‹ Œuvres complètesChapitre 122 sur 594 · ACTE IV, SCÈNE V. i · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V. i

M'en dira d'autant plus que vous m*en direz moins.

HERMIONE

Seigneur , dans cet aveu dépouillé d'artifice , Taime à voir que du moins vous vous rendiez justice , Et que , voulant bien rompre un nœud si solennel , Vous vous abandonniez au crime en criminel. Est-il juste , après tout , qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse? Non , non , la perfidie a de quoi vous tenter ; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne , Rechercher une Grecque , amant d'une Troyenne ; Me quitter , me reprendre , et retourner encor De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector ; Couronner tour à tour l'esclave et la princesse ; Immoler Troie aux Grecs , au fils d'Hector la Grèce ! Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse , il vous faudroit peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur , Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. > Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie ; Mais, seigneur, en un jour ce seroit trop de joie; Et sans chercher ailleurs des titres empruntés , Ne vous suffit- il pas de ceux que vous portez ? Du vieux père d'Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue , Tandis que dans son sein votre bras enfoncé , Cherche un reste de sang que l'âge avoit glacé ; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous : Qoe peut-on refuser à ces généreux coups?

PYRRHUS

Madame , je sais trop à quels excès de rage

La vengeance d'Hélène emporta mon courage :

Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé ;

Mais enfin je consens d'oublier le passé.

Je rends grâces au ciel que votre indifférence

De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence.

Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,

Devoit mieux vous connoître et mieux s'examiner.

Mes remords vous faisoient une injure mortelle;

Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.

Vous ne prétendiez point m*ârréter dans vos fers :

J*ai craint de vous trahir , peut-être je vous sers.

Nos cœurs n'étoient point faits dépendans l'un de l'autre :

Je suivois mon devoir , et vous cédiez au vôtre :

Rien ne vous engageoit à m'aimer en effet.

HERMIONE

Je ne t'ai point aimé, cruel I Qu'ai-j€ donc fait?

J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes :

Je t'ai cherché moi-même au fond de tes province»;

J'y suis encor , malgré tes infidélités ,

Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.

Je leur ai commandé de cacher mon injure ;

J'attendois en secret le retour d'un parjure;

J'ai cru , que tôt ou tard , à ton devoir rendu ,

Tu me rapporterois un cœur qui m'étoit dû.

Je t'aimois inconstant, qu*aurois-je fait fidèle?

Et même en ce moment où ta bouche cruelle

Vient si tranquillement m'annoncer le trépas.

Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas.

Mais , seigneur , s'il le faut , si le ciel en colère

Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire ,

Achevez votre hymen , j*y consens ; mais du moins

Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins ,

Pour la dernière fois je vous parle peut-être.

Différez-le d'un jour, demain vous serez maître....

Vous ne répondez point ? Perfide , je le voi ,

Tu comptes les momens que tu perds avec moi !

Ton cœur , impatient de revoir ta Troyenne ,

Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne.

Tu lui parles du cœur , tu la cherches des yeux.

Je ne te retiens plus , sauve-toi de ces lieux ;

Va lui jurer la foi que tu m'avois jurée ;

Va profaner des dieux la majesté sacrée :

Ces dieux , ces justes dieux n'auront pas oublié

Que les mêmes sermens avec moi Vont lié.

Porte aux pieds des autels ce cœur qui m'abandonne;

Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione!

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