Suétone , chap. vii
soient excitées , et que taut s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. |
Je crus que je pourrois rencontrer toutes ces parties dans mon sujet ; mais ce qui m'en plut davantage , c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avoit bngtjemps que je voulois essayer si je pourrois faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens ; car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés : « Que ce que vaus ferez , dit Horace , soit toujours simple et ne soit qu'un. » Ils ont admiré YAjax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il étoit tombé après le refus qu'on lui avoit fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. VOEdipe même , quoique tout plein de reconnoissances , est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence , qui l'élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques , pour Télégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que Plante a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plante. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre étoit-il encore plus simple , puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes !
Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite :lil n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourroient à peine arriver en plusieurs semaines? 11 y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien , et que tout ce grand nombre d'incidens a toujours été le refuge des poètes qui ne seutoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple , soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentimens, et de l'élégance de l'expressionf Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes , et dont la, trentième représentation a été aussi suivie que la première.
Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avois recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui étoit si peu chargée d'intrigues ne pouvoit être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plai-
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t qu'elle les ^t ennuyés. On me dît qu'ils ayonoient tous qu'elle n*ennuyoit point, qu'elle les touchoit même en plusieurs «idroits , et qu'ils la Teiroient encore avec plaisir. Que veulent-ils -davantage? Je les conjure d^avoir assez bonne opinion d'-euxnèmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche , et qui leur 4lomie du plaisir , puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première ; mais toutes :oes règles sont d'un long détail , dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser : ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils«se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique d'Aristote ; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris ; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disoit à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendoit qu'une cban- Bon n'étoit pas selon les règles * « A Dieu ne plaise, seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux ^e moi ! »
Voilà tout oe que j*ai à dire à ces personnes à qui je ferai toujours gloire de plaire ; car pour le libelle que l'on a fait contre moi , je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y ré pondre. Et que répondrois-je à un homme ' qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? Il parle deprotase' comme s'il entendoit ce mot , et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière , qui est la catastrophe II se plaint que la trop grande connoissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par .sa dissertation , il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paroît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très-injustement d'une grande multiplicité d*m eidens; et qu'il n'a même jamais rien lu de la Poétique , que dans quelques préfaces de tragédies Mais je lui pardonne de ne pas sa voir les règles du théâtre , puisque , heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas , c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie , lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche , ces ^mesdfmoiselles mes règles , et quantité d'autres basses affectations qu'if trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire?
Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la
A . L'abbé de Vfllars, auteur du Comte de Gabalis ei d^unexTilique de Bérénice.