‹ Œuvres complètesChapitre 189 sur 594 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde , Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté , Et dont une autre enfin remplit la majesté?

NÉRON

Je vous ai déjà dit que je la répudie : Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement ; Je vous réponds de vous; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus sujet au repentir.

JUNIE

Le ciel connoît, seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d'une gloire insensée : Je sais de vos présens mesurer la grandeur; Mais plus ce rang sur moi répandroit de splendeur, Plus il me feroit honte , et mettroit en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.

NÉRON

G*est de ses intérêts prendre beaucoup de soin , Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flattons point , et laissons le mystère : La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ; Et pour Britannicus....

JUNIE

Il a su me toucher , Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité , sans doute , est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour , je n'ai pas dû penser , Seigneur , qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer. J'aime Britannicus. Je lui fus destinée Quand l'empire devoit suivre son hyménée : Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis , son palais déserté , La fuite d'une cour que sa chute a bannie , Sont autant de liens qui retiennent Junie. Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs : Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs ; L'empire en est pour vous l'inépuisable source ; Ou , si quelque chagrin en interrompt la course , Tout l'univers , soigneux de les entretenir , S'empresse à Teffacer de votre souvenir. Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,

218 BRITANNICUS

Il ne voit , dans son sort , que moi qui s'intéresse ,

Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pldurs

Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

NâRON.

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie , Que tout autre que lui me paieroit dô sa vie. Mais je garde à ce pritice un traitement plus doux : Madame, il va bientôt paroître devant vous.

JUNIE

Ah, seigneur! vos vertus m*ont toujours rassurée.

Je pouvois de ces lieux lui défendre l'entrée ;

Mais , madame , je veux prévenir le danger

Où son ressentiment le pourroit engager.

Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même

Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.

Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous

Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.

De son bannissement prenez sur vous l'offense ;

Et , soit par vos discours , soit par votre silence ,

Du moins par vos froideurs , faites-lui concevoir

Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.

JtJNIE,

Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère! Ma bouche mille fois lui jura le contraire. Quand même jusque-là ja pourrois me trahir, Mes yeux lui défendront , seigneur , de m' obéir.

NÉRON

Caché près de ces lieux , je vous verrai , madame. Renfermez votre amour dans le fbnd de votre âme : Vous n'aurez point pour moi de langages secrets ; J'entendrai des regards que vous croirez muets ; Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.

JUNIE

Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits, Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais!

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