‹ Œuvres complètesChapitre 258 sur 594 · Amurat IV, empereur à quinze ans, en · texte numérisé non relu

Amurat IV, empereur à quinze ans, en

SECONDE PKÉFâGE. 301

second se nommoit Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième étoit Bajazet, prince de grande espérance : et c*est lui qui est le héros de ma tragédie* Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avoit épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville , le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir : ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avoit encore un frère , qui fut depuis le sultan Ibrahim , et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide , qui ne lui donnoit point d'ombrage. Sultan Mahomet , qui règne aujourd'hui, est fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.

Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy étoit ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet , et des jalousies de la sultane; il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettoit de se promener quelquefois à la pointe du sérail , sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disoit que c*étoit un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort : il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France.

Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente ; mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité , je ne conseillerois pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci , si elle s'étoit passée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie ; ni de mettre des héros sur le théâtre qui auroient été connus de la plupart des spectateurs JLes personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil qire nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps : car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler , à mille ans de lui , et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait , par exemple , que les personnages turcs , quelque modernes qu'ils soient , ont de la dignité sur notre théâtre : on les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes , et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les t^onsidérons, pour ainsi ^rè, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre %

C'étoit à peu près de cette manière que les Persans étoient an-

ciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès , qui étoit peut-être encore vivante , et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse , après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne à la bataille de Salamine , où Xerxès avoit été vaincu ; et il s'étoit trouvé encore à la défaite des lieutenans de Darius , père de Xerxès, dans la plaine de Marathon : car Eschyle étoit homme de guerre , et il étoit frère de ce fameux Gynégire , dont il est tant parlé dans l'antiquité , et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse.

Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que mes héroïnes étoient trop savantes en amour et trop délicates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour barbares. Mais , sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, il me semble qu'il suffît de dire que la scène est dans le sérail. En effet, y a-t-il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble , et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer? Les hommes vraisemblablement n'y aiment pas avec la même délicatesse. Aussi ai -je pris soin de mettre une grande différence entre la passion de Bajazet et les tendresses de ses amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité de sa nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime , et d'épouser ce qu'il n'aime pas , il ne faut que lire l'histoire des Turcs ; on verra partout le mépris qii^ils font de la vie ; on verra en plusieurs endroits à quels excès ils portent les passions ; et ce que la simple amitié est capable de leur faire faire : témoin un (les fils de Soliman, qui se tua lui-même sur le corps de son frère aîné, qu'il aimoit tendrement, et que l'on avoit fait mourir pour lui assurer l'empire '.

I. Racine siipyrima ce dernier paragraphe dans l'édilion de <697.

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