A MADAME
Madame,
Ce B*«6t pas sans sujet que je mets votre illustre nom à U tête et •cetourrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir le» ym» de mes lecteurs , que de celui dont mes spectateurs ont été si heareasement éMouis? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie ; on savoit qu£ vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornemens ; on savoit enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi , Madame , si j'ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s'en laisser toucher. Je leur permets de condamner VÀndromaque tant qu'ils voudront, fourvu qu'il me soit permis d'appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
Mais , Madame , ce n*est pas seulement du eœur que vous jugez de la bonté d'un ouvrage , c'est avec une intelligence qu'aucune finisse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous? Pouvonsnous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts? Et pouvons-nous concevoir des sentisafins si nobles et si
l4 4, Pyrrhus ou Néoplolème, fils d'Achille et de Détdamie, se rendit
mI Irès-jeane au siège de Troie , dans la dixième année du siège. Ce fut ^ loi qui ramena Philoctète de Leranos. Il fut impitoyable après la vic- '* Isire. 11 fit précipiter du haut d'une tour Aslyanax , fils d'HeciU>r etd'An- |; #oinaque. 11 emmena Andromaque elle-mènie en Épire, en eut un fils i fol fol nommé Molossus , puis la quitta pour Hermione , fille de Menél las «t d*Hélèae. Hermione, irritée de l'amour de Pyrrhus pour Androt maque , le fit assassiner, à Delphes , par Oresle, cpi'elle récompensa de
J woD. crime en l'épousant.
\ 3. Henrielie d'Angleterre , fille dn roi Charles I", première femme du
I tee^'Orléans, nrère del^uis XIY.
délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de U délicatesse de vos pensées?
On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s'en cacher, que , dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, tous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étoient réservée. Et il semble que TOUS ayez voulu avoir autant d'avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit , que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l'arbitre 'de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux savans si nous travaillons selon les règles : la règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
Voilà , sans doute , la moindre de vos excellentes qualités. Mais , Madame , c'est la seule dont j'ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n'en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées , et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
Madame,
* Db Votre Altesse Royale,
Le très-humble, trè8M>béis8anta et très-fidèle senriteor.
Racine.
Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité , que , pour peu qu'on la connoisse , on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés : aussi n*ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise , c'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus , que Sénèque , dans la Troade , et Virgile , dans le second livre de l'Enéide , ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire lencore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque , et qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fût; et j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse , et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avoit pas lu nos romans ; il étoit violent de son naturel , et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
Quoi qu'il en soit , le public m'a été trop favorable pour m*em-
barrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui Youdroient qu'on réformât tous les héros de Tantiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de TOuloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables ; mais je les prie de se souvenir que ce n'est point à moi de changer les règles du théâtre. iHorace nous recommande de peindre Achille farouche^ inexorable , violent , tel qu'il étoit , et tel qu'on dépeint son fils JÀ-ristote , bien éloiigné de nous demander des héros parfaits, vAt au contraire que les personnages tragiques ^ c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragedie , ne soient ni tout à fait bons , ni tout à fait méchans. Il ne Teut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié da spectateur; ni qu'ils soient méchans avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. II faut donc qu'ils aient une bonté médiocre , c'est-à-dire une vertu capable de foiblesse , et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester!
SECONDE PRÉFACE
Virgile au troisième livre de l'Enéide : c'est Énée qui parle
Littoraque Epiri legimus , portuque subimus Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem....
Solemnes tum forte dapes, et tristia dona....
Ubabat cineri Andromache , manesque vocabat '
Hectoreum ad tumulum , viridi quem cespite inanem , Et geminas, causam lacrimis, sacraverat aras....
Dejecit vultum , et demissa voce locuta est : c 0 felix una ante alias Priameia virgo , Hostilem ad tumulum , Trojae sub mœnibus altis , Jussa mori , quae sortitus non pertulit ullos , Nec victoris heri tetigit captiva cubile I Nos , patria incensa , diversa per aequora vectae , Stirpis Âchilleœ fastus , juvenemque superbum , Serritio enixœ tulimus , qui deinde , secutus mAcoiB X 7
98 ANDROMAQUB.
ledseam Hermionem, Lacedaemoniosque hymenseos....
Ast illum , erepts magiio inflammatus amore* CoQjugis , et scelerum Furiis agitatus , Orestes Excipit incautum , patriasque obtruncat ad arat *, »
Voilà , en peu de vers , tout le sujet de cette tragédie : ydSk le lieu de la scène , l'action qui s'y passe , les quatrî principawa ao* teuTS , et même leurs caractères , excepté celui difiermione , dont la jalousie et les emportemens sont assez marqués dans F Jndromoque d'Euripide.
C'est presque la seule chose que j'emprunte ici de eet antêiiF. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sieim&, le sujet en est pourtant très-différent fAndromaque, dans Buvifâd», craint pour la vie de Molossus , qui est un fils qu'elle » eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s*agit point de Molossus : Andromaque ne connoit point dfaatre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en-oelasie conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d' Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils; et je doute que les larmes d' Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression (jcVelles y ont faite , si elles avoient coulé pour un autre fils que cemi qu'elle avoit d'Hector. I
Il est vrai que j'ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu'il n'a vécu; mais j'écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade , qui ne sait que Ton fait descendre nos anciens rois de ce fils d'Hector , que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince ,
i . « Nous côtoyons Tes rivagi^s de l'Épire , nous entrons' dans un port de la Chaonie , et nous gravissons la hauteur que Btithrole cou> ronne.... Ce jour là , la triste Andromaque orrrait à son époux des libations Tunèbres , et invoquait les mânes d'Hector auprès d'un tombeau de gazon, où manquait la cendre du héros, et des deux autels qu'elle lui avait consacrés, et qui renouvelaient ses douleurs.... Elle baissa la tête, et dit d'une voix plaintive : « 0 Polyxène, heureuse entre toutes les filles « de Priam, tu mourus sur la tombe d'un ennemi, au pied des murailles a de Troie, et ne ftis pas condamnée à entrer dans la coucha d*an mattre! «Pour moi, arrachée à ma patrie en flammes, tratnée sur toutes les a mers , j'ai essuyé les dédains de l'orgueilleux fils d'Achille , et je l'ai vu passer dans les bras d'Bermione.... » Cependant égaré par l'amour et poussé par les furies, Oresle surprend le ravisseur d'Hermione, et l'haamole au pied des aulcb. »
SEGONDIS PBÉFA€E. 99
après la désolation de son pays , pour en faire le fondateur de notre monarchie?
Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie A*Hé^ Une! il y choque ouTertement la créance commune de toute la Grèce : il suppose qu'Hélène n*a jamais mis le pied dans Troie; et qn'après l'embrasement de cette ville , Ménélas trouve sa femme en Egypte , dont elle n'étoit point partie , tout cela fondé sur une opinion qui n'étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on peut le voir dans Hérodote.
Je ne crois pas que j'eusse besoin de cet exemple d'Euripide pour justifier le peu de liberté que j'ai prise. Car il y a bien d# la différence entre détruire le principal fondement d*uner fkbl« et en altérer quelques incidèns , qui changent presque de fao» dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poètes , ne peut être blessé qu'au talon , quoique Homère le fasse blesser au bras, et ne le croie invulnérable ett aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaster aussitôt après la reconnoissance d'Œdipe , tout au contraire d'Euripide , qui la fait vivre jusqu'au combat et à la mort de ses deux fils. Et c'est à propos de quelques contrariétés de cette acture qu'un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien • qu'il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour quelques changemens qu'ils ont pu faire dans la fable ; mais qu'il faut s'attacher à considérer l'excellent usage qu'ils ont fait de ces changemens , et la manière ingénieuse dont ils ont su aceommo^ der la fable à leur sujet. »
PERSONNAGES ET ACTEURS
ANBROMAQUE , veuve d'Hector, captive de( Mlle du Farc, cmyRftjga Pyrrhus. ( de hi trouper de IfoUèr»»
PYRRHUS, fils d'Achille, roi d'Épire. Floraor.
PRESTE, fils d'Agamemnon. Montfleury.
HERMIONE, fille d'Hélène, accordée «i^ec ) j^jj^ j^^^^^^j^^^^ Pyrrhus. i
PYLADE, ami d'Oreste. hh. fuoa.
q^NE, confidente d'Hcrtnione.
CÉEPHISE, confidente d'Anâromaque.
PHOENIX, gouverneur d'Achille, et ensuite de Pyrrhus.
Som d'Oresti.
La tcéne'est à Buthrote, ville d^Épire, dans une éalle du palais et Pyrrhus.