‹ Œuvres complètesChapitre 392 sur 594 · SCÈNE VI. — AGAMEMNON, ACHILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — AGAMEMNON, ACHILLE

ACHILLE

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi , Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis le redire, Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire ; Que vous-même, étouffant tout sentiment humain, Vous l'allez à Calchas livrer de votre main. On dit que , sous mon nom à l'autel appelée , Je ne l'y conduisois que pour être immolée ; Et que , d'un faux hymen nous abusant tous deux , Vous voulez me charger d'un emploi si honteux. Qu'en dites-vous, seigneur? Que faut-il que j'en pense? Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense?

AGAMEMNON

Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins Ma fille ignore encor mes ordres souverains ; Et , quand il sera temps qu'elle en soit informée , Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée.

ACHILLE

Ah! je sais trop le sort que vous lui réservez!

AGAMEMNON

Pourquoi le demander, puisque vous le savez?

Pourquoi je le demande? 0 ciel! le puis-je croire. Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire? Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux , Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux?

446 IPHIGÉNIE

Que ma foi , mon amour mon honneur y consente?

AGAMEMNON

Mais vous , qui me parlez d'une voix menaçante , Oubliez-vous ici qui vous interrogez?

ACHILLE

Oubliez-vous qui j'aime, et qui vous outragez?

AGAMEMNON

Et qui vous a chargé du soin de ma famille? Ne pourrai-je, sans vous, disposer de ma fille? Ne suis-je plus son père? Êtes-vous son époux? Et ne peut-elle....

ACHILLE

Non , elle n'est plus à vous :

Ou ne m'abuse point par des promesses vaines. Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines , Vous deviez à mon sort unir tous ses momens ; Je défendrai mes droits fondés sur vos sermens. Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée?

AGAMEMNON

Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée : Accusez et Calchas et le camp tout entier, Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier.

Moi!

AGAMEMNON

Vous, qui, de l'Asie embrassant la conquête, Querellez tous les jours le ciel, qui vous arrête; Vous, qui, vous offensant de mes justes terreurs, Avez dans tout le camp répandu vos fureurs. Mon cœur pour la sauver vous ouvroit une voie ; Mais vous ne demandez , vous ne cherchez que Troie. Je vous fermois le champ où vous voulez courir : Vous le voulez, partez; sa mort va vous l'ouvrir.

ACHILLE

Juste ciell puis-je entendre et souffrir ce langage? Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage? Moi , je voulois partir aux dépens de ses jours? Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours? Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle? Pour qui , sourd à la voix d'une mère immortelle , Et d'un père éperdu négligeant les avis, Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils? Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre? Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur

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