ACTE 111, SCÈNE VI
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare , Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare? Quel père de son sang se plaît à se priver? Pourquoi ma perdroit^il s'il pouvoit me sauver? J'ai vu , n'en doutez point , ses larmes se répandre. Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? Hélas ! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé Doit-il de votre haine être encore accablé?
ACHILLE
Quoi, madame, parmi tant de sujets de crainte,
Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte !
Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler?)
Par la main de Calchas s'en va vous immoler;
Et , lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse ,
Le soin de son repos est le seul qui vous presse ?
On me ferme la bouche? on l'excuse? on le plaint?
C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint?
Triste effet de mes soins! est-ce donc là, madame,
Tout le progrès qu'Achille avoit fait dans votre àme?
IPHIGÉNIE
Ah, cruel! cet amour, dont vous voulez douter, Ai-je attendu si tard pour le faire éclater? Vous voyez de quel œil , et comme indifférente , J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante : Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir A quel excès tantôt alloit mon désespoir , Quand , presque en arrivant , un récit peu fidèle M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle ! Qui sait même, qui sait si le ciel, irrité, A pu souffrjr l'excès de ma félicité ? Hélas ! il me sembloit qu'une flamme si belle M'élevoit au-dessus du sort d'une mortelle !
ACHILLE
Ah ! si je vous suis cher , ma princesse , vivez !