‹ Œuvres complètesChapitre 18 sur 27 · QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER · texte numérisé non relu

QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER

Messieurs,

L'objet de ma demande est plus important qu'il né semble ; car , bien qu'il ne s'agisse , au vrai , que de danse et d'amusements , comme d'une part ces amusements sont , ceux du peuple , et que rien de ce qui le touche ne tous peut être indifférent; que d'autre part, la religion s'y trouve intéressée, ou compromise , pour mieux dire, par un zèle mal entendu , je pense , quelque division qu'il puisse y avoir entre vous, que tous tous jugerez ma requête digne de votre attention.

Je demande qu'il soit permis, comme par le passe, aux habitants d'Azai de danser le dimanche sur la place de leur commune , et que toutes les défenses faites , à cet égard , par le préfet, soient annulées.

Nous y sommes intéressés, nous, gens de Véretz, qui

allons aux fêtes d'Azai, comme ceux d'Azai Tiennent aux

nôtres. La distance des deux clochers n'est que d'une

demi-lieue environ : nous n'avons point de plus proches

ni de meilleurs voisins. Eux ici , nous chez eux , on se traite tour à tour, on se divertit le dimanche, on danse sur la place , après midi , les jours d'été. Après midi Tiennent les violons et les gendarmes en même temps , sur quoi j'ai deux remarques à faire.

Nous dansons au son du violon j mais ce n'est que depuis une certaine époque. Le violon était réservé jadis aux bals des honnêtes gens. Car d'abord il fut rare en France. Le grand roi fit venir des violons d'Italie , et en eut une compagnie pour faire danser sa cour gravement, noblement, les cavaliers en perruque noire , les dames en vertugadin. Le peuple payait ces Violons, mais 1 ne s'en servait pas, dansait peu, quelquefois au son de la musette ou cornemuse , témoin ce refrain : Voici U piUrin jouant êé sa musette; dants GuiUot, êautê Pemtte. Nous, les neveux de ces Guillots et de ces Perrettes , quittant les façons de nos pères , nous dansons au son du violon , comme la cour de Louis-le-Grand. Quand je dis comme , je m'entends; nous ne dansons pas gravement ni ne menons, avec nos femmes , nos maîtresses et nos bâtards. C'est U ma première remarque ; l'autre , la voici.

Les gendarmes se sont multipliés en France , bien plus encore que les violons , quoique moins nécessaires pour la danse. Nous nous en passerions aux fêtes du village , et A dire vrai , ce n'est pas nous qui les demandons : mais le gouvernement est partoutaujourd'hui , et cette ubiquité s'étend jusqu'à nos danses , où il ne se fait pas un pas dont le préfet ne veuille être informé, pour eu rendre

compte au ministre ; de savoir à qui tant de soins sont plus déplaisants , plus à charge , et qui en souffre davantage , des gouvernants ou des gouvernés , surveillés , c'est une grande question et curieuse , mais que je laisse à part, de peur de me brouiller avec les classes ou de dire quelque mot tendant à je ne sais quoi»

Outre ces danses ordinaires les dimanches et fêtes, il y a ce qu'on nomme l'assemblée une fois l'an , dans chaque commune , qui reçoit à son tour les autres. Grande affluence ce jour-là , grande joie pour les jeunes gens. Les violons n'y font faute , comme vous pouvez croire. Au premier coup d'archet , on se place , et chacun mène sa prétendue. Autre part on joue à des jeux que n'afferme point le gouvernement : au palet , à la boule , aux quilles. Plusieurs , cependant , parlent d'affaires, des marchés se concluent; mainte vache est vendue qui n'avait pu l'être é la foire. Ainsi ces assemblées ne sont pas àe% rendezvous de plaisir seulement , mais touchent les intérêts du public et de chacun ,. et le lieu où elles se tiennent n'est pas non plus indifférent. La place d'Azai semble faite exprès pour cela; située au centre de la commune , en terrain battu , non pavé , par là , propre à toutes sortes de jeux et d'exercices, entourée de boutiques, à portée des hôtelleries , des cabarets ; car peu de marchés se font sans boire ; peu de contredanses se terminent sans vider quelque pot de bière ; nul désordre , jamais l'ombre d'une querelle. C'est l'admiration des Anglais qui nous viennent voir quelquefois, et ne peuvent quasi comprendre que

pour nous quand l'impôt est payé » nous ne saurions chômer qu'à nos propres dépens , nous y contraindre , c'est. . . c'est pis que le budget , car le budget du moins profite aux courtisans , mais notre oisiveté ne profite à personne. Le travail qu'on nous défend , ce qu'on nous empêche de frire , le vivre et le vêtement qu'on nous ôte par-là, ne produisent point de pensions , de grâces , de traitements , c'est nous nuire en pure perte.

Les Anglais en voyant nos fêtes, montrent tous la même surprise , font tous la même réflexion ; mais , parmi eux, il y en a qu'elles étonnent davantage , ce sont les plus âgés, qui, venus en France autrefois, ont quelque mémoire de ce qu'était la vieille Touraine et le peuple des bons seigneurs. De fait, il m'en souvient : jeune alors, j'ai vu avant cette grande époque où , soldat volontaire de la révolution , j'abandonnai des lieux si chers à mon enfance , j'ai vu les paysans affamés , déguenillés , tendre la main aux portes et partout sur les chemins , aux avenues des villes , des couvents , des châteaux , où leur inévitable aspect était le tourment de oeux-lA même , que la prospérité commune indigne, désole aujourd'hui. La mendicité renaît , je le sais , et va faire , si oe qu'on dit est vrai , de merveilleux progrés ; mais n'atteindra de long-temps ce degré de misère. Les récits que j'en ferais seraient faibles pour ceux qui l'ont vue comme moi , aux autres sembleraient inventés 4 plaisir ; écoutez un témoin , un homme du grand siècle , observateur exact et désintéressé ; son dire ne peut être suspect : c'est Labruyéie.

« On voit , dit-il , certains animaux farouches , des » mâles et des femelles , répandus dans la campagne, » noirs , livides, nuds, et tout truies du soleil , attachés » à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâ- » treté invincible. Us ont comme une voix articulée , et » quand ils se lèvent sur leurs pieds , ils montrent une » (ace humaine ; et en effet ils sont des hommes , ils se )> retirent la nuit dans des tanières , où ils vivent de pain » noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres » hommes la peine de semer , de labourer et de recueillir » pour vivre , et méritent ainsi de ne pas manquer de ce » pain qu'ils ont semé. »

Voilà ses propres mots ; il parle des heureux , de -ceux qui avaient du pain , du travail , et c'était le petit nombre alors.

SiLabruyère pouvait revenir, comme on revenait autrefois , et se trouver à nos assemblées , il y verrait non seulement des faces humaines , mais des visages de femmes et de filles plus belles , surtout plus modestes qm* celles de sa cour tant vantée , mises de meilleur goût sans contredit, parées avec plus de grâce, de décence; dansant mieux, parlant la même langue ( chose particulière au pays)., mais d'une voix si joliment , si doucement articulée, qu'il en serait content , je crois. Il les verrait le soir se retirer, non dans des tanières, mais dans leurs maisons proprement bâties et meublées. Cherchant alors ces animaux dont il a fait la description , il ne les trouverait nulle part et sans doute bénirait la cause ,

qu'elle quelle soit , d'un si grand , si heureux change» ment.

Les fêtes d'Àzat étaient célèbres , entre toutes celles de nos villages , attiraient un concours de monde des champs , des communes d'alentour. En effet , depuis que les garçons , dans ce pays , font danser les filles , c'estr-A-dire depuis le temps que nous commençâmes d'être 4 nous, paysans des rives du Cher , la place d'Âzai fut toujours notre rendez-vous de préférence pour la danse et pour les affaires. Nous y dansions comme avaient fait nos pères et nosmères, sans que jamais aucun scandale , aucune plainte en fut avenue , de mémoire d'homme, et ne pensions guéres, sages comme nous sommes , ne causant aucun trouble , devoir être troublés dans l'exercice de ce droit antique , légitime , acquis et consacré par un si long usage, fondé sur les premières lois de la raison et du bon sens ; car apparemment , c'est chez soi qu'on a droit de danser , et où le public sera-4-il , sinon sur la place publique? on nous en chasse néanmoins ; un firmanàu préfet 9 qu'il appelle arrêté , naguère publié , proclamé au son du tambour , CoruidJranl , etc. 9 défend de danser à l'avenir , ni jouer 4 la boule ou aux quilles , sur ladite place , et ce , sous peine de punition. Où. dansera-t-on ? nulle part ; il ne faut point danser du tout ; cela n'est pas dit clairement dans l'arrêté de M. le préfet, mais c'est un article secret entre lui et d'autres puissances , comme il a bien paru depuis. On nous signifia cette défense , quelques jours avant notre fête , notre assemblée de la Saint-Jean.

Le désappointement fat grand pour tous les jeunes gens , grand pour les marchands en boutique et autres qui avaient compté sur quelque débit. Qu'arrivat-il ? la fête eut lieu , triste , inanimée , languissante ; l'assemblée se tint, peu nombreuse et comme dispersée ça et Jà.Malgré l'arrêté, on dansa hors du village, au bord du Cher, sur le gazon , sous la coudrette; cela est bien

plus pastoral que les échoppes du marché , de meilleur effet dans une églogue , et plus poétique en un mot. Mais chez nous , gens de travail , c'est de quoi on se soucie peu; nous aimons mieux , après la danse , une omelette au lard , dans le cabaret prochain , que le murmure des eaux et Témail des prairies.

Nos dimanches d'Azai, depuis lors, sont abandonnés. Peu de gens y viennent de dehors , et aucun n'y reste. On se rend à Véretz , où l'affluence est grande , parce que là nul arrêté n'a encore interdit la danse. Car le curé de Véretz est un homme sensé , instruit , octogénaire quasi , mais ami de la jeunesse , trop raisonnable pour vouloir la réformer sur le patron des âges passés, et la gouverner par des bulles de Boniface ou d'Hildebrand. C'est devant sa porte qu'on danse, et devant lui le plus souvent. Loin de blâmer ces amusements, qui n'ont rien en eux-mêmes que de fort innocent , il y assiste et croit bien faire , y ajoutant par sa présence et le respect que chacun lui porte , un nouveau degré de décence et d'honnêteté. Sage pasteur , vraiment pieux , le puissions-nous long-temps conserver pour le soulagement du pauvre , l'édification

du prochain et le repos de cette commune , où sa prudence maintient la paix , le calme 9 l'union , la concorde*

Le curé d'Azai , au contraire , est un jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l'église militante , impatient de se distinguer. Dés son installation , il attaqua la danse , et semble avoir promis à Dieu de l'abolir dans sa paroisse , usant pour cela de plusieurs moyens , dont le principal et le seul efficace , jusqu'à présent est l'autorité du préfet. Par le préfet , il réussit à nous empêcher de danser, et bientôt nous fera défendre de chanter et de rire. Bientôt ! que dis-je ? il y a eu déjà de nos jeunes gens mandés, menacés, réprimandés pour des chansons , pour avoir ri. Ce n'est pas, comme on sait , d'aujourd'hui que les ministres de l'église ont eu la pensée de s'aider du bras séculier dans la conversion des pécheurs, où. les apôtres n'employaient que l'exemple et la parole , selon le précepte du maître* Car Jésus avait dit : Allez et instruisez. Mais il n'avait pas dit : Allez ( avec des gendarmes) instruisez de par le préfet , et depuis , lange de l'école de Saint-Thomas déclara nettement qu'on ne doit pas contraindre à bien faire. On ne nous contraint pas , il est vrai ; on nous empêche de danser. Mais c'est un acheminement; car les mêmes moyens qui sont bons pour nous détourner du péché, peuvent servir et serviront à nous décider aux bonnes œuvres. Nous jeûnerons par ordonnance , non du médecin , mais du préfet.

Et ce que je viens de tous dire n'a pas lieu chez nous seulement. Il en est de marne ailleurs 9 dans les autres communes de ce département où les curés sont jeunes. A quelques lieues d'ici , par exemple , à Fondettes , de lé les deux rivières de la Loire et du Cher 9 pays riche , heureux, où l'on aime le travail et la joie, autant pour le moins que de ce côté , toute danse est pareillement défendue aux administrés par un arrêt du préfet. Je dis toute danse sur la place , où les fêtes amenaient un concours de plusieurs milliers de personnes des villages environnants et de Tours 9 qui n'en est qu'à deux lieues. Les hameaux prés de Paris , les Bastides de Marseille , au dire des voyageurs, avec plus d'affluence , surtout en gens de ville , avaient moins d'agrément , de rustique gaité. N'en soyez plus jaloux, bals champêtres de Sceaux et du pré Saint-Gervais ; ces fêtes ont cessé ; car le curé de Fondettes est aussi un jeune homme sortant du séminaire, comme celui d'Azai , du séminaire de Tours; maison dont les élèves, une fois en besogne dans la vigne du Sei—

gneur, en veulent extirper d'abord tout plaisir, tout divertissement , et faire d'un riant village un sombre couvent de la Trappe. Gela s'explique : on explique tout dans le siècle où nous sommes ; jamais le monde n'a tant raisonné sur les effets et sur les causes. Le monde dit que ces jeunes prêtres, au séminaire , sont élevés par un moine un frère picpus, frère Isidore, c'est son nom; homme envoyé des hautes régions de la monarchie , afin d'instruire nos docteurs, de former les instituteurs qu'on

destine i nous réformer. Le moine fait les curés, les curés nous feront moines. Ainsi l'horreur de ces jeunes gens pour le plus simple amusement , leur vient du triste picpus, qui lui-même tient d'ailleurs sa morale farouche. Voilà comme en remontant dans les causes secondes, on arme à Dieu, cause de tout. Dieu nous livre au piepus. Ta volonté , Seigneur, soit faite eh toutes choses. Mais qui l'eût dit à Àusterlitz !

Une autre guerre que font à nos danses de village ces jeunes séminaristes, c'est la confession. Us confessent les filles, sans qu'on y trouve è redire , et ne leur donnent l'absolution qu'autant qu'elles promettent de renoncer à la danse , â quoi peu d'entre elles consentent , quelque ascendant que doive avoir , et sur leur sexe et sur leur âge, un confesseur de vingt-cinq ans , à qui les aveux , le secret et l'intimité qui s'ensuit nécessairement , donnent tant d'avantages , tant de moyens pour persuader ; mais, les pénitentes aiment la danse. Le plus souvent aussi elles aiment un danseur , qui , après quelque temps de poursuite et d'amour, enfin devient un mari. Tout cela se passe publiquement ; tout cela est bien , et en soi beaucoup plus décent que des conférences téte-â-téte avec ces jeunes gens vêtus de noir. Y a-t-il de quoi s'étonner que de tels attachements l'emportent sur l'absolution , et que le nombre des communiants se trouve diminué cette année de plus des trois quarts y à ce qu'on dit. La faute en est toute au pasteur, qui les met dans le cas d'opter entre ce devoir de religion et les affections les plus chères de

la vie présente , montrant bien par là que le zèle pour conduire les âmes ne suffit pas, même, uni à la charité. Il y faut ajouter encore la discrétion , dit Saint Paul , aussi nécessaire aujourd'hui , dans ce ministère pieux , qu'elle fut au temps de l'Apôtre.

En effet, le peuple est sage , comme j'ai déjà dit, plus sage de beaucoup et plus heureux aussi qu'avant la révolution; mais il faut l'avouer , il est bien moins dévot. Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse , pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs, nous y allons; coknbien reviennent (j'ai grand honte à le dire) sans lavoir entendue , partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l'église. Le curé d'Azai , à Pâques dernières , voulant quatre hommes pour porter le dais , qui eussent communié , ne les put trouver dans le village; il en fallut prendre de dehors, tant est rare chez nous, et petite, la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple est d'hier propriétaire; ivre encore, épris, possédé de sa propriété; il ne voit que cela, ne rêve d'autre chose, et nouvel affranchi de même , quant à l'industrie , se donne tout au travail , oublie le reste et la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu et penser au ciel où était son espoir, sa consolation. Maintenant il pense à la terre qui est à lui et le fait vivre. Dans le présent ni dans l'avenir, le paysan n'envisage plus qu'un champ , une maison qu'il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse, sans prendre repos ni repas. Il n'a d'idée que celle-là, et vouloir l'en

,*fte d'autre chose , c'est perdre «on temps.

%*; I indifférence qu'A bon droit nous repro-

^ a Mennais, en matière de religion. Il dit

w , »k» ne sommes pas de ces tiédes que Dieu vo-

.*juii l'expression de Saint-Paul, nous sommes

^ ,c c est le pis. C'est proprement le mal du siècle.

lw> % remédier et nous amener, de cette indifférence ,

a Vrveur que l'on désire , il faut user de ménagements,

^ iK\wna doux et attrayants, car d'autres produiraient

** dfct opposé. La prudence y est nécessaire , ce qu'en-

toudent mal ces jeunes curés, dont le zèle admirable,

d'ailleurs , n'est pas assez selon la science. Aussi leur âge

m le porte pas.

Pour en dire ici ma pensée , j'écoute peu les déclamations contre la jeunesse d'à présent, et tiens fort suspectes les plaintes qu'en font certaines gens , me rappelant toujours le mot wngeon*^nou* par en midirt ( si on médisait seulement; mais on va plus loin); pourtant il doit y avoir du vrai dans ces discours , et je commence i me persuader que la jeunesse séculière, sans mériter d'être sabrée, foulée aux pieds, ou fusillée, peut ne valoir guères aujourd'hui, puisque même ces jeunes prêtres, dans leurs pacifiques fonctions, montrent de telles dispositions bien éloignées de la sagesse et de la retenue de leurs anciens. Je vous ai déjà cité , Messieurs , notre bon curé de Véretz, qui semble un père au milieu de nous; mais celui d'Àzai , que remplace le séminariste , n'avait pas moins de* modération , et s'était fait de même une

famille de tous ses paroissiens, partageant leurs joies, leurs chagrins, leurs peines comme leurs amusements , où de fait on n'eût su que reprendre ; voyant très-volontiers danser filles et garçons, et principalement sur la place ; car il l'approuvait là bien plus qu'en quelque autre lien que ce fût, et disait que le mal rarement se fait en public. Aussi trouvait-il â merveille que le rendez-vous des jeunes filles et de leurs prétendus , fût sur cette place plutôt qu'ailleurs, plutôt qu'au bosquet ou aux champs, quelque part loin des regards, comme il arrivera quand nos fêtes seront tout-à-fait supprimées. Il n'avait garde de demander cette suppression , ni de mettre la danse au rang des péchés mortels, ou de recourir aux puissances pour troubler d'innocents plaisirs. Car, enfin , ces jeunes gens, disait-il, doivent se voir, se connaître avant de s'épouser, et où se pourraient-ils jamais rencontrer plus convenablement que là, sous les yeux de leurs amis, de leurs parents et du public , souverain juge en fait de convenance et d'honnêteté ?

Ainsi raisonnait ce bon curé , regretté de tout le pays , homme de bien., s'il en fût oncques, irréprochable dans ses mœurs et dans sa conduite , comme sont aussi, à vrai dire , les jeunes prêtres successeurs de ces anciens-là. Car il ne se peut voir rien de plus exemplaire que leur vie. Le clergé ne vit pas maintenant comme autrefois, mais il fait paraître en tout une régularité digne des temps apostoliques. Heureux effet de la pauvreté ! Heureux fruit de la persécution soufferte à cette grande époque où Dieu visita

son Église. Ce n'est pas un des moindres biens qu'on doive â la révolution , de voir non-seulement les curés, ordre respectable de tout temps, mais les évéques avoir des mœurs.

Toutefois il est à craindre que de si excellents exemples faits pour grandement contribuer au maintien de la religion, ne soient en pure perte pour elle , par l'imprudence des nouveaux prêtres qui la rendent peu aimable au peuple en la lui montrant ennemie de tout divertissement , triste , sombre , sévère , n'offrant de tous cotée que pénitence à faire, et tourmente méritée, au lieu de prêcher sur des textes plus convenables 4 présent : Sachez que mon joug cet léger, ou bien celui-ci : Je cuis doux et humble de cœur. On ramènerait ainsi des brebis égarées que trop de rigueur effarouche. Quelque grands que soient nos péchés , nous n'avons guère maintenant le temps de faire pénitence. U faut semer et labourer. Nous ne saurions vivre en moines, en dévots de profession, dont toutes les pensées se tournent vers le ciel. Les régies faites pour eux, détachés de la terre, et comme du fumier regardant tout le mande, ne conviennent point à nous qui avons ici-bas et famille et chevance , comme dit le bon homme, et malheureusement tenons 4 toutes ces choses. Puis , que faisons-nous de mal , quand nous ne faisons pas bien , quand nous ne travaillons pas? Nos délassements , nos jeux, les jours de fêtes, n'ont rien de blâmable en eux-mêmes ni par aucune circonstance. Car ce qu'on allègue au sujet de la place d'Azai , pour nous empêcher

d'y danser ; cette place est devant l'église , dit-on ; danser lé , c'est danser devant Dieu , c'est l'offenser ; et depuis quand? Nos pères y dansaient, plus dévots que nous, à ce qu'on nous dit. Nous y avons dansé après eux ; le saint roi David dansa devant l'arche du Seigneur, et le Seigneur le trouva bon; il en fut aise, dit l'Écriture; et nous qui ne sommes saints ni rois , mais honnêtes gens néanmoins, ne pourrons danser devant notre église , qui n'est pas l'arche , mais sa figure selon les sacrés interprètes. Ce que Dieu aime de ses saints , de nous l'offense; l'église d'Azai sera profanée du même acte qui sanctifia l'arche et le temple de Jérusalem ! Nos curés jusqu'à ce jour étaientils mécréants , hérétiques , impies , ou prêtres catholiques, aussi sages pour le moins que des séminaristes? ils ont approuvé de tels plaisirs et pris part à nos amusements, qui ne pouvaient scandaliser que les élèves du picpus. Voilà quelques-unes des raisons que nous opposons au trop de zèle de nos jeunes réformateurs.

Partant, vous déciderez, Messieurs, s'il ne serait pas convenable de nous rétablir dans le droit de danser comme auparavant, sur la place d'Azai, les dimanches et fêtes , puis, vous pourrez examiner s'il est temps d'obéir aux moines et d'apprendre des oraisons, lorsqu'on nous couche enjoué de près, à bout touchant, lorsqu'au tour de nous toute l'Europe en armes fait l'exercice à feu , ses canons en batterie et la mèche allumée.

Véreti , i5 juillet 1822.

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