‹ Œuvres complètesChapitre 391 sur 594 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

La colère des dieux demande une victime :

Mais ils vous ont nommée : un oi^le cruel

Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.

Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières ,

Mon amour n'avoit pas attendu vos prières.

Je ne vous dirai point combien j'ai résisté :

Croyez-en cet amour par vous-même attesté.

Cette nuit même encore , on a pu vous le dire ,

J'avois révoqué l'ordre oîi l'on me fit souscrire :

Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.

Je vous sacrifiois mon rang, ma sûreté.

Arèas alloit du camp vous défendre l'entrée :

Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée;

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné

Oui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné.

Ne vous assurez point sur ma foible puissance :

Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence ,

Quand les dieux , nous livrant à son zèle indiscret ,

L'affranchissent d'un joug qu'il portoit à regret?

Ma fille, il faut céder : votre heure est arrivée.

Songez lîien dans quel rang vous êtes élevée :

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi ;

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi.

Montrez , en expirant , de qui vous êtes née ;

Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.

Allez; et que les Grecs, qui vont vous immoler,

Reconnoissent mon sang en le voyant couler.

CLYTEMNESTRE

Vous ne démentez point une race funeste ;

Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : -

Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin

Que d'en faire à sa mère un horrible festin.

Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice

Que vos soins préparoient avec tant d'artifice!

Quoi! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain

N'a pas , en le traçant , arrêté votre main !

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?

Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse?

Où sont-ils, ces combats que vous avez rendus?

Quels flots de sang pour elle avez- vous répandus!

Quel débris parle ici de votre résistance?

Quel champ couvert de morts me condamne au silence?

Voilà par quels témoins il falloit me prouver,

Cruel I que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire!

444 1PH1GËN1E.

Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire?

Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,

Du sang de l'innocence est-il donc altéré?

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione , sa fille :

Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié, dont il est trop épris.

Mais vous , quelles fureurs vous rendent sa victime ?

Pourquoi vous imposer la peine de son crime?

Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc.

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?

Que dis-je? Cet objet de tant de jalousie.

Cette Hélène , qui trouble et l'Europe et l'Asie ,

Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits?

Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois !

Avant qu'un nœud fatal l'unît à votre frère ,

Thésée avoit osé l'enlever à son père :

Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,

Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit;

Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse

Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé :

Cette soif de régner , que rien ne peut éteindre ,

L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre ,

Tous les droits de l'empire en vos mains confiés.

Cruel I c'est à ces dieux que vous sacrifiez;

Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare.

Vous voulez vous en faire un mérite barbare :

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,

De votre propre sang vous courez le payer;

Et voulez, par ce prix, épouvanter l'audace

De quiconque vous peut disputer votre place.

Est-ce donc être père? Ah! toute ma raison

Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre , environné d'une foule cruelle ,

Portera sur ma fille une main criminelle.

Déchirera son sein, et, d'un œil curieux,

Dans son cœur palpitant consultera les Dieux !

Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée,

Je m'en retournerai seule et désespérée!

Je verrai les chemins encor tout parfumés

Des fleurs dont sous ses pas on les avoit semés !

Non , je ne l'aurai point amenée au supplice ,

Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.

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