‹ Œuvres complètesChapitre 424 sur 594 · ACTE m, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE

Ciel ! comme il m'écoutoit ! Par combien de détours L'insensible a longtemps éludé mes discours ! Comme il ne respiroit qu'une retraite prompte ! Et combien sa rougeur a redoublé ma honte ! Pourquoi détournois-tu mon funeste dessein? Hélas ! quand son épée alloit chercher mon sein , A-t-il pâli pour moi? me l'à-t-il arrachée? Il suffit que ma main l'ait une fois touchée , Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains : Et ce fer malheureux profane roit ses mains.

ŒNONE

Ainsi , dans vos malheurs ne songeant qu'à vous plaindre , Vous nourrissez un feu qu'il vous faudroit éteindre. Ne vaudroit-il pas mieux , digne sang de Minos , Dans de plus nobles soins chercher votre repos ; Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuite , Régner, et de l'Ëtat embrasser la conduite?

PHÈDRE

Moi , régner ! Moi , ranger un État sous ma loi ! Quand ma foible raison ne règne plus sur moi , Lorsque j'ai de mes sens abandonné l'empire , Quand sous un joug honteux à peine je respire , Quand je me meurs!

ŒNONE

Fuyez.

PHÈDRE

Je ne le puis quitter.

ŒNONE

Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter?

PHÈDRE

11 n*est plus temps : il sait mes ardeurs insensées. De l'austère pudeur les bornes sont passées : J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur , Et l'espoir malgré moi s'est glissé dans mon cœur. Toi-même, rappelant ma force défaillante, Et mon âme déjà sur mes lèvres errante , Par tes conseils flatteurs tu m'as su ranimer : Tu m'as fait entrevoir que je pouvois l'aimer.

ŒNONE

Hélas ! de vos malheurs innocente ou coupable , De quoi pour vous sauver n'étois-je point capable? Mais si jamais l'offense irrita vos esprits , Pouvez-vous d'un superbe oublier les mépris? Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée Vous laissoit à ses pieds peu s'en faut prosternée!

484 PHÈDRE

Que son farouche orgueil le rendoit odieux! Que Phèdre .en ce moment n'avoit-elle mes yeux I

PHÈDRE

Œnone , il peut quitter cet orgueil qui te blesse ; Nourri dans les forêts , il en a la rudesse. Hippolyle , endurci par de sauvages lois , Entend parler d'amour pour la première fois : Peut-être sa surprise a causé son silence ; Et nos plaintes peut-être ont trop de violence

ŒNONE

Songez qu'une barbare en son sein l'a formé.

PHÈDRE

Quoique Scythe et barbare, elle a pourtant aimé

ŒNONE

Il a pour tout le sexe une haine fatale.

PHÈDRE

Je ne me verrai point préférer de rivale

Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison :

Sers ma fureur , Œnone , et non point ma raison.

Il oppose à l'amour un cœur inaccessible ;

Cherchons pour l'attaquer quelque endroit plus sensible

Les charmes d'un empire ont paru le toucher;

Athènes l'attiroit, il n'a pu s'en cacher;

Déjà de ses vaisseaux la pointe étoit tournée ,

Et la voile flottoit aux vents abandonnée.

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux ,

Œnone ; fais briller la couronne à ses yeux :

Qu'il mette sur son front le sacré diadème ;

Je ne veux que l'honneur de l'attacher moi-même.

Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.

Il instruira mon fils dans l'art de commander;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père :

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Pour le fléchir enfin tente tous les moyens :

Tes discours trouveront plus d'accès que les miens ;

Presse , pleure , gémis ; peins-lui Phèdre mourante ;

Ne rougis point de prendre une voix suppliante :

Je t'avouerai de tout; je n'espère qu'en toi.

Va : j'attends ton retour pour disposer de moi.

SCÊNfflI. —PHÈDRE.

0 toi , qui vois la honte où je suis descendue , Implacable Vénus, suis-je assez confondue! Tu ne saurois plus loin pousser ta cruauté.

Page 1