‹ Œuvres complètesChapitre 3 sur 594 · VI NOTICE SUR RACINE · texte numérisé non relu

VI NOTICE SUR RACINE

par lesquels Racine termina sa carrière au théâtre , et qui mar quent son rang à côté des plus grands poëtes tragiques, sur 1 même rang que Corneille et Sophocle. C'est tout autre chose qu Corneille sans doute ; c'est autrement sublime : ce n'est pas moin sublime. Personne n'a poussé la pitié plus loin. Il est impossibl d'entendre Agamemnon sans le plaindre , Clytemnestre sans fré mir, Iphigénie sans pleurer. Le vieux Corneille aurait pu crée Achille, et peut-être l' aurait-il fait plus grand; mais personne excepté Racine, n'aurait pu créer Iphigénie. Virgile seul peut lu être comparé par le don des larmes et par l'inimitable perfectioi du vers. C'est en relisant Iphigénie que Voltaire a dit de Racine « Voilà le poète de l'univers qui a le mieux connu le cœur hu main, p — « plus on lit Racine , disait-il, plus on lui découvre ui talent unique, soutenu par toutes les finesses de l'art. S'il y , quelque chose sur la terre qui approche de la perfection , c'est lui.

Pour Racine, celle qu'il préférait de toutes ses tragédies c'était Phèdre. Il le fait entendre dans la Préface : « Au reste dit-il, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meil leure de mes tragédies ; je laisse et aux lecteurs et au temps ; décider de son véritable prix. « Il est certain que Racine n'a pi sauver l'odieux du rôle de Thésée , qu'Aricie est sans intérêt , e qu'Hippolyte lui-même n'a pas la grandeur d'un héros tragique Mais Phèdre remplit toute la tragédie d'elle-même; et Phèdr avec son amour , avec sa jalousie , avec ses remords , est à la foi le plus poétique et le plus vrai de tous les personnages qui soien au théâtre.

La Phèdre de Pradon parut en même temps que celle d< Racine. Elle ne valait rien , et elle était mal jouée. Cependan elle eut d'abord plus de succès que la Phèdre de Racine ; et tandis qu'on se portait en foule à l'Hôtel Guénégaud , la Champmesl( jouait tous les soirs devant une salle déserte. C'est qu'une cabale formidable avait résolu de faire tomber le chef-d'œuvre de Racine et l'on n'avait rien imaginé de mieux pour cela que de louer i l'avance les deux salles pour les six premières représentations Par ce moyen , on était maître d'encombrer l'Hôtel Guénégaud e de rendre désert l'Hôtel de Bourgogne. Il en coûta gros aux enne mis de Racine, et ils ne réussirent qu'à lui donner un chagrii momentané , puisque la pièce de Pradon tomba à plat quand elle

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ne fut plus soutenue, tandis que peu à peu tout Paris fut de l'avis de Boileau sur la Phèdre de Racine. C'est à ce moment, qaand il pouvait, jeune encore, jouir de toute sa gloire, que l'auteur &*Andromaque , de Britannicus , à'Iphigénie et de Phèdre renonça brusquement au théâtre et cessa non- seulement d'écrire pour la scène , mais d'assister à la représentation de ses propres chefs-d'œuvre. La première représentation de Phèdre est de 1677 , et Racine n'avait alors que trente-huit ans.

Une telle résolution dans ces circonstances est sans exemple. Galle de Racine eut pour cause une conversion sincère. Tendre, exalté et sage, il était né pour la piété. Sa passion pour les vers Fentraîna dans sa jeunesse et le fit renoncer aux austères doctrines qu'il avait puisées dans la société d'ArnauId et de Nicole. Réprimandé de ses succès comme d'autant de crimes , il s'irrita d'abord contre des censeurs dont l'austérité lui paraissait barbare et poussa même le ressentiment jusqu'à écrire un véritable pamphlet contre les amis et les protecteurs de sa jeunesse. Mais il souffrait intérieurement de les avoir quittés, et sa douleur ne Tenait pas seulement de la délicatesse de son âme , mais d'un secret instinct qui le poussait au mysticisme. Il vint un jour où sa gloire ne lui inspira plus que des remords. Il s'accusa d'avoir passé les meilleures années de sa vie à rendre les passions aimables. Peu s'en fallut qu'il ne dépassât les sévérités qui l'avaient tant irrité dans sa jeunesse , et que , pour se punir Ti'avoir été un grand poëte, il ne s'ensevelît dans un cloître. On l'empêcha à jrand'peine de se faire chartreux. Il résolut du moins de changer de vie. Il se maria et ne vécut plus que de la vie de famille, allant encore à la cour , mais ne paraissant plus au théâtre , ne faisant plus de vers, et s'occupant uniquement de préparer des matériaux pour l'histoire de Louis XIV, qui l'avait nommé son historiographe, conjointement avec Boileau, son ami.

Racine tint bon pendant douze années entières. Il sortit de ce long silence pour écrire Esther et Âthalie, à la sollicitation de Mme de Maintenon , et bien éloigné de penser que ces deux tragédies dussent être un jour représentées sur le théâtre. Voici comment Mme de Caylus, Tune des élèves de Saint-Cyr, raconte l'origine de ces deux chefs-d'œuvre.

• Mme de Brinon, première supérieure de Saint-Cyr, aimait

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les vers et la comédie , et à défaut des pièces de Corneille et de Racine, qu'elle n'osait faire jouer, elle en composait de détestables.... Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon. Elle la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise, qu'elle la pria de n'en plus faire jouer de semblable, et de prendre plutôt quelque belle pièce de Corneille ou de Racine, choisissant seulement celles où il y aurait le moins d'amour. Ces petites filles représentèrent Cinna assez passablement pour des enfants qui n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent aussi Andromaqiie : et soit que les actrices en fussent mieux choisies ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour , dont elles ne laissaient pas de voir de temps en temps ce qu'il y avait de meilleur, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Mme de Maintenon , et elle lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments opposés à ceux qu'elle voulait leur inspirer. Cependant comme elle était persuadée que ces sortes d'amusements sont bons à la jeunesse, qu'ils donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer, et cultivent la mémoire (car elle n'oubliait rien de tout ce qui pouvait contribuer à l'éducation de ces demoiselles, dont elle se croyait avec raison particulièrement chargée), elle écrivit à M. Racine, après la représentation d!Andromaque : • Nos « petites filles viennent de jouer votre Ândromaque, et l'ont si ce bien jouée, qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre « de vos pièces. « Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poëme, moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée , parce que la pièce resterait ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre les règles , pourvu qu'il con. tribuât aux vues qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint- Cyr en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. Il voulait plaire à Mme de Maintenon; le refus était impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui , comme lui , avait une grande réputation à soutenir , et qui , s'il avait renoncé à travailler pour les comédiens , ne voulait pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avaient donnée de lui. Despréaux, qu'il avait consulté, décida brusque-

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