ODE IL — LE PAYSAGE EN GROS
Que je me plais sur ces montagnes , Qui, s'élevant jusques aux cieux, D'un diadème gracieux Couronnent ces belles campagnes!
0 Dieu , que d'objets ravissans S'y viennent offrir à mes sens!
De leurs riches yallées, Quel amas brillant et confus ,
De beautés rassemblées, Éblouit mes yeux éperdus!
De là j'aperçois les prairies , Sur les plaines et les coteaux, Parmi les arbres et les eaux , Étaler leurs pompes fleuries.
Deçà je vois les pampres verts Enrichir cent tertres divers
De leurs grappes fécondes; Et là les prodigues guérets ,
De leurs javelles blondes, Border les prés et les forêts.
Dessus ces javelles fertiles ,
Dessus cet or tout mouvant, Je vois aussi Tair et le vent Promener leurs souffles tranquilles • Et comme on voit l'onde en repos Souvent refriser de ses flots
La surface inconstante, Je vois de ces pompeux sillons
La richesse flottante Ondoyer dessus ces vallons.
Je vois ce sacré sanctuaire , Ce grand temple , ce saint séjour Où Jésus encor chaque jour S'immole pour nous à son Père.
Muse , c'est à ce doux Sauveur Que je dois consacrer mon cœur,
Mes travaux et mes veilles :
C'est lui de qui le puissant bras
Fit toutes ces merveilles Qui nous fournissent tant d'appas.
Ainsi d'un facile langage , L'on voit ce temple spacieux S'élevant dessus tous les lieux , Leur demander un humble hommage , Et semble aller au firmament , Publier encor hautement
A ces sphères roulantes , Qu'ainsi qu'en l'azur lumineux
De leurs voûtes brillantes , Dieu loge en son sein bienheureux.
Je vois ce cloître vénérable , Ces beaux lieux du ciel bien-aimés , Qui de cent temples animés , Cachent la richesse adorable.
C'est dans ce chaste paradis Que règne en un trône de lis
La virginité sainte :
C'est là que mille anges mortels ,
D'une étemelle plainte, Gémissent aux pieds des autels.
Sacré palais de l'innocence, Astres vivans, chœurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cieux Dans ces demeures de silence , Non , ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats ,
Vos jeûnes et vx)s veilles :
Il faut pour en bien révérer
Les augustes merveilles , Et les taire et les adorer.
Je vois les altières futaies , De qui les arbres verdoyans, Dessous leurs grands bras ondoyans, Cachent les buissons et les haies :
L'on diroit même que les cieux Posent sur ces audacieux
Leur pesante machine , Et qu'eux , d'un orgueil nonpareil ,
Prêtent leur forte échine A ces grands trônes du soleil.
Je vois les fruitiers innombrables
Tantôt rangés en espaliers,
Tantôt ombrager les sentiers
De leurs richesses agréables.
Mais allons dans tous ces beaux lieux
Voir, d'un regard plus curieux.
Leur pompe renfermée ; Et vous , souffrez , riches déserts ,
Que mon âme charmée Contemple vos trésors divers.
ODE ni. - DESCRIPTION DES BOIS.
Que ces vieux royaumes des ombres.
Ces grands bois, ces noires forêts.
Cachent de charmes et d'attraits Dessous leurs feuillages si sombres!
C'est dans ce tranquille séjour Que l'on voit régner nuit et jour
La paix et le silence ; C'est là qu'on dit que nos aïeux ,
Au siècle d'innocence , Goûtoient les délices des cieux.
C'est là que cent longues allées D'arbres toujours riches et verts, Se font voir en cent lieux divers, Droites, penchantes, étoilées.
Je vois mille troncs sourcilleux Soutenir le faîte orgueilleux
De leurs voûtes tremblantes; Et l'on diroit que le saphir,
De deux portes brillantes Ferme cm vrais lieux de plaisir.
C'est sous ces épaisses fouillées Que l'on voit les petits oiseaux , Ces chantres si doux et si beaux , Errer en troupes émaillées; C'est là que ces hôtes pieux , Par leurs concerts harmonieux ,
Enchantent les oreilles.
Et qu'ils célèbrent sans souci
Les charmantes merveilles De ces lieux qu'ils ornent aussi.
Là, d'une admirable structure, On les voit suspendre ces nids , Ces cabinets si bien bâtis, Dont l'art étonne la nature ; Là, parfois, l'un sur son rameau Entraîne le petit fardeau
D'une paille volante ; L'autre console , en trémoussant ,
Sa famille dolente , De quelque butin ravissant.
Là , l'on voit la biche légère , Loin du sanguinaire aboyeur, Fouler, sans crainte et sans frayeur, Le tendre émail de la fougère.
Là, le chevreuil champêtre et doux, Bondit aussi dessus les houx,
En courses incertaines ; Là , les cerfs , ces arbres vivans ,
De leurs bandes hautaines , Font cent autres grands bois mouvans.
C'est là qu'avec de doux murmures L'on entend les petits Zéphyrs , De qui les tranquilles soupirs Charment les peines les plus dures.
C'est là qu'on les voit tour à tour Venir baiser avec amour
La feuille tremblante ; Là, pour joindre aux chants des oiseaux
Leur musique éclatante , Ils concertent sur les rameaux.
Là, cette chaleur violente
Qui , dans les champs et les vallons ,
Brûle les avides sillons ,
Se fait voir moins fière et plus lente.
L'œil du monde voit à regret
Qu'il ne peut percer le secret
De ces lieux pleins de charmes :
Plus il y lance de clartés,
Plus il leur donne d'armes Contre ses brûlantes beautés.
no POÉSIES DIVERSES.