‹ Œuvres complètesChapitre 541 sur 594 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

ABNER

Oui , seigneur , elle a craint mon zèle et mon courage ; Mais c'est le moindre prix que me gardoit sa rage. Dans l'horreur d'un cachot par son ordre enfermé, J'attendois que, le temple en cendre consumé, De tant de flots de sang non encore assouvie, Elle vînt m'affranchir d'une importune vie, Et retrancher des jours qu'auroit dû mille fois Terminer la douleur de survivre à mes rois.

JOAD

Par quel miracle a-t-on obtenu votre grâce?

ABNER

Dieu dans ce cœur cruel sait seul ce qui se passe.

Elle m'a fait venir ; et d'un air égaré :

a Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré ,

Dit-elle; un fer vengeur va le réduire en cendre,

Et ton Dieu contre moi ne le sauroit défendre.

Ses prêtres toutefois , mais il faut se hâter ,

A deux conditions peuvent se racheter :

Qu'avec Ëliacin on mette en ma puissance

Un trésor dçnt je sais qu'ils ont la connoissance ,

Par votre roi David autrefois amassé ,

Sous le sceau du secret au grand prêtre laissé.

Va , dis-leur qu'à ce prix je leur permets de vivre. »»

JOAD

Quel conseil, cher Abner, croyez- vous qu'on doit suivre?

ABNER

Et tout l'or de David, s'il est vrai qu'en effet Vous gardiez de David quelque trésor secret ; Et tout ce que des mains de cette reine avare Vous avez pu sauver et de riche et de rare , Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins Viennent briser l'autel, brûler les chérubins, Et , portant sur notre arche une main téméraire , De votre propre sang souiller le sanctuaire?

JOAD

Mais siéroit-il , Abner , à des cœurs généreux De livrer au supplice un enfant malheureux. Un enfant que Dieu même à ma garde confie , Et de nous racheter aux dépens de sa vie?

ABNER

Hélas! Dieu voit mon cœur. Plût à ce Dieu puissant Qu'Athalie oubliât un enfant innocent, Et que du sang d* Abner sa cruauté contente Crût calmer par ma mort le ciel qui la tourmente!

604 ATHALIE

Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins?

Quand vous périrez tous, en périra-t-il moins?

Dieu vous ordonne- 1- il de tenter l'impossible?

Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible ,

M<nse , par sa mère au Nil abandonné ,

Se vit , presque en naissant , à périr condamné ;

Mais Dieu, le conservant contre toute espérance*

Fit par le tyran même élever son enfance

Oui sait ce qu'il réserve à votre Ëliacin;

Et si , lui préparant un semblable destin ,

Il n'a point de pitié déjà rendu capable

De nos malheureux rois l'homicide implacable?

Du moins , et Josabeth comme moi l'a pu voir.

Tantôt à son aspect je l'ai vu s'émouvoir ;

J'ai vu de son courroux tomber la violence

Princesse, en ce péril vous gardez le silence?

Hé quoi! pour un enfant qui vous est étranger

Souflrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger

Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dévore

Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore?

Que feriez-vous de plus , si des rois vos aïeux

Ce jeune enfant étoit un reste précieux?

josABETU , tout bas à Joad.

Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse : Que ne lui parlez-vous?

JOAD

Il n'est pas temps, princesse.

ABNER

Le temps est cher , seigneur , plus que vous ne pensez.

Tandis qu'à me répondre ici vous balancez,

Mathan, près d'Athalie, étincelant de rage,

Demande le signal et presse le carnage.

Faut-il que je me jette à vos sacrés genoux?

Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous ,

Lieu terrible où de Dieu la majesté repose ,

Quelque dure que soit la loi qu'on nous impose ,

De ce coup imprévu songeons à nous parer.

Donnez-moi seulement le temps de respirer.

Demain, dès celte nuit, je prendrai des mesures

Pour assurer le temple et venger ses injures.

Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours

Pour vous persuader sont un foible secours;

Votre austère vertu n'en peut être frappée :

Hé bien 1 trouvez-moi donc quelque arme , quelque épée ;

Et qu'aux portes du temple , où l'ennemi m'attend ,

Page 1