‹ Œuvres complètesChapitre 9 sur 27 · A BLOIS · texte numérisé non relu

A BLOIS

Messieurs, J'ai fait de grandes fautes; mais j'en suis trop puni

déjà par tout ce que j'ai souffert, et si tous regardez ma

conduite , tous Terrez qu'il y en a moi , pauvre et simple

homme de village , plus de bêtise que de méchanceté.

Ma première faute fut d'entrer au service de M. de Beaune, le maire de notre commune. Je le connaissais. M. de Beaune est un jeune homme vif, emporté, violent

dans ses vengeances. Je savais cela , j'aurais dû fuir M.

de Beaune et prévoir ce qui m'arrive; mais quoi ? il fallait

vivre; je n'avais point d'autre ressource , et il n'était pas

maire encore ; il ne faisait point de procès-verbaux ; en le

servant, on ne risquait que d'être assommé. J'entrai chez

lui, et me conduisis avec tant de prudence, qu'au bout

( 106) de deux ans , j'en sortis sans contusion ni blessure. Ed cela , je ne fus pas béte.

Mais malheureusement, il -était maire alors. En me renvoyant , M. le maire ne me payait pas mes gages de trois mois , cinquante francs qu'il me devait; je les lui demandai. Ce fut ma seconde faute, pire que la première: pour moi , dans le besoin , sans place , sans travail , cinquante francs, c'était beaucoup; ce n'était rien pour M. de Beaune. Et que pensez-vous qu'il me dit, quand je lui demandai mon argent? Tu me le paieras, me dit-il, et jamais, Messieurs, je n'en £us tirer autre chose.

Moi, Messieurs , voyant cela, je le fis assigner. Àh! faute irréparable! mon supérieur, mon maire, le plus riche propriétaire de toute la commune , l'attaquer en justice! moi pauvre paysan , domestique renvoyé , lui demander mon dût Je fis cette folie dont je me repensbien, et vous jure que de ma vie, dussé-je mourir de faim, jamais plus ne ra'arrivera de faire assigner un maire. Aussi bien que sert-il? M. de Beaune comparut devant le juge de paix, fit serment, leva la main qu'ilne me devait rien, et je perdis mes cinquante francs , et toujours : Tu me le paierai. Il m'a tenu parole; je lui paie bien l'argent qu'il me devait.

Dès-lors, on me conseilla de quitter le pays. Va-t'en, Blondeau , va-t'en , me dit un de nos voisins. Que veuxtu. faire ici ayant fâché le maire? le maire est plus mattre ici que le roi à Paris. Procès, amende, prison , voilé ce qui t'attend. Plus de repos pour toi , plus de travail pat-

sible. Tu ne mangeras plus morceau qui te profite , ayant fâché le maire. Va-t'en, pauvre Blondeau.

Il n'avait que trop de raison de me parler ainsi. Je devais le croire, partir, vendre mon quartier de terre, emmener ma famille. Mais environ ce temps , je trouvai a me placer fort avantageusement , i ce qu'il me semblait» Monsieur Courier me prit pour garde de ses bois , et je me crus heureux d'entrer à son service. Je pensais qu'étant chez lui , qui passe pour bon homme , quoique peu de gens l'aient vu , et que personne ne le connaisse, je pourrais vivre tranquille. En cela, je me trompais, comme y vous allez voir.

Je fus accusé, peu après, d'avoir dit à M. le maire, causant aved lui dans son parc : Allez vous promener. C'est la déposition de quelques-uns des témoins que vous ayez entendus. D'autres disent que j'ai dit : Allez vous • faire /!....; d'autres enfin prétendent que j e n 'ai rien dit du tout. L'affaire était sérieuse. J'avais tout à redouter, vu le nombre et le crédit de ceux qui m'attaquaient, car chacun s'en mêlait. Le maire portait plainte, le procureur du roi me poursuivait à outrance; le domaine me menaçait de m'ôter mon état de garde particulier. Le préfet même daigna , et plus d'une fois , écrire aux juges contre moi. Les puissances de Tours étaient coalisées pour écraser Blondeau.

Et l'occasion de tout cela , c'est qu'en effet j'avais parlé i M. le maire ; grande imprudence assurément. Si j'eusse pu m'en dispenser! Mais le moyen? On avait volé quatre

gros arbres dans nos bois , et ces arbres , pour les saisir chez les voleurs assez connus, il me fallait non-seulement l'autorisation de M. le maire, mais sa présence , suivant la loi. Je fus le trouver et le requis, mon procèsverbal à la main , de m'accompagner , et je lui fis lecture de la loi , le tout en vain; il refusa, et fut cause que huit jours après on nous coupa vingt autres arbres choisis dans toute la forêt, les plus grands de tous, les plus beaux , et avec le même succès : et depuis , une autre fois encore...., mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il refusa de m'accompagner, sans autre raison que son plaisir, et de-là même , prit prétexte de me faire un procès , de se plaindre, disant que je l'avais insulté. Quelle apparence? je n'en fis que rire. Mais me voyant tant d'ennemis, et que tous ceux qui pouvaient me nuire, s'y employaient avec chaleur, j'eus recours à M. Courier. Je lui dis: Aidezmoi; la chose vous regarde. Parlez; faites agir vos amis. Mais il me répondit: Mes amis sont à Rome, à Naples, A Paris , 4 Constantinople , à Moscou. Mes amis s'occupent beaucoup de que l'on faisait il y a deux mille ans, peu de ce qu'on fait à présent. S'il est ainsi » lui dis-je, qui me protégera? qui prendra ma défense? j'ai contre moi tout le monde.

Alors il me répond: Blondeau, que vous êtes simple. Mettez le feu à mes bois, au lieu de les garder, et vous ne manquerez pas de prolecteurs. Vous aurez pour appui tout ce qui pense bien dans le déparlement. L'homme le plus méprisé , le plus vil , le plus abject de la province

entière , a trouvé des amis , des parents , même parmi les magistrats de Tours, dés qu'il m'a voulu faire quelque mal; et pour avoir chassé ma femme de chez elle, il va recevoir de moi deux mille francs à titre de dommages et intérêts. Le fripon qui me vola , Tan passé , la moitié d'une coupe de bois , obtient de l'équité des juges un léger encouragement de huit cents francs, que je lui paie comme indemnité. Ces gens-ci aujourd'hui , sous la sauve-garde de toutes les autorités , coupent mes plus beaux arbres, les serrent paisiblement chez eux; défense de les troubler. Demain , ils me plaideront sur le vol qu'ils m'ont fait , et gagneront assurément. Faites comme eux; vous serez fa- ▼orôé de même. Si , au lieu de me piller, vous défendez mon bien*, vous irez en prison ; attendez-vous à cela.

Tout comme il l'avait dit, la chose est arrivée. Je fus jugé, ou, pour parler exactement, je fus condamné à un mois de prison, sans preuves, sans audition de témoins. Les témoins, vous le savez, n'ont été entendus que depuis , ici , devant vous , Messieurs , après mon appel de la sentence rendue i Tours contre moi. A Tours, les juges n'ontpas voulu, sans doute de peur de scandale, examiner si j'avais dit : Allez vous promener , ou allez vous faire f. .... ; question délicate qui roulait sur la différence de promener i l'autre mot. Il fut décidé , sur le seul procès-verbal de M. le maire, que je l'avais outragé; en conséquence on me condamne à un mois de prison. Mes amis trouvent que j'en suis quitte à bon marché. Car il eût pu tout aussi bien mettre sur son procès-verbal que je l'avais volé ou

(110) tué , et voua voyez ce qui s'ensuivait , puisque sa parole bit foi , sans qu'il soit tenu de rien prouver.

Mais moi , je ne m'en crois pas quitte : ce qu'il n'a pas fait, il le fera. Déjà il répand le bruit que je l'ai menacé. Déjà il l'a écrit de sa main, sur le registre de la commune. Bien plus , il l'a fait publier an prône de la paroisse. Oui, Messieurs, au prône, un dimanche, par la voix du curé en chaire, tout le monde a été informé que Blondeau menaçait M. le maire. Cela voua étonne , Messieurs. C'est que vous connaissez les lois : mais moi , je connais M. le maire , et je sais qu'un mois de prison , mes travaux d'une année perdus , ma famille désolée , un procès qui me ruine , ce n'est pas vengeance pour lui. Ce qui m'étonne , moi , c'est de le voir agir avec tant de mesure, user de prévoyance , et même avant la fin de cette affaire-ci, se ménager des preuves pour une accusation pins grave, comme s'il n'avait pas toujours ses prooês-verbaux , qui sont parole d'Evangile pour messieurs les juges de Tours. Sitôt qu'il lui plaira d'avoir été frappé ou même assassiné , qui le contredira dans ses déclarations? Craint-il qu'on ne s'avise d'examiner les faits? que le procureur du roi, le préfet, ne lui manquent au besoin, et qu'un jour, ces messieurs ne pensant pins aussi bien, ne se fassent scrupule de perdre un malheureux , parce qu'il sert M. Courier ! et puis , si l'on voulait des preuves, des témoins , n'a-t-il pas ses fermiers , que vous l'avez 1 vu, Messieurs, amener ici dans sa voiture , gajnj de bien comme lui, auxquels il coûte peu de lever

la main , jurer devant les magistrats ? Enfin les signatures peuvent-elles jamais manquer à l'auteur d'un écrit qu'on

va vous lire , Messieurs? C'est l'original même de la pu*

blication faite en chaire contre moi par M. le curé.

Par jugement rendu le 5 mare dernier, au tribunal de police correctionnelle de Tours, Clavier -Blondeau , garde particulier, a été condamné à 5o franc* d'amende , à la confiscation de son fusil à deux coups, et au» frais du proeis , pour avoir porté des armes de chasse et chassé sans permis de port^T armes.

Plus à un mois d 'emprisonnement , pour avoir menacé et injurié M. le maire de Féretz.

Pour extrait conforme au jugement ,

Signé Bourrasse, commis-greffier.

Pour copie conforme, de Beaune, maire.

Je soussigné , certifie avoir publié au prône de ma messe paroissiale , le dimanche 21 mars de la présente année 1819 , les copies du jugement de Vautre part, d'après F invitation gui m 9 en a été faite par M. de Beaune , maire de cette commune.

Marchandeau , curé desservant de Véretz.

Voilà , Messieurs, ce qu'a publié M. le curé, dans la chaire de vérité , ce qu'il a notifié comme un acte authentique aux habitants de la paroisse. II n'y a de vrai néanmoins dans cette pièce écrite toute entière de la main de

M. de Beaune , que sa seule signature. Le reste se peut dire imaginé par lui ou arrangé selon ses vues. U n'est point du tout vrai que Ton m'ait condamné pour avoir menacé et injurié le maire. Il n'est point vrai non plus que ce soit là un extrait du jugement rendu contre moi. Il est encore moins vrai que ce prétendu extrait ait été délivré par le commis-greffier. Enfin il est faux que ce commis ait jamais signé rien de pareil , et son nom mis la est une pure invention de M. le maire. Le greffier n'a pu délivrer un extrait qui n'est pas conforme au jugement, aussi s'en défend-il et le nie à tous ceux qui lui en ont parlé. Le jugement ne dit point que j'ai menacé ni injurié personne ; je suis condamné pour avoir outragé en paroles M. le maire de Véretz. Les juges ont trouvé un outrage

dans ces mots : Allez voue faire f ; mais quelque envie

qu'ils eussent d'obliger M. le Maire , ils n'y pouvaient trouver de menaces , quand même M. le préfet le leur eût enjoint par vingt lettres. Si le maire voulait des menaces , s'il entrait dans son plan d'avoir été menacé , il fallait qu'il le mît dans son procès-verbal , et cela n'edt pas fait plus de difficulté. Mais alors il n'y pensa pas. Pour réparer cette omission , il entreprit depuis de me faire signer à moi-même et avouer ces menaces en présence de témoins , employant pour cela une ruse qui devait lui réussir si on ne m'eût averti. C'est encore ici un des traits de l'esprit inventif de M. le maire , et je vous prie d'y faire attention , Messieurs.

Au milieu du procès , dans la plus grande rage de ses

persécutions , quand son garde-champêtre , ses cédilles , ses huissiers ne me donnaient point de relâche , tout d'un coup , il feint de s'adoucir , d'avoir pitié de moi , de vouloir me laisser vivre : on m'apprend , de sa part , qu'il se contentera d'une légère satisfaction , que si je veux lui faire quelques excuses , toute poursuite contre moi cessera. Moi je me crus hors de l'enfer, au premier mot qui m'en fut dit j je rendis grâces à Dieu , et promis de me trouver le dimanche suivant, après la messe , chez M. le maire , pour lui faire toutes les excuses, toutes les soumissions qu'il voudrait. Le dimanche venu, j'arrive à l'heure dite ; je trouve à la mairie le conseil assemblé , beaucoup de gens et M. le maire , auquel je fis excuse (de quoi , grand Dieu!) le plus humblement que je sus , lui demandant pardon de l'avoir offensé , sans dire où ni comment , de peur de mentir , et promettant de ne le faire plus à l'avenir. Il paraisait content , tout allait le mieux du monde. Pour conclure, on ouvre devant moi le gros registre de la commune , on lit un long narré où je ne compris mot ; on me dit de signer ; j'allais signer , n'ayant soupçon de quoi que ce fut , quand quelqu'un me retint : Prends garde , me dit^il , tu vas signer que tu as insulté M. le maire , que tu Tas menacé , violemment menacé , tel jour , en tel lieu , à telle heure , tu vas signer.... que sais-tu encore? Ces mots me donnèrent à penser ; je refusai ; demandai à me consulter , et làdessus M. le maire : Tu iras en prison. Je n'entendis pas le reste , car on me fit sortir ; mes excuses ainsi sont resi. 8

. K v tvgtstw de la commune , et mes menaces et

.>. ,x a v hoM k s, non signées de moi , dieu merci.

\ v *:h les finesses de M. de Beaune, dont je sois bien

>, w , Messieurs , que vous soyez avertis , afin de vous en

,u*ler s car il est homme à vous faire dire tout ce qu'il

\vHiviYft< Si votre sentence ne lui agrée , telle que vous

I aurei prononcée, il l'arrangera le lendemain , au prône

de la paroisse ; et quant aux signatures, vous pensez bien ,

Messieurs , qu'il ne s'en fera faute, non plus que de celle

du commis-greffier Bourrasse.

Au reste , de même qu'il sait accommoder à son plaisir les sentences des tribunaux , il sait s'en passer , les prévenir. Remarquez bien ceci , Messieurs : le jugement contre moi est du 5 ; j'en appelle le 10 , et onze jours après , le 21 , avant même que mon appel vous fût parvenu , M. de Beaune fait publier ma condamnation. Vous voilà bien surpris , Messieurs ; vous pensiez que votre jugement pouvait faire quelque chose à l'affaire, mais songez-y , de grâce ; M. de Beaune est maire , et M. de Beaune avait fait son procès-verbal. Or jamais rien n'a résisté au procès-verbal de M. le maire , appuyé surtout comme il l'est d'une lettre du préfet. Votre sentence après cela n'est qu'une pure formalité , d'ailleurs assez indifférente , qu'il n'a pas cru devoir attendre , ou qu'il attendait , pour mieux dire, dans une parfaite assurance, n'ayant nul doute à cet égard.

Le cas que fait M. de Beaune de l'autorité judiciaire a mieux paru encore dans cette affaire-ci , quand les juges

de Tours , pour quelque information , le firent appeler. Sa réponse fut simple : // ri avait pae le tempe. M. le maire riapae le tempe. Voilà ce qu'il leur fit dire par son gardechampêtre , qui est l'homme du maire , comme le maire est l'homme du préfet. Quelle dignité dans ce peu de mots à un tribunal assemblé ! M. le maire ri a pae le tempe. C'était comme s'il eut dit : M. le maire est à la chasse , ou M. le maire est maintenant dans l'antichambre du préfet; M. le maire fait sa cour : il n'a pas le loisir de comparaître devant les tribunaux. Qu'un maire est grand dans son village ! Tout s'empresse à lui plaire ; tout tremble à sa parole. Il poursuit , il accable quiconque a le malheur d'attirer son courroux. Il le frappe de son procès-verbal ; et si les juges lui demandent des explications , il répond qu'il ri a pae le tempe. Après cela , Messieurs , devez-vous être surpris que M. le maire de Véretz n'ait pas attendu votre arrêt pour me déclarer condamné ! Il y a plutôt de quoi s'étonner qu'il n'ait pas commencé par me mettre en prison. J'eusse aimé mieux cela que de m'entendre lire à l'église , au prône, ma sentence d'emprisonnement, flétris-

sure nouvelle et inouïe , espèce de carcan inventé pour moi seul, exprés par M. le maire, qui, de sa propre autorité, ajoute cette peine à la peine portée contre moi. J'eusse mieux aimé qu'il doublât la durée de ma détention , et me tint , puisqu'il fait ainsi tout ce qu'il veut , six mois en prison au lieu d'un. Père de famille de soixante ans, me voir diffamé , moi présent , en pleine assemblée , devant tous mes amis , mes voisins , mes parents , tous les

regards sur moi ; me voir noté ,~ par le doigt du pasteur , quel affront! quelle honte ! J'eusse voulu être "mort, et quand je sus que cet affront n'était qu'un plaisir de M. le maire ; que les juges n'avaient pu l'ordonner , je ne vous dirai point , Messieurs, ce qui me vint à l'esprit. J'ai sou*

tenu les cruelles épreuves où m'a mis la haine de M. de Beaune , sans que , jusqu'à présent , grâces à Dieu , la prudence m'ait abandonné. Heureusement pour lui , les années m'ont fait sage ; il le sait et compte là-dessus : veuille le ciel qu'il ne se trompe pas , et que ma patience dure autant que ae8 persécutions !

Tous les gens de loi consultés , déclarent cet acte du maire illégal et contraire , non -seulement aux lois , mais aux plus communes notions de police et d'administration , au bon sens. Voilà ce qu'en pensent les gens de loi gênéralement. Leur chef et le vôtre , Messieurs , dont l'autorité serait grande en cette matière , indépendamment de sa place . Monseigneur le Garde-des-Sceaux , informé de ce fait, sur le simple récit, refusa de le croire , en disant : Cela est impossible; et depuis , convaincu par des preuves de la vérité de ce que d'abord il jugeait impossible , il a dit : Cela est incroyable. J'ose vous citer ces paroles et m'en prévaloir devant vous , parce que ces paroles sont mon bien , dans le malheur eu je me trouve , et ont un grand poids , montrant mieux que je ne sauraisfaire, avec quelle audace M. de Beaune a foulé aux pieds toute jus-

tice , dans sa conduite à mon égard. Sa conduite , dans cette affaire , a été de tout point incroyable.

Passons sur le serment-qui me coûte cinquante francs. Mais son refus d'autoriser la recherche des bois volés à M. Courier, que tous en semble , Messieurs ? Un maire , la seule autorité à laquelle on puisse , loin des villes , recou" rir contre les voleurs , se faire ouvertement leur protecteur, le fauteur , le receleur , en quelque sorte, d'un vol public et manifeste, d'une, suite continuelle de vols, cela est-il croyable ? y voyez-vous , Messieurs , la moindre vraisemblance? Puis, cette fantaisie de se dire insulté , quand je vais malgré moi ( je ne le voulais pas , on m'y força) , lui faire une réquisition légale , nécessaire , sur un objet pressant : cela encore se peut-il croire ? et cette rage ensuite , cette guerre acharnée , ce soin d'ameuter contre moi tout ce qui peut avoir ombre d'autorité dans le département , ce piège préparé d'une feinte douceur , pour me faire souscrire des aveux propres i me perdre ; cette publication , cette amplification du ju* gement qui me condamne , cette signature du greffier , cet extrait prétendu conforme , tout cela , non , Messieurs , ne paraît pas possible , et n'est croyable que pour ceux qui en ont été les témoins , ou qui habitent les campagnes et savent ce que c'est qu'un maire.

Mais la plainte même , qui fait le fond de ce procès , a-t-elle* apparence de sens i et se peut-il qu'un homme , je ne dis plus un maire , mais un homme en âge de raison , hors des faiblesses de l'enfance , se tienne offensé pour un mot (car j'accorde , je veux que je l'aie dit ce mot ) , pour un mot , tout au plus grossier , qui n'attaque

ni l'honneur ni la réputation , ni la probité ni les moeurs de celai auquel il s'adresse, et ne peut faire tort qu'à celui qui le prononce ? que , pour ce mot , il veuille poursuivre , exterminer un pauvre domestique , qu'il fatigue les juges , entasse des écritures , amène des témoins , remue des gens en place , abuse des actes publics , afin d'obtenir quoi? que ce malheureux , ruiné , malade , diffamé après six mois de chagrins , d'angoisses , languisse un mois dans

les prisons.

Un mois , Messieurs ! Avant de confirmer cet arrêt , vous y penserez , je l'espère. Qu'un soldat l'eût dit à son chef, ce mot dont se plaint M. de Beaune, on eût mis peut-être ce soldat en prison deux jours ; et pour le même mot , du paysan au maire , vous ordonnerez un mois , non de la même peine. Le soldat deux jours en prison, y voit des soldats comme lui , en sort sans déshonneur , et n'a

point de famille dont le sort l'inquiète. Moi , je serais un mois avec des malfaiteurs (on le croira du moins), laissant ma maison désolée et mes enfants à l'abandon ; je les rejoindrais couvert de honte ! Quelle différence, Messieurs. Est-ce à vous, juges, d'établir cette différence en faveur de l'homme armé ? La loi civile est-elle plus dure que la discipline des camps ?

Mais non , Messieurs , non , je n'ai point outragé M. le maire. Même , selon sa déclaration , je ne lui ai rien dit où l'on puisse trouver une injure. Qu'il amasse des preuves , qu'il produise , à l'appui de son procès-verbal , «es fermiers pour témoins , ses débiteurs , ses gens ; je ne l'ai

point outragé. Je l'eusse outragé en l'appelant menteur , faussaire , parjure, lâche persécuteur du faible ; et j'outragerais qui que ce soit en lui reprochant la moitié de ce que m'a fait M. de Beaune. Mais le mot dont il m'accuse n'est un outrage pour personne. Avec lui, n'user que de ce mot , c'eût été le ménager , c'eût été de ma part une rare prudence , et pourtant , ce mot même , il est vrai que je ne l'ai pas dit.

Ne craignez point d'ailleurs , Messieurs , si tous me renvoyez absous , que l'autorité de M. le maire en soit affaiblie , qu'on le respecte moins pour cela , qu'on ait moins peur de l'offenser. Il n'y a personne dans le pays que mon exemple n'épouvante , et qui ne tremble de gagner un pareil procès. Je n'ai eu , six mois durant, de repos ni jour ni nuit. Je paie des frais énormes , et perds mon travail d'un an. Une coupe de bois dans laquelle j'ai quelqu'intérét , à peine en ai-je pu faire le quart. N'en doutez point , quoi qu'il arrive , quelque arrêt que vous prononciez , je serai toujours assez puni d'avoir fâché M. de Beaune , et , de long-temps , ceux qui le servent , ne lui demanderont en justice leur salaire , s'ils veulent habiter la commune de Véretz.

A MESSIEURS LES JUGES

Page 1