ODE I. - LOUANGE DE PORT-ROYAL EN GÉNÉRAL
Saintes demeures du silence , Lieux pleins de charmes et d'attraits, Port où, dans le sein de la paix, Règne la Grâce et l'Innocence ; Beaux déserts qu'à l'envi des cieux , De ses trésors plus précieux
A comblé la nature , Quelle assez brillante couleur
Peut tracer la peinture De votre agréable splendeur?
Les moins éclatantes merveilles De ces plaines ou de ces bois , Pourroient-elles pas mille fois Épuiser les plus doctes veilles?
Le soleil vit-il dans son cours Quelque si superbe séjour
Qui ne vous rende hommage?
Et l'art des plus riches cités
A-t-il la moindre image De vos naturelles beautés?
Je sais que ces grands édifices Que s'élève la vanité, Ne souillent point la pureté De vos innocentes délices.
i . Les sept odes sur Port-Royal sont de la première jeunesse d Racine. Il est sans doute inutile de dire qu'elles n'ont été publiées qu longtemps après sa mort. « Elles font voir, dit Louis Racine , qu'il n faut pas juger du talent d'un jeune homme par ses premiers ouvrages.
Non, vous n'offrez point à nos yeux Ces tours qui , jusque dans les deux ,
Semblent porter la guerre , Et qui , se perdant dans les airs,
Vont encor sous la terre Se perdre dedans les enfers.
Tous ces bàtimens admirables , Ces palais partout si vantés , Et qui sont comme cimentés Du sang des peuples misérables ; Enfin tous ces augustes lieux, Qui semblent faire autant de dieux
De leurs maîtres superbes, Un jour trébuchant avec eux,
Ne seront sur les herbes Que de grands sépulcres affreux.
Mais toi , solitude féconde ,
Tu n'as rien que de saints attraits ,
Qui ne s'effaceront jamais
Que par l'écroulement du monde :
L'on verra l'émail de tes champs
Tant que la nuit, de diamans
Sèmera l'hémisphère; Et tant que l'astre des saisons
Dorera sa carrière, L'on verra l'or de tes moissons.
Que si, parmi tant de merveilles.
Nous ne voyons point ces beaux ronds , Ces jets où l'onde par ses bonds, Charme les yeux et les oreilles , Ne voyons-nous pas dans tes prés , Se rouler sur des lits dorés
Cent flots d*argent liquide , Sans que le front du laboureur ,
A leur course rapide , Joigne les eaux de sa sueur?
La nature est inimitable ; Et quand elle est en liberté , Elle brille d'une clarté Aussi douce que véritable.
C'est elle qui , sur ces vallons , Ces bois , ces prés et ces sillons
Signe sa puissance ; C*est elle par qui leurs beautés ,
Sans blesser Tinnocence, Rendent nos yeux comme enchantés.