ACTE II, SCÈNE I
HYDASPE
Hé ! qui jamais du ciel eut des regards plus doux ? Vous voyez l'univers prosterné devant vous.
AMAN
L'univers! Tous les jours un homme,... un vil esclave D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
HYDASPE
Quel est cet ennemi de l'État et du roi ?
AMAN
Le nom de Mardochée est- il connu de toi?
HYDASPE
Qui? ce chef d'une race abominable, impie?
AMAN
Oui, lui-même.
HYDASPE
Hé , seigneur ! d'une si belle vie Un si foible ennemi peut-il troubler la paix ?
AMAN
L'insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques ;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés ,
Lui , fièrement assis , et la tête immobile ,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile ,
Présente à mes regards un front séditieux .
Et ne daigneroit pas au moins baisser les yeux 1
Du palais cependant il assiège la porte :
A quelque heure que j'entre , Hydaspe , ou que je sorte ,
Son visage odieux m'afflige et me poursuit ;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière :
Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux , tout pâle ; mais son œil
Conservoit sous la cendre encor le même orgueil.
D'où lui vfent, cher ami, cette impudente audace?
Toi , qui dans ce palais vois tout ce qui se passe ,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui ?
HYDASPE
Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser.
Le roi , depuis ce temps , paroU n'y plus penser.
526 ESTHER
AMAN
Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice. J'ai su de mon deslin corriger l'injuslice : Dans les mains des Persans jeune en'"ant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté; Me<» richesses des rois égalent l'opulence; Environné d'enfans soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal. Cependant (des mortels aveuglement fatal!) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère; Hais Mardochée assis aux portes du palais Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits; Et toute ma grandeur me deviei.t insipide Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
IIYDASPE.
Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours.
AMAN
Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'étoit trop peu pour moi d'une telle victime : La vengeance trop foible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter. Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des chàtimens dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : u II fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvroient la face; Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »
IIYDASPE.
Ce n'est donc pas , seigneur , le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite?
AMAN
Je sais que, descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;
Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage;
Que jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage;
Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé;
Mais , crois-moi , dans le rang où je suis élevé ,