ODE VII. — LES JARDINS
Mes yeux, pourrai-je bien vous croire? Suis-je éveillé? Vois-je un jardin?
N'est-ce point quelque songe vain Qui me place en ce lieu de gloire?
Je vois comme de nouveaux cieux Où mille astres délicieux
Répandent leur lumière , Et semble qu'en ce beau sfejour
La terre est héritière De tous ceux qu'a chassés le jour.
Déjà sur cette riche entrée Je vois les pavb rougissans Étaler les rayons luisans De leur belle neige empourprée.
Dieu ! quels prodiges inouïs !
Je vois naître dessus les lis
L'incarnat de la rose , Je vois la flamme et sa rougeur
Dessus la neige éclose Embellir même la blancheur.
Je vois cette pompe éclatante.
Ou plutôt ce petit soleil,
Ce doux abricot sans pareil,
Dont la couleur est si charmante.
Fabuleuses antiquités,
Ne nous vantez plus les beautés
De vos pommes dorées :
J'en vois qui d'un or gracieux
Également parées, Ravissent le goût et les yeux.
Je vois sous la sombre verdure , Ces deux fruits brillans et pompeux , Parer les murs , comme orgueilleux D'une inimitable bordure ; C'est là qu'heureusement pressés.
Et l'un près de l'autre entassés
Sur cent égales chaînes , Us semblent faire avec éclat,
De leurs branches hautaines, Cent sillons d'or et d'incarnat.
Je viens à vous, arbres fertiles, Poiriers de pompe et de plaisirs , Pour qui nos vœux et nos désirs Jamais ne se sont vus stériles :
Soit vous qui, sans chercher d'appuis, Voyez sous vos superbes fruits
Se courber vos branchages , Soit vous qui , des riches habits
De vos tremblans feuillages , Faites de si vastes tapis.
Mais quelle assez vive peinture Suffit pour tracer dignement
Tout le pompeux ameublement Dont vous a parés la nature?
Vous ne présentez à nos yeux Que les fruits les plus précieux
Qu'ait cultivés Pomone; Ils ont eu le lis pour berceau ,
L'émeraude est leur trône , L*or et la pourpre leur manteau.
Je les vois , par un doux échange , Ici mûris , et là naissans , De leurs fruits blonds et verdissans Faire un agréable mélange ; J'en vois même dedans leur fleur Garder encore la splendeur
De leur blanche couronne , Et joindre l'espoir du printemps
Aux beaux fruits dont l'automne Rend nos vœux à jamais contens.
Je sais quelle auguste matière Pourroit sur mes sombres crayons Jeter encore les rayons De son éclatante lumière ; Hais déjà l'unique flambeau , Allant se plonger dedans l'eau ,
A fait place aux ténèbres ; Et les étoiles , à leur tour ,
Comme torches funèbres, Font les funérailles du jour.
J'entends l'innocente musique Des flûtes et des chalumeaux Saluer l'ombre en ces hameaux D'une sérénade rustique.
L'ombre qui , par ses doux pavots , Venant enfin faire aux travaux
Une paisible guerre , Fait que ces astres précieux ,
Pâlissant sur la terre , Semblent retourner dans les cieux.