avoir quelques idées, il faut les cou*
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naître à fond. Mais un défaut assez général, c'est de décider surtout avec des idées en petit nombre, et souvent même mal déterminées.
J'indiquerai, en traitant de la méthode, les moyens dont on peut se servir pour déterminer toujours les idées que nous attachons à différens signes.