ACTE V, SCÈNE VI. 50îi
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur : cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie;
Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Us s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant , et sa garde me suit :
De son généreux sang la trace nous conduit ;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive ..je l'appelle; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain :
a Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami , si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d'un fils faussement accusé ,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive ,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ;
Qu'il lui rende....» A ce mot, ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré :
Triste objet où des dieux triomphe la colère ,
Et que méconnoîtroit l'œil même de son père.
THÉSÉE
0 mon fils ! cher espoir que je me suis ravi ! Inexorables dieux , qui m'avez trop servi ! A quels mortels regrets ma vie est réservée !
THÉRAMÈNE
La timide Aricie est alors arrivée :
Elle venoit, seigneur, fuyant votre courroux,
A la face des dieux l'accepter pour époux.
Elle approche ; elle voit l'herbe rouge et fumante ;
Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante !)
Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur.
Elle veut quelque temps douter de son malheur;
Et , ne connoissant plus ce héros qu'elle adore ,
Elle voit Hippolyte et le demande encore.
Mais, trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux,
Par un triste regard elle accuse les dieux ;
Et froide , gémissante , et presque inanimée ,
Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.
506 PHÈDRE
Ismëne est auprès d'elle ; Ismène , tout en pleurs , La rappelle à la vie , ou plutôt aux douleurs. Et moi f je suis venu , détestant la lumière , Vous dire d'un héros la volonté dernière , Et m'acquitter , seigneur , du malheureux emploi Dont son cœur expirant s'est reposé sur moi. Mais j'aperçois venir sa mortelle ennemie.