‹ Œuvres ComplètesChapitre 54 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De Tordre qu'on doit suivre dans la recherche de la vérité.

§ a 7. Il me semble qu'une méthode qui a con* duit à une vérité peut conduire à une seconde, et que la meilleure doit être la même pour toutes les sciences. Il suffirait donc de réfléchir sur les découvertes qui ont été faites pour apprendre à en faire de nouvelles. Les plus simples seraient les plus propres à cet effet, parce qu'on remarquerait avec moins de peine les moyens qui ont été mis en usage : ainsi je prendrai pour exemple les nations élémentaires des mathématiques ,' et je suppose que nous fussions dans le cas de les acquérir pour la première fois.

§ 28. Nous commencerions sans doute par nous faire l'idée de l'unité; et^ l'ajoutant plusieurs fois

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. à elle-même , nous en formerions des collections que nous fixerions par des signes. Nous répéterions cette opération y et par ce moyen nous aurions bientôt sur les nombres autant d'idées complexes que nous souhaiterions d'en avoir. Nous réfléchirions ensuite sur la manière dont elles se

sont formées ; nous en observerions les progrès, et nous apprendrions infailliblement les moyens de les décomposer : dès lors nous pourrions comparer les plus complexes avec les plus simples, et découvrir les propriétés des unes et des autres.

Dans cette méthode, les opérations de l'esprit n'auraient pour objet que des idées simples ou des idées complexes que nous aurions formées, et dont nous connaîtrions parfaitement la génération. Nous ne trouverions point d'obstacle à découvrir les premiers rapports des grandeurs. Ceux-là connus, nous verrions plus facilement ceux qui les suivent immédiatement, et qui ne manqueraient pas de nous eh faire apercevoir d'autres. Ainsi, après avoir commencé par les plus simples, nous nous élèverions insensiblement aux plus composés, et nous nous ferions une suite de connaissances qui dépendraient si fort les unes des autres , qu'on ne pourrait arriver aux plus éloignées que par celles qui les auraient précédées. 4

§ 29. Les autres sciences , qui sont également à la portée de Tesprit humain , n'ont pour prin-

cipes que des idées simples, qui nous Tiennent par sensation et par réflexion. Pour en acquérir les notions complexes, nous n'avons, comme dans les mathématiques , d'autre moyen que de réunir les idées simples en différentes collections. Il y faut donc suivre le même ordre dans le progrès des idées , et apporter la même précaution dans le choix des signes..

Bien des préjugés s'opposent à cette conduite; mais voici le moyen que j'ai imaginé pour s'en garantir.

C'est dans l'enfance que nous nous sommes imbus des préjugés qui retardent les progrès de nos connaissances , et qui nous font tomber dans l'erreur. Un homme que Dieu créerait d'un tempérament mur, et avec des organes si bien développés qu'il aurait dès les premiers instans un par-^ fait usage de la raison , ne trouverait pas dans la recherche de la vérité les mêmes obstacles que nous. Il n'inventerait des signes qu'à mesure qu'il éprouverait de nouvelles sensations, et qu'il ferait de nouvelles réflexions ; il combinerait ses premières idées selon les circonstances où il se trouverait ; il fixerait chaque collection par des noms particuliers ; et , quand il voudrait comparer deux notions complexes, il pourrait aisément les analiser, parce qu'il ne trouverait point de difficulté à les réduire aux idées simples dont il les aurait lui-même formées. Ainsi , n'imaginant des mots

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qu'après s'être fait des idées, ses notions seraient ^ toujours exactement déterminées, et sa langue ne serait point sujette aux obscurités et aux équivoques des nôtres. Imaginons-nous donc être à la place de cet homme ; passons par toutes^ les circonstances où il doit se trouver; voyons avec lui ce qu'il sent; formons les mêmes réflexions ; acquérons les mêmes idées; analisons-les avec le ^ même soin, exprimons-les par de pareils signes, et faisons-nous pour ainsi dire une langue toute nouvelle.

§ 3o. En ne raisonnant , suivant cette méthode, que sur des idées simples, ou sur des idées complexes qui seront l'ouvrage de l'esprit , nous aurons deux avantages : le premier, c'est que, connaissant la génération des idées sur lesquelles nous méditerons, nous n'avancerons point que nous ne sachions où nous sommes , comment nous y sommes venus , et comment nous pourrions retourner sur nos pas; le second, c'est que, dans chaque matière , nous verrons sensiblement quelles sont les bornes de nos connaissances, car nous les trouverons lorsque les sens cesseront de nous fournir des idées , et que , par conséquent , l'esprit ne pourra plus former de notions. Or, rien ne me parait plus important gue de discerner les choses auxquelles nous pouvons nous appliquer avec succès de celles où nous ne pouvons qu'échouer. Pour n'en avoir pas su faire la diffé-

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rence , les philosophes ont souvent perdu à examiner des questions insolubles un temps qu'ils auraient pu employer à des rechercheSyUtiles. On en voit un exemple dans les efforts qu'ils ont faits pour expliquer l'essence et la nature deç êtres,

§ 3i . Toutes les vérités se bornent aux rapports qui sont entre des idées simples , entre des idées complexes, et entre ime Idée simple et une idée complexe. Par la méthode que je propose , oh pourra éviter les erreurs où Ton tombe dans la recherche des unes et des autres.

Les idées simples ne peuvent donner lieu à aucune méprise. La cause de nos erreurs vient de ce que nous retranchons d'une idée quelque chose qui lui appartient, parce que nous n'en voyons pas toutes les parties, ou de ce que nous lui ajoutons quelque chose qui ne lui appartient pas, parce que notre imagination juge précipitamment qu'elle renferme ce qu'elle ne contient point. Or, nous ne pouvons rien retrancher d'une idée simple, puisque nous n'y distinguons point de parties , et nous n'y pouvons rien ajoutei* tant que nous, la considérons comme simple, puisqu'elle perdrait sa simplicité.

Ce n'est que dans l'usage des notions complexes qu'on pourrait se tromper, soit en ajoutant , soit en retranchant quelque chose mal à propos. Mais si nous les avons faites avec les précautions que je demande, il suffira, pour éviter les méprises.

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d'en reprendre la génération, car, par ce moyen, nous y verrons ce qu'elles renferment , et rien de plus ni de moins. Cela étant, quelques comparaisons que nous fassions des idées simples et des idées complexes, nous ne leur attribuerons jamais d'autres rapports que ceux qui leur appartiennent.

§ 32. Les philosophes ne font des raisonnemens si obscurs et si confus, que parce qu'ils ne soupçonnent pas qu'il y ait des idées qui soient l'ouvrage de l'éSsprit, ou que, s'ils le soupçonnent , ils sont incapables d'en découvrir la génération. Prévenus que les idées sont innées, ou que, telles qu'elles sont, elles ont été bien faites, ils croient n'y devoir rien changer, et les prennent telles que le hasard les présente. Comme on ne peut bien analiser que les idées qu^on a soimême formées avec ordre, leurs analises, ou plutôt leurs définitions , sont presque toujours défectueuses. Ils étendent ou restreignent mal à propos la signification de leurs termes; ils la changent sans s'en apercevoir, ou même ils rapportent les mots à des notions vagues et k des réalités inintelligibles. Il faut, qu'on me permette de le répéter, il faut donc se faiire une nouvelle combinaison d'idées, commencer par les plus simples que les sens transmettent, en former des notions complexes qui, en se combinant à leur tour, en produiront d'autres, et ainsi de suite.

BES CONÎTAISSANCES HUMAINES. 369

Pourvu que nous consacrions des noms distincts à chaque collection , cette méthode ne peut manquer de nous faire éviter Terreur.

§ 33, Descartes a eu raison de penser que, pour arriver à des connaissances certaines, il fallait commencer par rejeter toutes celles que nous croyons avoir acquises; mais il s'est trompé lorsqu'il a cru qu'il suffisait pour cela de les révoquer en doute. Douter si deux et deux font quatre, ai l'homme est un animal raisonnable, c'est avoir des idées de deux, de quatre, d'homme, d'animal et de raisonnable. Le doute laisse donc subsister les idées telles qu'elles sont : ainsi nos erreurs venant de ce que nos idées ont été mal faites , il ne les saurait prévenir. Il peut pendant un temps nous faire suspendre nos jugemens; mais enfin nous ne sortirons d'incertitude qu'en consultant les idées qu'il n'a pas détruites, et par conséquent si elles sont vagues, mal déterminées, elles nous égareront comme auparavant. Le doute de Descartes est donc inutile. Chacun peut éprouver par lui-même qu'il est encore impraticable; car si l'on compare des idées familières et bien déterminées , il n'est pas possible de douter des rapports qui sont entre elles : telles sont, par exemple, celles des nombres.

§ 34. Si ce philosophe n'avait pas été prévenu pour les idées innées, il aurait vu que l'unique xnoyen de se faire un nouveau fonds de connais-

3^0 lESSAi sua l'obigiNe

sances était de détruire les idées mêmes pour les reprendre à leur origine, c'est-à-dire aux sensations. Par-là on peut remarquer une grande différence entre dire avec lui qu'il faut commencer par les choses les plus simples, ou, suivant ce qu'il m'en paraît, par les idées les plus simples que les sens transmettent. Chez lui les choses les plus simples sont des idées innées, des principes généraux et des notions abstraites , qu'il regarde comme la source de nos connaissances. Dans la méthode que je propose , les idées les phis simples sont les premières idées particulières qui nous viennent par sensation et par réflexion. Ce sont les matériaux de nos connaissances que nous combinerons selon les circonstances pour en former des idées complexes, dont l'aualise nous découvrira les rapports. Il faut remarquer que je ne me borne pas à dire qu'on doit commencer par les idées les plus simples , m^is je dis par les Lclées les plus simples que les sens transmettent, ce que j'ajoute afin qu'on ne les confonde pas avec les notions abstraites ni avec les principes généraux des philosophes. L'idée du solide, par exemple , toute complexe qu'elle est, est une des plus simples qui viennent immédiatement des sens. A mesure qu'on la décomposa ^ on se forme des idées plus simples qu'elle, et qui s'éloigiient dans la même proportion de celles que les sens transmettent. On la voit diminua daps la sur-

DKS COirWAISS ANGES HUMAINES. Syi

face, dans la ligne, et disparaître entièrement dans le point ' .

§ 35. 11 y a encore une différence entre la méthode de Descartes et celle quie j'essaie d'établir. Selon lui, il faut commencer par définir les choses, et regarder les définitions comme jdes principes propres à en faire découvrir les propriétés. Je crois, au contraire, qu'il faut commencer par cheridier les propriétés, et.il me parait que c'est avec fondement. Si les notions que nous sommes capables d'acquérir ne sont , comme je l'ai fait voir, que différentes collections d'idées simples que l'expérience nous a fait rassembler soiis certains noms , il est bien plus naturel de les former en cherchant les idées dans le même* ordre que l'expérience les donne, que de commencer par les définitions , pour déduire ensuite les différentes propriétés des choses.

§ 36. Par ce détail , on voit ique l'ordre qu'on doit suivre dans la recherche de la vévité est le même que j'ai d<^à eu occasion d'indiquer en par^^ lant de l'analise. il consiste à remonter à l'origine des idées , à en développer la génération et à ew faire différentes compositions ou décompositions, ' pjDur les comparer par tous les cotés qui peuvent^ en lyiontfer les rapports. Je vais dire un mot sur

' Je prends les mots de surface, ligne, point, dans le sens des géomètres.

372 ESSAI SUR L'oillGIirE

la conduite qu'il me paraît qu'on doit tenir pour rendre son esprit aussi propre aux découvertes qu'il peut l'être.

§ 37. Il faut commencer par se rendre compte des connaissances qu'on a sur la matière qu'on veut approfondir, en développer la génération, et en déterminer exactement les idées. Pour une vérité qu'on trouve par hasard, et dont on ne peut même s'assurer, on court risque , lorsqu'on n'a que des idées vagues, de tomber dans bien des erreurs.

Les idées étant déterminées, il faut les comparer; mais parce que la comparaison ne, s'en fait pas toujours avec la même facilité , il est important de savoir nous servir de tout ce qui peut nous être de quelque secours. Pour cela, on doit remarquer que , selon les habitudes que l'esprit s'est faites , il n'y a rien qui ne puisse nous aider à réfléchir : c'est qu'il n'est point, d'objets auxquels nous n'ayons le pouvoir de lier nos idées, et qui, par conséquent, ne soient propres à faciliter l'exercice de la mémoire et de l'imagination. Tout consiste à savoir former ces liaisons conformément au but qu'on se prapose, et aux circonstances où l'on se trouve. Avec cette adresse, il ne -Wia-rï)?lSLnécessaire d'avoir, comme quelques philosophes , la j^aution de se retirer dans de^ solitudes ou de s'enfe^roer dans un caveau , pour y méditer à la lueur d^me lampe. Ni le jour, ni les

DES CONir.iISSANG£S HUMAINLS. 373

ténèbres, ni le bruit, ni le silence, rien ne peut mettre obstacle à l'esprit d'un homme qui sait penser.

§ 38. Voici deux expériences que bien des perr sonnes pourront avoir faites. Qu'on se recueille dans le silence et dans l'obscurité, le plus petit bruit ou la moindre lueur suffira pour distraire , si Ton est frappé de Tun ou de l'autre au moment qu'on ne s'y attendait .point : c'est que les idées dont on s'occupe se lient naturellement avec la situation où Ton se trouve , et qu'en conséquence les. perceptions qui sont contraires à cette situation ne peuvent Survenir qu'aussitôt l'ordre des idées ne soit troublé. On peut remarquer la même chose dans une supposition toute différente. Si pendant le jour et au milieu du bruit , je réfléchis sur un objet, ce sera assez pour me donner une distraction que la lumière ou le bruit cesse tout à coup. Dans ce cas , comme dans le premier, les nouvelles perceptions que j'éprouve sont tout-àfait contraires à l'état où j'étais auparavant. L'impression subite qui se fait en moi doit donc encore interrompre la suite de mes idées.

Cette seconde expérience fait voir que la lumière et le bruit ne sont pas un obstacle à la réflexion ; je crois même qu'il ne faudrait que de l'habitude pour en tirer de grands secours. Il n'y a proprement que les révolutions inopinées qui puissent nous distraire. Je dis inopinées; car quels

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que soient les cbangemens qui se font autour de npus , s'ils n'offrent rien a quoi nous ne devions naturellement nous attendre, ils ne font que nous appliquer plus fortement à l'objet dont nous voulions nous occuper. Combien de choses différentes ne rencontre-t-on pas quelquefois dans une même campagne? Des coteaux abondans, des plaines arides , des rochers qui se perdent dans les nues, des bois où le bruit et le silence, la Imnière et les ténèbres se succèdent alternativement, etc. Cependant les poètes éprouvent tous les jours que cette variété les inspire ; c'est qu'étant liée avec les plus belles idées dont la poésie se pare , elle ne peut manquer de les réveiller. La vue i, par exemple , d'un coteau abondant retrace le chant des oiseaux, le murmure des ruisseaux, le bonheur des bergers, leur vie douce et paisible , leurs amours , leur constance , leur fidélité , la pureté dé leujfs mœurs , etc. Beaucoup d'autres exemples pourraient prouver que l'homme ne pense qu'autant qu41 emprunte des secours soit des objets qui lui frappent les sens, soit de ceux dont son imagination lui retrace les images.

§ 39. J'ai dit que l'analise est l'unique secret dés découvertes ; mais, demandera-t-on , quel est celui de l'analise? La liaison des idées. Quand je veux réfléchir sur un objet , je remarque d'abord que les idées que j'en ai sont liées avec celles que je n'ai pas et que je cherche. J'observe ensuite que les

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unes et les autres peuvent se combiner de bien des manières , et que , selon que les combinaisons varient , il y a entre les idées plus ou moins de liaison. Je puis donc supposer une combinaison où la liaison est aussi grande qu'elle peut Têtre , et plusieurs autres où la liaison va en diminuant, en sorte qu'elle cesse enfin d'être sensible. Si j'envisage un objet par un endroit qui n'a point de liaison sensible avec les idées que je cherche, je ne trouverai rien. Si la liaison est légère, je découvrirai peu de chose ; mes pensées ne m'etparaîtront que Yefiet d'une application violente , ou même du hasard ; et une découverte faite de la sorte me fournira peu de lumière pour arriver à d'autres. Mais que je considère un objet par le côté qui a le plus de liaison avec les idées que je cherche, je découvrirai tout; l'analise se fera presque sans effort de ma part ; et, à mesure que j'avancerai dans la connaissance de la vérité, je pouirai observer jusqu'aux ressorts les plus subtils de mon esprit , et par-là apprendre l'art de faire de nouvelles analises.

, Toute la difficulté se borne à savoir comment on doit commencer pour saisir les idées selon leur plus grande liaison. Je dis que la combiûaison où certte liaison se rencontre est celle qui se conforme à la génération même «des choses. Il faut , par conséq[uent , commencer pat l'idée première qui a dû produire toutes les autres. Venons à un exemple.

376 £SSAI SUR l'origine

Les scolastiques et les cartésiens n'ont connu ni l'origine ni la génération de nos connaissances : c'est que le principe des idées innées et la notion vague de l'entendement d'où ils sont partis n'ont aucune liaison avec cette découverte. Locke a mieux réussi , parce qu'il a commencé aux sens , et il n'a laissé des choses imparfaites dans son ouvrage que parce qu'il n'a pas développé les premiers progrès des opérations de l'âme. J'ai essayé de faire ce que ce philosophe avait oublié; je suis reiponté k la première opération de l'âme, et j'ai , ce me semble , non-seulement donné une analise complète de l'entendement, mais j'ai encore découvert l'absolue nécessité des signes et le principe de la liaison des idées.

Au reste , on ne pour];*a se servir avec succès de la méthode que je propose qu'autant qu'on pourra prendre toutes sortes ^e précautions, afin de n'avancer qu'à mesure qu'on déterminera exactement ses idées. Si on passe trop légèrement sur quelques-unes, on se trouvera arrêté par des obstacles qu'on ne vaincra qu'en revenant à ses premières notions, pour les déterminer mieux qu'on n'avait fait.

§ 4o. 41 n'y a personne qui ne tire quelquefois de son propre fonds des pensées qu'il ne doit qu'à lui, quoique peut-être elles ne soient pas neuves. C'est dans ces momens qu'il faut rentrer en soi , pour réfléchir sur tout ce qu'on éprouve.

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Il faut remarquer les impressions qui se faisaient sur les sens, la manière dont l'esprit était affecté, le progrès de ses idées , en un mot , toutes le^ circonstances qui ont pu faire naître une pensée qu'on ne doit qu'à sa propre réflexion. Si l'on veut s'observer plusieurs fois de la sorte, on ne manquera pas de découvrir quelle est la marche naturelle de son esprit. On connaîtra , par conséquent, les moyens qui sont les plus propres à le faire réfléchir, et même, s'il s'est fait quelque habitude contraire à l'exercice de ses opérations , on pourra peu à peu l'en corriger.

§ 4x* On reconnaîtrait facilement ses défauts, si on pouvait remarquer que les plus grands hommes en ont eu de semblables. Les philosophes auraient suppléé à rinl()uissance où nous gommes, pour la plupart, dé ûous étudier nousmêmes, s'ils nous avaient laissé l'histoire des progrès de leur esprit. Descartes l'a fait, et c'est une des grandes obligations que nous lui ayons. Au lieu d'attaquer directement les scolastiques , il représente le temps où il était dans les mêmes préjugés; il ne cache point les obstacles qu'il a eus à surmonter pour s'en dépouiller; il donne les règles d'une méthode beaucoup plus simple qu'aucune de celles qui avaient été en usage jusqu'à lui , laisse entrevoir les découvertes qu'il croit avoir faites, et prépare, par cette adresse, les esprits à recevoir les nouvelles opinions qu'il se

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proposait d'établir '. Je crois que cette conduite a eu beaucoup de part à la révolution dont ce philosophe est l'auteur.

§ 4^- Rien ^e serait plus important que de conduire les enfans de la manière dont je viens de remarquer que nous devrions nous conduire tious-mémes. On pourrait , en jouant avec eux , donner aux opérations de leur âme tout l'exercice dont elles sont susceptibles , si , comme je 1^ viens dte dire, il n'est point d'objet qui n'y soit propre : on pourrait même insensiblement^ leur faire prendre l'habitude de les régler avec ordre.

Quand par la suite l'âge et les circonstances changeraient les objets de leurs occupations , leur esprit serait parfaitement développé , et se trouverait de bonne heiife une sagacité que , par toute autre méthode, il n'irait que fort tard, ou même jamais. Ce n'est donc ni le latin , ni l'histoire ni la géographie, etc., qu'il faut apprendre aux enfans. De quelle utilité peuvent être ces sciences dans un âge où l'on ne sait pas encore penser ? Pour moi , je plains les enfans dont on admire le savoir, et je prévois le moment où l'on sera surpris de leur médiocrité , ou peut-être de leur bêtise. La première chose qu'on devrait avoir en vue , ce serait , encore un coup , de donner à leur esprit l'exercice de toutes ses opérations ; et pour

' Voyez sa méthode.

DES GONNAISSANGi^S HUMAINES. 879

cela, il ne faudrait pas aller chercher des objets qui leur sont étrangers : un badinage pourrait en fournir les moyens.

§ 43- Les philosophes ont souvent demandé s'il y a un premier principe de nos connaissances. Les uns n'en ont supposé qu'un, les autres deux, ou même davantage. Il me semble que chacun peut, par sa propre expérience , s'assurer de la vérité de celui qui sert de fondement à tout cet ouvrage. Peut-être même se convaincra-t-on que la liaison des idées est sans comparaison le principe le plus simple, le plus lumineux et le plus fécond. Dans le temps même qu'on n'en remarquait pas l'influence, l'esprit humain lui devait tous ses progrès.

§ 44* Voilà les réflexions que j'avais faites sur la méthode , quand je lus pour la première fois le chancelier Bacon. Je fiis aussi flatté de m'être rencontré en quelque chose avec ce grand homme, que je fus surpris que les cartésiens n'en eussent rien emprunté. Personne n'a mieux connu que lui la cause de nos erreurs ; car il a vu que les idées , qui sont l'ouvrage de l'esprit , avaient été mal faites , et que , par conséquent , pour avancer dans la recherchç de la vérité, il fallait les refaire* C'est un conseil qu'il répète souvent*. Mais pou-

* Nemo, dit- il, adhuc tantâ mentis constantiâ et rigore inventus esiy ut tiecreverit et sibi imposuerk , theorias et notiones communes penitUs aholercy et inteUectum abrasum et

38o Essii SUR l'origijve

vait-on l'écouter ? Prévenu comme on l'était pour le jargon de l'école et pour les idées innées, ne devait-on pas traiter de chimérique le projet de renouveler l'entendement humain ? Bacon proposait une méthode trop parfaite, pour être l'auteur d'une révolution , et celle de Descartes devait réussir, parce qu'elle laissait subsister une partie des erreurs. Ajoutez à cela que le philosophe anglais avait des occupations qui ne lui permettaient pas d'exécuter lui-même ce qu'il conseillait aux autres ; il était donc obligé de se borner à donner des avis qui ne pouvaient faire qu'une légère impression sur des esprits incapables d'en sentir la solidité. Descartes, au contraire» livré entièrement à la philosophie , et ayant une imagination plus vive et plus féconde , n'a quelquefois substitué aux erreurs des autres que des erreurs plus séduisantes : elles n'ont pas peu contribué à sa réputation.

œquum ad particularia de integro applicare* Itaque illa ratio humana quant habemus', ex multd fide^ etmulto etiam casu, nec non ex puerilibus, quas primo hausimus, notionihus, farrago quœdam est et congeries.

Quod si quis œtate maturd, et sensibus integris, et mente repurgaed, sed ad experientiam et ad particularia de integro applicet^ de eo meliùs sperandum est . . • Non est spes nisi in regeneratione scientiarum^ ut eœ sciUcet ab expenenUà certo ordine excitentur et rursus condantur : quod adhuc factum esse aut cogitatum, nemo, ut arbitramur, affirmaveriu C'est là un des aphorismes de Touvrage dont j'ai parlé dans mon Introduction.

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