‹ Œuvres complètesChapitre 2 sur 594 · IV NOTICE SUR RACINE · texte numérisé non relu

IV NOTICE SUR RACINE

ressource. Racine se vengea et se consola en poète. Il fit la comédie des Plaideurs. Ce même esprit qui venait de peindre la tendresse maternelle d'Andromaque , la jalousie d'Hermione et la fureur d'Oreste, créa, comme en se jouant, une comédie digne d'Aristophane, gaie, facile, alerte, sans embarras , sans intrigue compliquée , pleine d'une critique fine et mordante , écrite du style le plus naturel et provoquant le rire depuis la première jusqu'à la dernière scène. Les Plaideurs ne réussirent pourtant qu'à demi. Comme Racine avait fait pleurer, on en concluait qu'il était impuissant pour faire rire. Ce fut Molière qui eut l'honneur d'applaudir les Plaideurs le premier. Louis XIV applaudit comme Molière; les courtisans, comme de raison, imitèrent le roi, et la ville imita la cour. Ce ne fut qu'une échappée , et Racine rentra dans la tragédie par Britannicus.

La composition de Britannicus était peut-être plus savante que celle d'Ândromaque. Le caractère de Néron, celui d'Agrippine étaient étudiés et rendus avec profondeur. On y sentait à chaque scène, à chaque mot, une connaissance exacte de l'antiquité latine. Le style avait la fermeté , la noblesse, la précision, sans rien perdre de l'élégance , qui était déjà comme le caractère propre de Racine ; et , dans certains passages , le vers français luttait victorieusement contre la prose de Tacite. La scène entre Néron et Agrippine ; celle entre Britannicus et Junie , où Néron , quoique absent , est si terrible , produisirent d'autant plus d'impression , que leur effet , contre l'ordinaire du théâtre , s'augmentait par la réflexion. Cependant, si on l'ose dire, Britannicus n'atteignait ni Cinna^ ni Horace; et Corneille, avec ses défauts, restait jusque-là le maître du théâtre. Une jeune princesse qui régnait alors par ses charmes sur la cour de France, et peut-être sur le cœur de Louis XIV, la fille de Charles I*', la femme du duc d'Orléans, ^j celle que Buckingham a adorée , que la France entière a pleurée , .' que Bossuet a immortalisée, Henriette d'Angleterre, dans un ; caprice inspiré par sa situation avec Louis XIV , proposa à Ra- \ cine et à Corneille , à l'insu l'un de l'autre , le sujet de Bérénice , cette reine d'Orient , aimée et refusée par Titus. Racine était jeune et dans la force croissante de son talent ; Corneille , sur son déclin, ne sut pas se retrouver dans cette longue élégie, dont lea ioies et les tourments de l'amour faisaient toute la matière. Lei^

NOTICE SUR RACINE. y

deux pièces parurent ensemble : celle de Corneille sur le théâtre de Molière , où elle tomba ; celle de Racine à IHôtel de Bourgogne , où la grâce touchante des détails et la perfection des vers lui mérita un long succès. Ur grand Condé disait de la Bérénice de Racine , empruntant ces deux vers à la tragédie elle-même :

Depuis trois ans entiers tous les jours je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.

Corneille ne se consola pas de cette défaite. Telles sont les faiblesses du génie. Il oubliait le Cid^ Cinnaj Polyeuctey les Horaces dans la chute de Bérénice. Segrais rapporte qu'étant auprès de lui, en 1672, à la première représentation de Bajaaet^ Corneille lui fit observer que tous les personnages avaient , sous des habits turcs, des sentiments français. «Je ne le dis qu'à vous, ajouta- t-il; d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Mme de Sévigné écrivait de la même pièce : « Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées : ils ne font pas tant de façons pour se marier; le dénoûment n'est point bien préparé : on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables ; mais rien de parfaitement beau , rien qui enlève , point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. » Ce jugement n'est pas faux ; il n'est qu'excessif ; et sans cette phrase : a II y a pourtant des choses agréables , » qui sent le parti pris d'immoler Racine à Corneille , on pourrait presque l'adopter. Mithridate parut plus froid au théâtre que Bajaxet; mais on y reconnut la véritable tragédie ians ce caractère du vieux roi , si terrible dans sa jalousie , si indomptable dans sa haine , si puissant dans sa défaite. Mithridate a&a au cœur de Charles XII , le héros de la Suède. Il ne se lassait pas de le relire et de s'écrier avec enthousiasme aux endroits qui ravalent le plus frappé. Jusque-là pourtant, si Racine l'emportait par l'ordonnance de l'ensemble , par le soin des détails , par l'étude approfondie des caractères , par la noblesse soutenue de la diction , par l'élégance et la perfection du vers , on pouvait encore s'écrier avec Mme de Sévigné : « Vive notre vieil ami Corneille! Vardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines beautés

qoi nous transportent ! »

Iphtgénie en Aulide fut le premier des quatre chefs-d'œuvre

Page 1