‹ Œuvres complètesChapitre 21 sur 27 · DU VILLAGE · texte numérisé non relu

DU VILLAGE

Ce journal n'est ni littéraire , ni scientifique, mais tique. A ce titre il doit intéresser tous ceux que la terre fait vivre, ceux qui mangent du pain, soit avec un peu d'ail, soit avec d'autres mets moins simples. Les rédacteurs sont gens connus, demeurant la plupart entre le pont Clouet et le chêne fendu, laboureurs, vignerons, bâcherons , scieurs de long et botteleurs de foin , dont les opinions , les principes n'ont jamais varié , incapables de feindre ou d'avoir d'autres vues que leur propre intérêt, qui, comme chacun sait, est celui de l'état; tranquilles sur le reste, et croyant qu'eux repus, tout le monde a dîné. Paul-Louis, quelque peu clerc, écoute leurs récits, recueille leurs propos, sentences, dits notables, qu'il couche par écrit, et en fait ces articles, sans y mettre du sien , sans y rien sous-entendre. Il ne faut point chercher ici tant de finesse. Nous nommons par leur nom les choses et les gens. Quand nous disons un chou, des citrouilles , un concombre , ce n'est point de la cour ni des grands que nous parlons. Si gros Pierre bai sa femme, nous n'irons pas écrire : Le bruit courait hier que M. de

G... P... $ au dans certain* salons an Médita Pareille... Nous contons bonnement comme on conte chez nous, et plaignons l'embarras de nos pauvres confrères, ayant â satisfaire à-la-fois les lecteurs qui demandent du vrai , et le gouvernement qui prétend que nulle vérité n'est bonne 4 dire.

— M. le maire a entendu la messe dans sa tribune. Après le service divin , M. le maire a travaillé dans son cabinet avec M. le brigadier de la gendarmerie; ensuite de quoi ces messieurs ont expédié leur messager, dît le Bossu , avec un paquet pour M. le préfet, en main propre. Nous savons cela de bonne part; et que le porteur doit revenir avec la réponse ou le reçu: même on Ta vu passer prés de la Ville-anx-Dames, où il a bu un coup. Quant au contenu de la dépêche , rien n'a transpiré. On soupçonne qu'il s'agit de quelques mauvais sujets qui veulent danser le dimanche et travailler le jour de Saint-Gilles.

Madame, femme de M. le maire, est accouchée d'un gentilhomme , au son des cloches de la paroisse.

— Les rossignols chantent , et l'hirondelle arrive* Voilà la nouvelle des champs. Après un rude hiver et trois mois de fâcheux temps, pendant lesquels onn'a pu faire charrois ni labours, Tannée s'ouvre enfin, les travaux reprennent leurs cours.

— Charles Avenetest en prison pour avoir parlé aux soldats. Revenant hier de Sainte-Maure, il rencontra quelques soldats et les mena au cabaret. Ils furent bientôt bons amis. Avenetaservi long-temps. Il est membre,

non chevalier de la légion-d'honneur. En buvant bouteille : Camarades , leur dit-il , qu'il ne vous déplaise , où allez-vous le sac au dos? A l'armée , dirent ces jeunes gens. Fort bien, et demandant une seconde bouteille: qu'allez-vous faire? Eh , mais , la guerre apparemment. Fort bien, répond Avenet. A la troisième bouteille : Çà , dites-moi , pour qui allez- vous faire la guerre? Ils se mirent 4 rire. On parla des affaires. Deux gendarmes étaient là, qui connaissant Avenet, l'appellent et lui disent : Vat'en. Il les crut, s'en alla, les gendarmes aussi. Mais il revint bientôt, rejoignit ses convives, et reprit son propos. Alors on l'arrêta. C'étaient d'autres gendarmes. On l'a mis au cachot. Le cas est grave. Il a dit ce qui se dit entre soldats après trois bouteilles bues.

— Les vaches ne se vendent point. Les filles étaient chères à l'assemblée de Véretz, les gardons hors de prix. On n'en saurait avoir. Tous et toutes se marient 4 cause de la conscription. Deux cents francs un garçon ! sans le denier A Dieu, sabots , blouse et chapeau pour la première année. Une fille vingt-cinq écus. La petite Madelen les refuse de Jean Bedout, encore ne sait-elle ni boulanger ni traire.

— On voit dans nos campagnes des gens qui ne gagnant rien, dépensent gros, étrangers, inconnus. L'un marchand d'allumettes, l'autre venu pour vendre un cheval qui vaut vingt francs , s'établissent à l'auberge et mangent dix francs par jour. Ils font des connaissances, jouent et paient 4 boire les dimanches , les jours de fête

ou d'assemblée. Us parlent des Bourbons, de la guerre d'Espagne , causent et font causer. C'est leur état. Pour cela ils vont par les villages , non pour aucun négoce. On appelle ces gens , à la ville , des mouobards ; 4 l'armée , des espions; à la cour, des agens secrets : aux champs! ils n'ont point de nom encore , n'étant connus que depuis peu. Us s'étendent, se répandent à mesure que la morale publique s'organise.

— M. le maire est le télégraphe de notre commune; en le voyant on sait tous les événements. Lorsqu'il nous salue , c'est que l'armée de la Foi a reçu quelque échec; bonjour de lui veut dire une défaite là-bas- Passe-t-il droit et fier ? la bataille est gagnée ; il marche sur Madrid, enfonce son chapeau pour entrer dans la ville capitale des Espagnes. Que demain on l'en chasse , il nous embrassera , touchera dans la main , amis comme devant. D'un jour à l'autre il change , et du soir au matin est affable ou brutal. Cela ne peut durer; on attend des nouvelles, et selon la tournure que prendront les affaires , on élargira la prison ou les prisonniers.

— Pierre Moreau et sa femme sont morts âgés de vingtcinq ans. Trop de travail les a tués ainsi que beaucoup d'autres. On dit travailler comme un nègre , comme un forçât; il faudrait travailler comme un homme libre.

— Milon fut quatre ans en prison pour son opinion, au temps de i8i5 , sa femme cependant et sa fille moururent; il en sortit ruiné, corrigé non; son opinion est la même qu'auparavant, ou pire. Ce qu'il n'aimait pas,

il l'abhorre i présent. Ils sont dans la commune dix malpensants que le maire fit arrêter un jour , et qui souffrirent long-temps ; en mémoire de quoi , tous les ans , le deux mai , Us font ensemble un repas. On n'y boit point à la santé du maire ni du gouvernement. Le deux mai, cette année , ils étaient chez Bourdon , à l'auberge du Cygne , et leur banquet fini , déjà se levaient de table , quand le maire passant , Milon qui l'aperçut , le montre aux autres ; chacun se mord le bout du doigt. Quelques moments après , soit hasard ou dessein , survint le gardechampêtre. Milon, sans dire gare, tombe sur lui, le chasse à coups de pied , de poing et le poursuit dehors, rappelant espion, mouchard. Celui-là s'en allait mal mené dû combat; arme Métayer, ou monsieur Métayer, car il a terre et vigne. Milon va droit à lui : Êtes-vous royaliste? oui , répond Métayer. L'autre d'un revers de main, le jette contre la porte et voulait redoubler; mais l'hôte le retint. Voilà une grosse affaire. Milon se cache et fait bien. Les battus cependant n'ont point porté de plainte; l'un garde son soufflet, l'autre ses horions. Le maire ne dit mot. Qu'en sera-t-il? on ne sait. Il faut voir ce que fera notre armée en Espagne pour les révérends pères jésuites.

— Le curé d'Azai , jeune homme qui empêche de danser et de travailler le dimanche , est bien avec l'autorité , mais mal avec ses paroissiens. Il perd deux cents francs de la commune , que le conseil assemblé lui retire cette année : résolution hardie , presque séditieuse. Ceux qui l'ont pro-

posée , soutenue et votée pourront ne s'en pas bien trou* ver. A Véretz , an contraire, on donne un supplément an curé qui laisse danser, brouillé avec l'autorité. Les deux communes pensent de même. Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement : rien ne les recommande comme la haine du gouvernement.

— Simon Gabelin ne voulant point aller à l'année, a vendu tout son bien pour acheter un homme, et se fut remplacer. Il avait trois bons quartiers de vignes et un demi-arpent de terre joignant sa maison. lia fait de tout dix-huit cents francs et emprunte le reste ( car il lui faut cent louis), espérant regagner cela par son travail de maréchal ferrant. On a eu beau lui remontrer qu'il travaillerait à l'armée , gagnerait plus qu'ici et reviendrait un jour ayant , outre son bien , bonne somme de deniers, il ne veut point, dit-il , faire la guerre 4 Malmort. Malmort est en Espagne avec trois cent mille hommes, cent mille pièces de canon et son fils.

— A Amboise, on plantait la croix dimanche passé, en grande pompe. Monseigneur y était, non pas notre archevêque , mais le coadjuteur , tous les curés des environs et un concours de spectateurs. La fête fut belle. Dans cette foule , trois carabiniers se trouvaient en sale veste d'écurie , bonnet de police sur la tête. Un missionnaire les voit, leur crie : Bas le bonnet. Eux font la sourde oreille. Même cri , même contenance. Carabiniers ne s'émeuvent non plus que si on eût parlé 4 d'autres. Le prélat en colère arrête sa procession ; le clergé , les dévots

cessent leurs litanies.Le peuple regardait. Les gendarmes enfin, car toute scène en France finit par les gendarmes, empoignent mes mntins , les mènent en prison. Ils gardèrent leur bonnet. Le soldat est du peuple et n'a point de dévotion. -

— Paul-Louis , sur les hauts de Véretz , fait des choses admirables. C'est le premier homme du monde pour ter* rasser un arpent de vigne. H amène , d'un bois non fort voisin de là , cinq cents charges de gazon ou terre de btfuyère. Il la laisse mûrir 4 l'air , de temps en temps la vive \ la remue avec cent ou cent cinquante charges de fumier qu'il entremêle parmi. Puis, ouvrant une. fosse entre deux rangs de ceps, il y place ce terreau ; sa vigne, au bout de deux ans, jeune d'ailleurs, et n'ayant besoin que d'aliments , se trouve en pleine valeur. Ainsi amendé , un arpent , pourvu qu'on l'entretienne avec soin , diligence , patience , peine et travail, produit au vigneron cent cinquante francs par an , et de plus , treize- ceàts francs aux fainéants de la cour. Le compte en est aisé.

Cet arpent donne quelquefois vingt-quatre pièces ou poinçons de vin , aux bonnes années , quelquefois rien : produit moyen , douze poinçons qui se vendent chacun soixante francs , somme , sauf erreur , sept cent vingt. Déduisez les façons , l'impôt , le coulage , l'entretien, la garde , le coût de ce terreau qu'il faut renouveler tous les omq ans , vous trouverez net cent quarante ou cinquante francs pour le bonhomme.

-- Mais pour la cour , c'est autre chose. Ces douze poin-

çons vont à Paris où l'on en fait du vin de Bourgogne. Ils paient â l'entrée soixante et quinze francs chaque ; plus six francs de remuage , taxe de l'usurpateur devenue légitime ; autant pour droit de patente , et quatre fois autant d'avanies qu'on appelle réunies , sans les autres faites par la police au marchand détaillant ; plus trente francs d'impôt sur le fonds, dont la valeur en outre , par droit de mutation, passe entière dans les mains du fisc tous les vingt ans. Comptez et n'en oubliez rien ; droit d'entrée , droit de remuage , droit de patente , droit de police , droit direct , droit indirect , droits réunis plusieurs ensemble , droit de mutation , c'est tout ; faisant bien chaque année treize cents francs pour les courtisans , ou douze cent nonante et six, que je ne mente.

Paul-Louis a dix arpents qu'il cultive et façonne de la sorte avec sa Camille. Ces bonnes gens en tirent tous les ans , comme on voit , quinze cents francs, dont ils vivent, et treize mille francs pour la splendeur du trône. Ce sont les appointemens du procureur du roi qui a mis en prison Paul-Louis , et l'y remettra pour avoir fait ce calcul.

— On nous mande d'Azai : Le préfet a cassé l'arrêté de la commune qui ôtait au curé son traitement de deux cents francs. Ordre de s'assembler une seconde fois, de voter le traitement. On s'assemble , on se regarde ; les plus hardis tremblaient. Quelqu'un prend la parole : « Je vote le traitement à monsieur le curé , car c'est un homme de bien. » Tout le monde aussitôt : «t C'est un homme de bien, il lui faut un traitement. » L'affaire allait

passer à l'unanimité. Louis Bournegal se lève : « Ce que j'ai dit , je ne m'en dédis pas. Le curé se mêle de tout gouverner; il nous fait enrager, partant pointde traitement. » De tous côtés : « Point de traitement »« On va aux voix ; refusé. Il tonne fort d'en haut sur la pauvre commune.

— Vendredi dernier les gendarmes, en passant, mirent pied à terre a l'auberge chez Jean Ricaut. Nos déserteurs cachés dans différentes maisons , car on les plaint, le monde les recueille volontiers, prirent peur et s'enfuirent les uns gagnant le bois , les autres traversant la rivière à la nage. Tous se sauvèrent excepté Urbain Chevrier. Urbain depuis peu revenu , ayant fait son temps de conscrit, quand il se vit rappelé par la nouvelle loi, en eut tant de chagrin , qu'il semblait ne connaître plus parents ni amis , toujours seul et pensif. A la rumeur que fit l'arrivée des gendarmes, lui comme hors de sens et déjàse croyant pris , s'en va tête baissée se jeter dans son puits, d'où on Ta retiré mort. Six semaines auparavant, il s'était marié avec Rose Deschamps. Jamais noce ne fut si joyeuse, jamais gens si heureux, de long-temps s 'entraimant , s'étant promis d'enfance. Leur aise a duré peu. La pauvre veuve est grosse et fait pitié à voir.

— Nous sommes douze paysans qui achetâmes , il y a deux ans, les terres de la Border ie, vendues par messieurs de la bande noire. Elles nous coûtèrent deux cents francs l'arpent , que pas un de nous ne donnerait à moins de huit cents francs maintenant , et produisent bien quatre fois ce qu'en payait le fermier , quand il payait. Car ,

mourant de faim , il a mis la clef sous la porte et s'en est allé Y comme on sait. Cinq familles ont trouvé logis dans les bâtiments délabrés de cette Borderie ; chacun s'y est accommodé, chacun non-seulement a réparé le vieux toit, mais bâti 4 neuf quelque grange ou quelque pressoir avec jardin , chénevière , saulaye autour de sa demeure. Voilé un village naissant qui va s'étendre et prospérer jusqu'à ce que le gouvernement y fasse attention,

— Brisson ne pouvait payer ses dettes, il s'est jeté dans l'eau et noyé. La femme Praut , d'Azi sur Chea, et 4 Mont-Louis , un tonnelier en ont fait autant cette semaine , lui sans raison connue , elle parce qu'on l' accusait d'avoir volé de l'herbe aux champs. L'an passé , Jean Choinart, fermier de la commune de Toucigny, approchant l'août , va voir se* blés , trouve sa récolte trop belle (il avait spéculé sur la hausse des grains) , rentre ches lui et se défait. Beaucoup de gens embarrassés dans leurs affaires prennent ce parti, le seul qui ne soit pas sujet au repentir. On aime, mieux maintenant être mort que ruiné. Nos aïeux ne se tuaient point. Naissant pour la misère . ils la savaient souffrir. Ils n'ambitionnaient point un champ , une maison , s'en passaient comme de pain , n'espérant rien en ce monde et ayant peur de l'autre*

— Nous voilé saufs de Saint Anicet , temps critique pour nos bourgeois. Si la vigne peut passer fleur et ne )xrint couler , on ne saura où mettre tout le vin cette année. Jamais tant de lamine ne s'est vue au cep, ni si bien préparée. Les champs aussi promettent du blé 4 pleine

faucille. Laboureur et vigneron sont contenta jusqu'ici; chose rare , tous deux se louent du eiel et du temps. Mais combien de hasards encore avant que l'un ou l'antre puisse faire argent de son labeur, payer sa quote et vivre ! Sécheresse, pluie, orages i ordonnances royales, arrêtés du préfet, du maire, mille chances, mille fléaux et rien d'assuré que l'impôt. Il y a des gens dont la récolte ne craint ni temps ni grêle , et ce ne sont pas ceux qui versant, labourant, font le meilleur guère t, mais qui ayant une place , ne font rien ou font la cour. Sans autre avance ni embarras, ils moissonnent en toute saison. Quand le bonhomme a dit : Travaillez T prenez de la peine , il sommeillait un peu , ce semble. Pour bien parler , il fallait dire : Présentez des respects, faites des révérences , c'est le fends qui manque le moins.

— Personne maintenant ne veut être soldat. Ce métier , sous les nobles , sans espoir d'avancement , est une galère , un supplice à qui ne s'en peut exempter. Op aime encore mieux être prêtre. De jeunes paysans n'ayant rien, se mettent volontiers au séminaire; mais avant de prendre les ordres, ceux qui trouvent quelque ressource , jet* tent la soutane et s'en vont, comme fit naguéres Berthelot Sylvain , le second fils de Berthelot de Ponceau. Agé de vingt-deux ans , il avait étudié pour se faire d'église. Une veuve l'épouse , le sauve et du service militaire , car elle paie un homme pour lui , et du service divin qui n'est goères meilleur. Ils vont vivre heureux dans leur ferme entre Pernay et Embillou.

— La bande noire achète encore le château des Ormes , le château de Chanteloup et le château de Leugny, voulant dépecer tous ces châteaux au très grand profit du pays , et tous les biens qui en dépendent. On vendra là des matériaux i bon marché, des terres fort cher. Plus de cinq cents maisons vont se refaire du débris de ces vieux donjons depuis long-temps inhabités ou inhabitables. Plus de six mille arpents vont être cultivés par des propriétaires au lieu de nonchalants fermiers. La bande noire fait beaucoup de bien. C'est une société infiniment utile , charitable, pieuse, qui divise la terre et vent que chacun en ait selon l'ordre de Dieu. Mais une autre bande vraiment noire , ennemie du partage, prétend que toute terre lui appartient , propriétaire universelle de droit divin, acquiert tous les jours, ne vend point; bande la pire qui soit et la plus malfaisante , si on ne la connaissait.

— Quand Bonaparte reviendra , ou son fils que voilà tantôt grand , il ôlera les droits réunis , et ne lèvera d'argent que ce qu'il en faudra pour les dépenses publiques. Il mariera les prêtres , car enfin ces gens-là ne se peuvent passer de femmes et ne s'en passent pas; cela fait du désordre. Il avancera les soldats, nos enfants seront officiers. Nous éliront nos maires , nos juges de paix ; ce aéra le bon temps qu'on attend depuis long-temps.

— Le maire de Véretz a battu le curé qui laisse danser, et en le battant lui a dit qu'il était mauvais prêtre , que sa messe ne valait rien , que chaque fois qu'il la di-

sait il commettait un sacrilège et recrucifiait Jésus-Christ* Le curé est un vieillard de quatre-vingt-deux ans, instruit et sage, le maire un jeune homme de trente ans, beaucoup plus occupé des filles que du sacrifice de la messe. Le soufflet qu'il a donné dans cette occasion parut tel aux témoins , qu'aucun prêtre , disent-ils , n'en a reçu de pareil depuis Boniface VIII. Le maire de Véretz n'a pas mis un gant de fer , comme fit l'ambassadeur pour souffleter ce pape au nom du roi son maître, mais du coup a jeté par terre le bonhomme qui ne s'est pas relevé, garde encore le lit. Les apparences sont que Véretz ne dansera plus.

— On a volé au Polonais deux mille francs qu'il amassait depuis qu'il est ici. Chacun le plaint. C'est un homme doux , simple , bon , serviable comme tous ces déserteurs des armées étrangères. U y en a plusieurs établis dans nos environs , mariés , vivant bien , sans aucun regret du pays où le seigneur leur donnait la schlague et leur vendait le brandevin au prix qu'il voulait. Mauvais laboureurs la plupart, pour gouverner les chevaux ils n'ont point de pareils.

— La veuve Raillard qui vend du vin aux bateliers , a une cave secrète que nous connaissons tous , mais que les commis ignorent. Elle en venait hier, sa clef dans une main, dans l'autre une bouteille, quand les commis l'arrêtèrent au détour des Ruaux, saisissent sa bouteille. Elle , d'un coup de clef, la brise entre leurs mains. Tout le monde en a ri. La contrebande n'est point une chose

qu'on blême. Peu de gêna aujourd'hui mettent dans an «contrat le vrai prix de la Tente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. Il enseigne lui-même la fourbe, le parjure, la fraude et l'imposture. D'un empire si saint la moitié n'est fondée.

— Des gens ont conseillé au curé de Véretz , battu par le jeune maire , d'en demander justice , ayant preuves et témoins. Il l'a fait, il s'est plaint; les juges... Ce curé est un de ceux de la révolution : il prêta le serment et iqéme fut grand-vicaire constitutionnel , homme qui s'est assis dans la chaire empestée; il a contre lui toute sa robe. Tout ce qui pense bien le tient duement battu , et applaudit au maire. Le procureur du roi, sans doute, ignorant cela, d'abord prit fait et cause pour l'église outragée , dans l'ardeur de son zélé voulait couper le poing qui avait frappé l'oint; mais averti depuis, il a changé de langage , trop tard; on ne lui pardonne pas d'avoir agi et fait agir la justice dans cette affaire , sans prendre k mot des jésuites. Messieurs les gens du roi , entre la chancellerie et la grande aumônerie , n'ont pas besogne faite, et sont en peine souvent. Le préfet mieux avisé , instruit d'ailleurs , guidé par le coadjuteur , les moines , les dévotes et les séminaristes , en appuyant son maire , et criant anathéme au prêtre de Baal , a montré qu'il entend la politique du jour. Les juges Comment faire contre un

parti régnant ? Ils en eurent grand honte , et sortant de l'audience, ne regardaient personne après cette sentence. Ils ont, bien malgré eux, pauvres gens, en dépit de la

clameur publique , des preuves , des témoins , condamné le plaignant aux frais et aux dépens. Le parti voulait plurf; il voulait une amende que messieurs de la justice ont bravement refusée. Le battu ne paie pas l'amende , c'est quelque chose; c'est beaucoup au temps où nous vivons. D n'en faut pas exiger plus , et ce courage aux juges pourra ne pas durer.

Le maire , ainsi vainqueur du prêtre octogénaire , après avoir battu , dans une seule personne, la danse et la révolution, se flatte avec raison des bonnes grâces du parti puissant et gouvernant. C'est une action d'éclat dont on lui saura gré , d'autant plus qu'ayant pour tout bien une terre quiappartienti M.le marquis de Chabrillant, bien d'émigré s'il faut le dire, il semblerait intéressé à se conduira tout autrement , et ne devrait pas être ami de la contre* révolution. Mais son calcul est fin, il raisonne à merveille. Se rangeant avec ceux qui le noyunent voleur , il fait rage contre ceux qui le veulent maintenir dans sa propriété , « conduite très adroite. Si ces derniers triomphent , la ré* * volution demeure et tout ce qu'elle a fait ; il tient le mar* quisat , se moque du marquis. Les autres l'emportant; il pense mériter non seulement sa grâce et de n'être pas pendu , mais récompense , emploi , et peut-être , qui sait? quelque autre terre confisquée sur les libéraux lorsqu'ils seront émigrés.

— • Annonce. Paul-Louis vend sa maison de Beaure* gard , acquise par lui de David Bacot , huguenot , et pourtant honnête homme. La demeure e*t jolie , le site un dés

plus beaux qu'il y ait en Touraine , romantique de plus , et riche en souvenirs. Le château de la Bourdaisière se voit à peu de distance. Là furent inventées les faveurs par Babeau , là naquirent sept sœurs galantes comme leur mère et célèbres sous le nom des sept péchés mortels , une desquelles était Gabrielle , maîtresse de ce bon roi Henri y et de tant d'autres à-la-fois féaux et courtois chevaliers. Par le seigneur lui-même , père des belles filles et mari

de Badeau, cette terre fut nommée un clapier dep.i

Vieux temps , antiques mœurs • qu'étes-vous devenus ? On aura ces souvenirs par dessus le marché , en achetant Beauregard, voisin de la Bourdaisière.

On aura trente arpents de terre , vigne et pré , grande propriété sur nos rives du Cher , où tout est divisé , où se trouvent à peine deux arpents d'un tenant , susceptibles d'ailleurs de beaucoup augmenter en valeur ou en étendue, selon les chances de la guerre qui se fait maintenant en Espagne. Car si le Trapiste là-bas met l'inquisition à la place de la constitution , Beauregard aussitôt redevient ce qu'il était jadis , fief , terre seigneuriale , étant bâti pour cela. Souro , tourelles 9 colombier , girouette , rien ni manque. Vol du chapon , jambage , cuissage, etc. , nous en avons les titres. Par le triomphe du Trapiste et le retour du régime , la petite culture disparait , le seigneur de Beauregard s'arrondit et s'étend , soit en achetant à bas prix les terres que le vilain ne peut plus cultiver , soit en le plaidant à Paris devant messieurs de la Grand'- Chambre , tous parents ou amis des possesseurs de fiefs ,

soit par Toie de confiscation on antres moyens inventés et pratiqués du temps des mœurs. Toute la varenne de Beauregard, si Dieu favorise Don Antonion Maragon, tout ce qui est maintenant plantation , vigne , verger , clos , jardin , pépinière , se convertit en noble langue et pays de chasse à la grande béte , seigneurie de trois mille arpents, pouvant produire par an quinze cents livres tournois , et ne payant nul impôt. Beauregard gagne en domaines , mouvances , droits seigneuriaux , par la contrerévolution.

Si sa révérence , au contraire , était mal menée en Espagne , et pendue , ce qu'à Dieu ne plaise , Beauregard alors est et demeure maison , terre de vilain, et à ce titre paie l'impôt : mais la petite culture continuant sous le régime de la révolution , par le partage des héritages et le progrés de l'industrie , nos trente arpents haussent en valeur , croissent en produits tous les ans , et quelque jour peuvent rapporter trois , quatre , cinq et six mille francs que bon nombre de gens préfèrent A quinze cents livres tournois , tout en regrettant peut-être les droits et les mille honorifiques arpents de chasse au loup. En somme, il n'y a point de meilleur placement, plus profitable ni plus s ûr ,quoi qu'il puisse arriver ; car enfin si faut-il que le Trapiste batte ou soit battu. Dans les deux cas , Beauregard est bon et le devient encore davantage.

Pour plus amples renseignements , s'adresser A Paul- Louis , vigneron , demeurant près ladite maison , ou château , selon qu'il en ira de la conquête des Espagnes.

(314) Am ridiiBMmr d» la Gazbttb du rauuoB.

Monsieur ,

Je suis malheureux ; j'ai fâché monsieur le maire ;

il me faut vendre tout et quitter le pays. C'est fait de moi, Monsieur , si je ne pars bientôt*

Un dimanche , Tan passé , après la Pentecôte, en ce temps-ci justement, il chassait aux caillesdans mon pré, l'herbe haute , prête à faucher et si belle I...» C'était pitié. Moi, voyant ce ménage , Monsieur , mon herbe confondue y perdue , je ne dis mot , et pourtant il m'en faisait grand mal ; mais je me souvenais de Christophe , quand le maire lui prit sa fille unique, et au bout de huit jours la lui rendit gâtée* Je le fus voir alors : si j'étais de toi, Christophe , ma foi jrfme plaindrais , lui dis-je. Ah ! me dit-il , n'est-ce pas monsieur le maire ? Pot de fer et pot de terre... il avait grand raison; car il ne fait point bon cosser avec de telles gens , et j'en sais des nouvelles. Me souvenant de ce mot , je regardais et laissais monsieur le maire , fouler , fourrager tout mon pré , comme eussent pu faire douce ou quinze sangliers , quand de fortune passent Pierre Houry d'Àxai , Louis Besardetsa femme , Jean Proust , la petite Bodin , allant à l'assemblée. Pierre s'arrête , rit , et en gaussant me dit : La voilà bonne ton herbe ; vends-la moi , Nicolas; je t'en donne dix sous et tu me la faucheras. Moi , piqué , je réponds : gageons que je vas lui dire I.... Quoi ! Gageons que j'y vas. Bouteille , me dit-il , que tu n'y vas pas. Bouteille ? je lui tappe dans

la main. Bouteille chez Paftvert , aux Fortes de Fer* Va , je pars tenant mon chapeau , j'aborde monsieur le maire. Monsieur , lui dis-je, monsieur; cela n'est pas bien à tous ; non , cela n'est pas bien» Je gagnai la bouteille ainsi, je me perdis, je fus ruiné dés l'heure.

Ce qui plus lui fâchait , c'était sa compagnie, ces deux messieurs , et tous les passants regardant.* Monsieur le maire estgentilhoiftmepar sa femme née demoiselle. Voilé pourquoi il nous tutoie et rudoie nous autres paysans , gens de peu , bons amis pourtant de feu son pére.U temble toujours avoir peur qu'on ue le prenne pour un de nous» S'il était noble de son chef, nous le trouverions acoostable. Les nobles d'origine sont moins fiers , nous accueillent au contraire , nous caressent, et ne haïssent guéres qu'une sorte de gens , les vilains ennoblis , enrichis , parvenus.

Il ne répondit mot et poursuivit sa chasse. Le lendemain on m'assigne comme ayant outragé le maire da ns ses fonctions ; on me met en prison deux mois , Monsieur , deux mois dans le temps des récoltes , au fort de nos travaux! Hors de lé, je pensais reprendre ma charrue. lime fait un procès pour un fossé , disant que ce fossé , au lieu d'être sur mon terrain , était sur le chemin. Je perdis encore un mois à suivre ce procès que je gagnai vraim ent ; mais je payai les frais. Il m'a fait cinq ptoc as pareils , dont j'ai perdu trois , gagné deux; mais je paie toujours ta frais. Il s'en va temps , Monsieur , il est grand temps que je parte.

( ™ ) Quand j'épousai Lise Baillet , il me joua d'un autre tour. Le jour convenu , i l'heure dite , noua arrivons pour noua marier à la chambre de la commune. Il s'avise alors que mes papiers n'étaient pas en régie , n'en ayant rien dit jusque-là , et cependant la noce prête , tout le voisinage

paré, trois veaux, trente-six moutons tués, il nous

en coûta nos épargnes de plus de dix ans. Qu'y faire ? H me fallut renvoyer les conviés et m'en aller à Nantes quérir d'autres papiers. Ma fiancée , qui avait peur que je ne revinsse pas , étant déjà embarrosiiê , en pensa mourir de tristesse et du regret de sa noce perdue. Nous empruntâmes à grosse usure, afin de faire une antre noce quand je fus de retour , et cette fois il nous maria. Mais

le soir écoutez ceci : nous dansions gaiment sur la

place : car le curé ne l'avait pas encore défendu. Monsieur le maire envoie ses gens et ses chevaux caracoler tout au travers de nos contredanses. Son valet , qui est italien , disait , en nous foulant aux pieds : Génie caudardaeviU , souffrirai quëttoê peggio. Il prétend ce valet, que notre nation est lâche et capable de tout endurer désormais, que ces choses chez lui ne se font point. Us ont , dit-il , dans son pays , deux remèdes contre l'insolence de messieurs les maires , l'un appelé Stilettaia , l'autre SchlopsUata. Ce sont leurs garanties, bien meilleures , selon lui , que notre conseil-d'état. Où sclopettade manque , stilettade s'emploie , au moyen de quoi là le peuple se fait respecter. Sans cela , dit-il , le pays ne serait pas tenable.Pour moi , je ne sais ce qui en est , mais

semblable recette chez nous n'étant point d'usage il ne me reste qu'un parti , de vendre ma besace et déloger sans brait. Si je le rencontrais seulement , je serais un homme perdu. Il me ferait remettre en prison comme ayant ou** tragé le maire ; il conte ce qu'il veut dans ses procès-verbaux. Les témoins au besoin ne lui manquent jamais ; contre lui ne s'en trouve aucun. Déposer contre le maire en justice, qui oserait ?

Si vous parlez de ceci , Monsieur , dans votre estimable journal, ne me nommez pas, je vous prie. Quelque part que je sois , il peut toujours m'atteindre.Un mot au maire du lieu , et me voilà coffré. Ces messieurs entre eux ne se refusent pas de pareils services.

Je suis , Monsieur , etc.

Nota. En faveur de nos abonnés de la ville de Paris surtout , qui ne savent pas ce que c'est qu'un maire de village , nous publions cette lettre avec les précautions requises toutefois pour assurer l'incognito à notre bon correspondant. Tout Paris s'imagine qu'aux champs on vit heureux du lait de ses brebis, en les menant paître sous la garde , non des chiens seulement , mais des lois. Par malheur , il n'y a de lois qu'à Paris. Il vaut mieux être là ennemi déclaré des ministres , des grands , qu'ici* ne pas plaire à monsieur le maire.

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