ODE VL — DES TROUPEAUX ET D'UN COMBAT DE TAUREAUX
C'est dans ces campagnes fleuries Qu'on voit mille troupeaux errans Aller en cent lieux difliérens , Ronger les trésors des prairies :
Les uns, charmés par leur aspect, Eïi retirent avec respect
Leurs dents comme incertaines ; Les autres d'un cours diligent ,
Vont boire en ces fontaines , Qui semblent des coupes d'argent.
Là l'on voit les grasses génisses , Se promenant à pas comptés, Par des cris cent fois répétés , Témoigner leurs chastes délices ; Là les brebis sur des buissons Font pendre cent petits flocons
De leur neige luisante:
Les agneaux aussi , bondissant
Sur la fleur renaissante , Lui rendent leur culte innocent.
Là l'on voit, en troupes superbes, Les jeunes poulains indomptés, Dessous leurs pas précipités, Faire à peine courber les herbes :
Je vois ces jeunes furieux , Qui semblent menacer les cieuz.
D'une tête hautaine , Et par de fiers hennissemens ,
S'élançant sur la plaine , Défier les airs et les vents.
Mais quelle horrible violence
Pousse ces taureaux envieux
A troubler la paix de ces lieux
Sacrés aux charmes du silence?
Déjà, transportés de courroux.
Et sous leurs pieds et sous leurs coups,
Ils font gémir la terre ; Déjà leur mugissante voix ,
Comme un bruyant tonnerre , Fait trembler les monts et les bois .
Je vois déjà leur poil qui fume , Leurs yeux semblent étincelans ; Leurs gosiers secs et pantelans Jettent plus de feu que d'écume; La rage excite leur vigueur; Le vaincu redevient vainqueur ;
Tout coup fait sa blessure :
Leur front entr' ouvert et fendu
Fait rougir la verdure D'un sang pêle-mêle épandu.
Parfois l'un fuyant en arrière Se fait voir plus foible et plus lent ; Et puis revient , plus violent , Décharger son âpre colère :
De même un torrent arrêté D'abord suspend sa fierté ,
Remonte vers sa source , Et puis redoublant en fureur,
Son indomptable course Traîne le ravage et l'horreur.
Pendant cette rude tempête , L'on voit les timides troupeaux Attendre qui des deux rivaux Les doit faire enfin sa conquête ; Mais déjà l'un, tout glorieux, Fait d'un effort victorieux ,
Triompher sa furie ; L'autre , morne et plein de douleur ,
Va loin de la prairie , Cacher sa honte et son malheur
Mais quittons ces tristes spectacles ,
Qui n'offrent rien que d'odieux ,
Pour aller visiter des lieux
Où l'on ne voit que des miracles.
Muse, si ce combat affreux
T'a presque fait , malgré mes vœux ,
Abandonner ces plaines , Viens dans ces jardins , non de fleurs
Inutiles et vaines.
Mais d'inestimables douceurs.