‹ Œuvres complètesChapitre 8 sur 39 · SITUATION DE LA FRANGE AU 24 FÉVRIER · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA FRANGE AU 24 FÉVRIER

parti républieain. Ces trois partis se subdivisaient à leur tour en plusieurs nuances : en dehors, le parti bonapartiste, qui allait reparaître, enfin le parti socialiste^ qui devait attirer sur lui la malédiction de tous les autres.

6» Quant à la NATION, parfaitement homogène au point de vue juridique, elle se divisait, sous le rapport des intérêts, en trois catégories principales, que nous essayerons, comme suit, de définir :

La Bourgeoisie. Je range dans cette classe tout ce qui vit du " revenu des capitaux, de la rente des propriétés, du privilège des ofilces, de la dignité des emplois et sinécures, plutôt que des produits effectifs du travail. La bourgeoisie moderne, ainsi entendue, forme une espèce d'aristocratie capitaliste et fon-dére, analogue, pour la force numérique et la nature de son patronage, à Tancienne noblesse; disposant presque souverainement de la banque, des chemins de fer, des mines, des assurances, des transports, de la grande industrie, du haut commerce, et ayant pour base d'opérations une dette publique, hypothécaire, chirographaire et commanditaire, de 20 à 25 milliards. "^

La Classe moyenne. Elle se compose des entrepreneurs, patrons, boutiquiers, fabricants, cultivateurs, savants, artistes, etc., vivant, comme les prolétaires, et à la différence des bourgeois, beaucoup plus de leur produit personnel que de celui de leurs capitaux, privilèges et propriétés, mais se distinguant du prolétariat, en ce qu'ils travaillent, comme on dit vulgairement, à leur compte, qu'ils ont la responsabilité des pertes de leur état comme la jouissance exclusive des bénéfices, tandis que le prolétaire travaille à gage et moyennant salaire.

Enfin, la Classe ouvrière on Prolétariat. C'est celle qui, vivant, comme la précédente, plus de son travail et de ses services que de ses capitaux, ne possède aucune initiative industrielle, et mérite à tous égards la qualification de mercenaire ou salariée. Quelques individus de cette classe, par leur talent et leur capacité, s'élèvent à une condition d'aisance à laquelle souvent ne parviennent pas les entrepreneurs et patentés ; de même que, parmi ces derniers, quelques-uns obtiennent des bénéfices qui dépassent de beaucoup le revenu moyen de** bourgeois. Mais ces inégalités, tout individuelles, et qu'

pourrait considérer presque comme des anomalies, n*affecteiit point les masses ; et comme la classe moyenne, composée en général des producteurs les plus habiles et les plus énergiques, demeure fort au-dessous, pour la sécurité et les garanties, de la classe bourgeoise ; de même le prolétariat se compose d'une multitude pauvre, sinon misérable; n'ayant toute sa vie du bien-être que le rêve ; connaissant à peine, en beaucoup de lieux, l'usage du blé, de la viande et du vin; chaussé de sabots, vêtu en toute saison de coton ou de toile, et dont un grand nombre ne sait pas lire. Les économistes ont peint, en traits émouvants, la misère du prolétariat; ils ont prouvé, jusqu'à l'évidence, que dans cette misère était la cause de l'affai- . bassement de la moralité publique et de la dégradation de la race. La France est le pays de l'Europe où se trouve le plus grand écart entre la civilisation et la barbarie, où la moyenne d'instruction est la plus faible. Tandis que Paris, centre du luxe et des lumières, passe à juste titre pour la capitale du globe, il est dans les départements une foule de localités où le peuple, à peine affranchi de la glèbe, et déjà corrompu par le salariat, semble avoir rétrogradé sur le moyen âge.

Le pays compte au delà de 36 millions d'habitants. Son produit annuel est d'environ 9 milliards, dont un tiers sert à payer les frais d'État, église et autres fonctions appelées improductives ou parasites; un autre quart appartient à titre d'intérêt, rente, loyer, dividende, agio, commission, bénéfice, etc., aux propriétaires, capitalistes et entrepreneurs; ce qui laisse pour la classe travailleuse, en y comprenant ceux de la classe moyenne qui ne réalisent pas de bénéfice, et c'est le grand nombre, un revenu ou salaire qu'on peut évaluer à 41 centimes par tête et par jour, et qui dans les cas extrêmes est audessous de 16.

Telles étaient les choses au 24 février, et tel était leur rapport. Nous verrons tout à l'heure quel mouvement ce rapport devait engendrer : bornons-nous à constater à quel résultati en l'absence d'idées positives, il avait con'Suit nos hommes d'État.

Toute la force de cette nation, abstraction faite du territoire et des habitants, ce qui constitue son importance comme organe politique et fonction dans l'humanité, lui vient donc uniquement de sa féodalité gouvernementale et bourgeoise. Le

SITUATION DE Lk FRANCE AU 24 FÉVRIER 1848 17

peuple, la masse servile, exploitée mais non organisée, est sans valeur politique. Son rôle est, à peu de chose près, celui de Tesclavage chez les anciens. Supposez pour un instant la hiérarchie qui le contient et le met en œuvre, détruite; le pouvoir anéanti, dans son personnel et ses emplois; la bourgeoisie exterminée, ses richesses partagées; supposez cette multitude, indigente et illettrée, barbare si Ton veut, mais non pas tnfe, devenue maîtresse par un coup de baguette révolutionnaire, passant le niveau sur TÉglise et sur l'État, et réalisant à sa manière la parabole de Saint-Simon, comme elle aurait très-bien pu s'en donner le plaisir après le 24 février : aussitôt, et jusqu'à nouvelle organisation, la France, dépouillée, comme Samson par Dalila, de sa chevelure, n'est plus qu'une masse inerte, à l'état chaotique ; il y a bien une matière sociale, il n*y a plus de société.

Ainsi le peuple français, dans ses masses profondes, avec la centralisation qui l'enserre, le clergé qui le prêche, l'armée qui le surveille, l'ordre judiciaire qui le menace, les partis qui le tiraillent, la féodalité capitaliste et mercantile qui le possède, ressemble à un criminel jeté au bagne, gardé à vue nuit et jour, avec cotte de mailles, camisole de force, chaîne, carcan, une botte de paille pour lit, du pain noir et de l'eau pour toute nourriture. Où et quand vit-on une population mieux garrottée, serrée, gênée, mise à une diète plus sévère î Les Américains, qui n'ont ni clergé, ni police, ni centralisation, ni armée ; qui n'ont point de gouvernement, dans le sens que l'ancien monde attache à ce terme; qui ne savent que faire de leur bétail, de leurs farines et de leurs terres, parlent de nous fort à Taise ! Nous portons depuis des siècles un poids qui, en moins d'une génération, aurait écrasé toute autre race ; et telle est notre misère, que si on nous ôte ce poids nous cessons de vivre, si on nous le conserve nous ne pouvons pas exister. Voilà ce qu'a fait de nous la politique, la raison d'État!...

Certes, jamais occasion plus belle ne s'oflfrit à des révolutionnaires. Tout le monde, la bourgeoisie elle-même, le sentait. 11 répugne que la société ne soit autre chose que l'immolation systématique du gi^and nombre au plus petit, quand ce grand nombre se compose d'individus de même sang, doués d'aptitudes identiques, capables enfin de devenir à leur tour, par l'instruction et le travail, aussi savants, aussi artiste

18 LA BÉVOLUTION SOCIALE

aussi puissants inventeurs, aussi grands capitaines, aussi profonds hommes d'État que leurs cousins de la classe gouvernante et bourgeoise.

Je n'ai nulle envie de rallumer des discordes éteintes. Je sais que je n'écris point un article du Représentant du peuple , qu'il n'y a plus de multitude qui me lise, et que je remuerais eu vain ce foyer qui n'est que cendre. La classe la plus nom" breuse et la plus pauvre, cette grande armée du suffrage universel, que nous avons essayé d'affranchir par sa propre initiative, a donné par deux fois, au 10 décembre 1848 et au 20 décembre 1851, une réponse telle que la comportait l'état de son âme, la poésie de ses souvenirs et la naïveté de ses sentiments. Le peuple français, pour quelque temps encore, entend qu'on le gouverne, il ne m'en coûte rien de l'avouer, et il cherche un homme fort I II a dévolu sa souveraineté au nom qui lui représentait la force : quelle idée d'avoir voulu faire, de cet enfant, un souverain! quelle fiction lamentable dans la série déjà si longue de nos fictions!.... Je n'appellerai pas de ce plébiscite, qui me met à l'aise, et je n'entends en aucune façon infirmer le vote du 20 décembre. Le peuple, si ce n'est par raison, au moins par instinct, sait ce qu'il fait; seulement ce qu'il sait n'est pas à la hauteur de ce que nous, les gens de la classe moyenne et les bourgeois, nous savons. Ce ne sont pas les actes du peuple, parfaitement authentiques, quoi qu'on dise, et trop faciles à prévoir, que je discute. Je me demande : Comment, au 24 février, les chefs de la démocratie ont>ils résigné leurs pouvoirs entre les mains d'un pareil peuple; et comment celui-ci, à son tour, a-t-il trompé les espérances des démocrates!

Cette question, qui renferme le secret des événements postérieurs, et qui, après ce que l'on a dit et écrit depuis quatre ans, est encore toute neuve, on me pardonnera de la traiter avec une certaine diligence»

L'éducation des peuples, dit Lessing, est comme celle des individus. Chaque progrès obtenu dans cette éducation amène la suppression d'un organe éducateur, et se résout pour le sujet en accroissement d'indépendance, cessation de discipline.

La révolution économique et anti-gouvernementale, en vue de laquelle on avait renversé la monarchie constitutionnelle, appelé dix millions de Français à l'exercice des droits politiques, créé la plus immense anarchie dont l'histoire fournisse l'exemple; cette révolution, si grosse déjà de préparatifs, ne pouvait donc consister, d'une part, que dans l'abrogation, partielle ou totale, en tous cas progressive, des grands organismes qui à l'origine des sociétés servirent à dompter la nature rebelle des peuples; en second lieu, dans l'extinction des dettes, la propagation du bien-être, la transformation de. la propriété, l'annihilation des partis, enfin, et pour dire tout d'un seul mot, l'éducation sociale et égalitaire des masses.

Ainsi la religion, symbolique de la société, fut de tout temps la première manifestation intellectuelle du peuple; le sacerdoce, son premier maître.

Sans que la révolution témoignât la moindre haine pour le culte, il y avait lieu de se demander, en 1848, si, d'après le principe de la liberté religieuse et le progrès de la raison publique, on devait entretenir plus longtemps, aux frais de la nation, un corps aussi redoutable que le clergé; si le temps n'était pas venu pour la société française de commencer la renonciation au culte, considéré comme principe de morale et instrument d'ordre; s'il ne convenait pas à cette heure, dans

rintérét des mœurs elles-mêmes, et sans dogmatiser aucunement, de transporter Tautorité religieuse au père de famille, comme on venait de transporter l'autorité politique au citoyen ; d'apprendre aux masses que la prière n'est qu'un supplément de la réflexion, à l'usage des enfants et des simples; les sacrements et es mystères, une allégorie des lois sociales; le culte, un emblème de la solidarité universelle; de leur dire, enfin, que l'homme qui n'a de vertu privée, de fidélité aux engagements, de dévouement à la patrie, que par crainte de Dieu et du bourreau, loin d'être un saint, est tout simplement un scélérat!

Car, si l'on continuait de penser, avec quelques-uns, que le peuple ne peut se passer de culte; que s'il ne va plus à la messe, il dévastera les campagnes, brûlera les granges, pillera les magasins; qu'en admettant même, comme fait notoire, la décadence du catholicisme, la seule conséquence à tirer de ce fait serait de remplacer la religion officielle par une autre plus en harmonie avec les besoins et les idées, nullement d'abandonner un si grave intérêt à l'arbitre des consciences ; qu'en attendant il était de bonne politique d'appeler les prêtres à la bénédiction des drapeaux de la liberté et aux funérailles de ses martyrs; si, dis-je, tel devait être le jugement de la démocratie sur l'importance des cultes, alors on avait eu tort de chasser la dynastie d'Orléans ; il fallait s'en tenir à la réforme demandée par M. Duvergief de Hauranne, appuyer simplement MM. Odi- Iqn Barrot et Thiers. La théorie démocratique de la liberté est incompatible avec la doctrine théologique de la grâce : il faut choisir entre Augustin et Pelage, deux maîtres qui s'excluent réciproquement. Point de révolution dans l'Église, point de république dans l'État.

Pour moi, j'avais une telle foi dans la moralité du peuple, malgré l'influence délétère du paupérisme, que je n'eusse point hésité à appuyer la liberté la plus entière, et en respectant les croyances individuelles, a mettre définitivement la religion hors de l'État, c'est-à-dire d'abord hors du budget. Et certes, l'opinion des chefs de là démocratie sur l'importance ultérieure des idées religieuses ne peut non plus être un doute pour personne : leur principe leur défendait d'avoir du peuple une opinion si dégradante.

Mais ils n'osèrent assumer la responsabilité d'une décision aussi grave; ils crurent devoir en référer à la nation. Nous ne

sommes pas le souverain, pensaient-ils; la religion est une de ses propriétés; il ne nous appartient pas de préjuger les dispotions de sa conscience, encore moins d'attirer sur la démocratie la réprobation qui de tout temps s'est attachée aux athées!... Le peuple, T Assemblée nationale décidera.

C'est ainsi que les souvenirs sanglants et obscènes de Thébertisme arrêtèrent le parti républicain sur la pente de la liberté. Le passé de la Révolution écrasait le présent : or, la question renvoyée au jugement populaire, l'Église était sûre du triomphe.

La même chose devait arriver pour le gouvernement.

Qu'est-ce que le gouvernement dans la société! Le maillot, si j'ose ainsi dire, d'un peuple au berceau; après le culte, l'organe principal de l'éducation des masses ; aux époques d'antagonisme, l'expression armée de la force collective.

Déjà le problème de la réduction à opérer dans le pouvoir central avait été posé en 89. A moitié résolu par la formation spontanée des gardes nationales et les fédérations de province» il avait rendu possibles les journées des 14 juillet, 6 et 6 octobre et 10 août. C'est sous l'influence de ce principe que la France tout entière fut révolutionnée pendant les années 89, 90, 91, 92, et jusqu'au 31 mai 93; que se formèrentles bataillons de volontaires,«et que le peuple se leva en masse sous la ierreur. Affirmé, quoique obscurément, par le parti de la Gironde, combattu à la fois par les royalistes de l'assemblée et ^r la Montagne, il succomba dans la guerre civile allumée bar la journée du 31 mai. On peut dire qu'à dater de cette ^oque la France a été rayée de nouveau de la liste des nations

bres ; en changeant de gouvernement, elle n'a plus fait que îhanger de tyrannie. Désorganisée, désarmée, muselée, sans

int de ralliement* sans cohésion d'intérêts, ailleurs que dans Itat ; ne reconnaissant d'autorité que celle du centre ; accoujtomée à le suivre comme le soldat suit son chef de file, elle a îperdu jusqu'à la notion de son indépendance et de ses droits, toepuis soixante ans elle assiste aux tragédies de son gouver- »ement, réduite, pour toute initiative, à poursuivre ses maîtres Itour à tour de ses vœux et de ses malédictions. Toute action propre lui est ôtée; toute tentative pour la ressaisir et que ■'appuie pas l'un au moins des pouvoirs constitués, est réprilaée à l'instant et impitoyablement.

22 LA RÉVOLUTION SOCtALt

C'est ce dont on peut juger d'après le tableau de nos rév») lutions pendant les 8oixante*quatre dernières années.

ANNALES DE LA LIBERTÉ, EN FRANGE, DU 24 JÀWISR 1789 AIT 24 vÉrTOKR 1848.

1789. — 24 janvier A mai, '— Conyooation dei États- GénéraïUf réd«* tion dei cahien. La natioiii appelée à la vie politique, fait pour la pre^ miëre fois acte de volonté, exprime ses intentions et nomme ses repré* sentants.

20 juin, — Serment dn Jeu de Paume : TAssemblée dei représentant! se déclare souveraine et supérieure à la prérogative royale.

14 juiiUt, — ^ Le peuple appuie ses représentants ; la royauté est ta* balternisée ; les gardes nationales se fédiralUent,

1790. ^ 14 juillet. — Grande fidératUm; le roi prête serment à ^ nation ; la nation jure par la Révolution.

1791. — \^ juillet, — Nouvelle fédération. La nation pardonne au roii Elus commande, Il eicécute* ^

1792. — 10 août, — La royauté, ne pouvant supporter sa conditioq inférieure, conspire contre la souveraineté nationale. Elle est vaincue \ la nation se forme en Convention pour fonder une Réfttblique.

1793. — SI mu<-2 juin^ — Réaction de Vidée d'autorité contre l'idél de liberté. La raison d'État^ sous le nom de îlépublique une et indifii eibki triomphe de la raison du Pays, accusé de fédéralieme. Le peup]^ appuie Vunité : la nation est remise sous le joug par les Jacobins. Comi

mencement de la terreur.

Ici finit la période de liberté, inaugurée par la convocation des États-'généraux.

1794. — 24 féwier^S tfori/. '^ Élimination des Hébertistes et Danto* nistes par la faction de Robespierre. Le pouvoir se concentre de plus eS plus.

27-28 juillet (9 thermidor), -^ Le pouvoir incline à la dictatui'e d'un seul. Révolution de palais où Robespierre est vaincu par ses collègue! du comité de Salut public. D'abord, la population n'ose s'y flerj et 11 triomphe de la Convention parait douteux, tant le triumvir avait su éteindre la iÎMUlté politique dans les masses. Peu à peu les Parisiens se prononcent; Robespierre est guillotiné, et le pays, échappé de cette tyrannie, retombe sous celle des thermidoriens.

1795. — !•*■ avril'20 mai (Î2 germinal'V' prairial), — Insurrection du peuple de Paris contre les réacteurs de thermidor. Comprimée par l'autorité conventionnelle.

5 octobre (13 vendémiaire), -^ La désaffection est au comble. Si lei 'deotions demeuient libres, les royalittus seront nommés en majorité, et

ee sera fait de la République. Une loi, dite du 13 fructidor, ordonne donc que les deux tiers des représentants seront choisis parmi les membres de la Ck)nvention. Révolte des sections : écrasée par Bonaparte.

1797. — 4 septembre (18 fructidor), — Pe nouvelles élections amènent une majorité royaliste. Coup d*£tat du Directoire, appuyé par Tarmée et les jacobins. La cdnstitution est violée, la représentation mutilée, et la République immolée pour la seconde fois par ses défenseurs.

1799. — 9 rwvembre (18 6rt»ma<re).— Révolution de palais au profit de Bonaparte. J^ nation, qui n*a pas été oonsultée, se tait ou applaudit.

1814. — avril, — Révolution de palais au profit des Bourbons, revenus à la suite de l'étranger. La nation salue ses princes, qu'elle ne connaissait plus.

1815. — Jfar*. — Conspiration militaire et révolution de palais. Une partie de la nation bat des mains au retour de TEmpereur.

Juillet, — Deuxième restauration des Bourbons par la faveur de rétranger. L'autre partie de la nation, qui avait gardé le silence pendant les cent jours, prend sa revanche d'applaudissements, et les proscriptions commencent.

1830. — JuiUet, — Un conflit s'élève entre les grands pouvoirs do l'État ; le peuple de Paris appuie les 221 ; le maréchal Marmont retire les troupes. Révolution de palais au profit de Louis^Philippe.

1832*1834. — Émeutes républicaines et carlistes : vaincues par le gouvernement.

1839. -~ Coalition parlementaire t une société secrète essaye ât profiter de la circonstance pour appeler le peuple aux armes. La couronne cède : révolution ministérielle.

1848. — 22-24 février, — Conflit entre le ministère et l'opposition^ soutenue par la garde nationale. Louis'PHilippe s'enfuit, laissant la place aux républicains.

Non, ceux qu'a surpris l'attitude de la France au 2 décembre 1861 ne connaissent pas son histoire. Ils ti'eh ont retenu que les grandes dates parlementaires et militaires, prenant^ les trois quarts du temps, Faction du pouvoir et des partis pour celle de la nation.

La France, qu'on le sache une fois, depuis soixante^quatre ans, n'a pas eu cinq années d'existence nationale. Elle a vécu de sa propre vie, du 24 janvier 1789, date de la convocation des États-généraux, jusqu'au 31 mai 1793, date de l'expulsion des Girondins. Pendant cette courte évolution, on voit le pays se subordonner le pouvoir, le diviser, le réduire ; les libertés locales et individuelles se former ; et si la situation est loin encore d'être heureuse, l'esprit et Ja volonté surgissent de par-

tout dans le corps social. Après le 31 mai, le rapport est interverti : le pouvoir, comme sous les rois, se subordonne le pays; la nation n*est plus qu'une partie intégrante de l'État; le contenant est compris dans le contenu. On reconnaît, dans la centralisation préconisée par les Jacobins, l'influence de l'instinct populaire, plus facilement saisi de la notion simple du pouvoir que de l'idée compliquée du contrat social. La faculté politique s'absorbant de plus en plus dans les agents supérieurs de l'autorité, les citoyens perdent une à une toutes leurs libertés, et ne conservent pas même la sécurité de leurs correspondances. La société a disparu : c'est im domaine, avec ses régisseurs, ses employés et ses fermiers.

Certes, on ne peut nier que les divers gouvernements qui se sont succédé en France après la mort de Louis XVI, n'en aient parfois tiré de grandes choses ; que, soit par leur initiative, soit par leur réaction, ils n'en aient fait jaillir de vives étinceUes. Mais tout cela, encore une fois, est histoire d'État; ce n'est pas l'histoire du peuple. Or, si le mot de démocratie signifie quelque chose, si c'est par elle et pour elle qu'avait eu lieu la révolution de février, c'était le cas, en 1848, de mettre fin à ime anomalie monstrueuse, et, si l'on n'osait aller jusqu'à YanarchiCy qui, comme tout principe, indique plutôt un idéal qu'une réalité, on ne pouvait du moins se refuser à une simplification générale de l'institut politique.

Le peuple donc était-il déclaré hors de tutelle, et suijuris? La centralisation, ce vaste champ d'orgueil, devait être immédiatement attaquée et les citoyens envoyés en possession d'eux-mêmes. On restituait, sauf les transitions à ménager, aux départements et aux communes la gestion de Jours affaires, le soin de leur police, la disposition de leurs fonds et de leurs troupes. De quel droit des individus, nommés par leurs pairs, auraient-ils prétendu savoir mieux à Paris ce qui convient aux provinces, que les électeurs eux-mêmes t.. . Pour faire des Français, la première condition était de faire des citoyens, c'est-à-dire, dans notre langue, des gens de leur pays, ce qui ne peut s'obtenir que par la décentralisation. On fondait l'armée dans les gardes urbaines ; on laissait aux intérêts en li- ^ge le choix des arbitres, la forme des procédures, l'autorité

Pensait-on, au contraire, que dans cette démocratie sans

dictateur, sans sénat, sans factotums et sans mouchards, Tordre ne durerait pas huit jours ; que le peuple avait besoin, suivant le style dç Rousseau, d'un prince, comme il avait besoin d'un dieu ; que, hors de là, les particuliers se battraient entre eux, que le faible serait livré à la merci du fort, le riche exposé à Tenvie du misérable ; qu'une force était nécessaire à la République, pour contenir les mauvaises passions, punir les délits et donner aux honnêtes gens la sécurité?

Alors encore, puisque l'on devait conserver le système, c'était une hypocrisie de parler révolution, et l'on s'était rendu coupable d'attentat en renversant la dynastie. En proclamant le peuple souverain, on le trahissait doublement; d'abord, parce qu'il ne devait jouir que d'une souveraineté fictive ; ensuite, parce que dans l'hypothèse il était indigne de l'exercer. Rien que l'attribution du droit de vote à ce peuple réputé ignare, capable des plus scandaleuses aberrations et des plus irréparables lâchetés, ce vote ne dût-il être donné que tous les cinq ans, était un crime contre le progrès et contre le genre humain.

Je n'ai pas besoin de dire quelle était sur ce point, comme sur l'autre, l'opinion du gouvernement provisoire. Nul ne professait pour le peuple une plus haute estime; et si la chose eût dépendu de ses sentiments, sans doute il eût à l'instant coupé les lisières. Mais, pour la seconde fois, ils n'osèrent pas! retenus qu'ils étaient par le préjugé général et par cette crainte de l'inconnu qui trouble les plus grands génies. Bien loin de conseiller la démolition de l'autorité, quelques-uns conseillaient de s'emparer de la dictature : pourquoi faire, si l'on ne voulait ni de la suppression du culte, ni de la diminution de l'État, et, quant aux améliorations industrielles, si on n'était pas d'accord?... L'impossibilité de reconnaître le dictateur, et par dessus tout le respect du principe démocratique, des considérations toutes de principes, apposèrent le veto sur les velléités d'exécution. La question politique fut dévolue, comme la question ecclésiastique, à l'Assemblée nationale : on put dès lors prévoir qu'elle y serait enterrée. Là, il fut sousentendu que le peuple étant mineur, on ne pouvait l'abandonner à ses propres conseils; le gouvernementalisme fut maintenu avec im surcroît d'énergie ; on en fut quitte pour donner à la constitution nouvelle la qualification de démocra-

tique, ce qui, à en juger d'après la rédaction publiée le 4 novembre 1848, était peut-être moins vrai que la Charte de

Je ne m'étendrai pas sur la question économique, la plus grave de toutes. Posée dans ses véritables termes, elle ne me semble pas plus que les deux précédentes susceptible de contradiction.

La nation se divisant, ainsi qu'il a été dit, en trois catégories naturelles, dont l'une a pour formule : Opulence et consommation improductive; l'autre, Industrie et Commerce librCy mais sans garanties ; la troisième. Sujétion absolue et misère progressive : le problème pour la Révolution était de résoudre la première et la troisième classe dans la seconde, les extrêmes dans le moyen; et par là, de faire que tous, sans exception, eussent, en proportion égale, le capital, le travail, le débouché, la liberté et l'aisance. En cela consiste la grande opération du siècle et l'objet, encore si peu compris, du socialisme. L'histoire et l'analogie des principes montrent que cette solution est la vraie.

Ce que le socialisme a nommé exploitation de l'homme par Vhomme^ à savoir, la rente du propriétaire, l'intérêt du capitaliste, la dîme du prêtre, le tribut de l'État, l'agio de l'entrepreneur et du négociant, toutes ces formes de prélibation de l'autorité sur le travail^ ramenées à leur origines, aux premiers temps de la production humaine, sont un corrélatif du gou^ vernement et du culte, une des formes de l'initiation primitive. De même que l'homme ne s'est originairement discipliné que par la terreur religieuse et la crainte du pouvoir, il ne s'est livré au travail que forcé et contraint* Pour obtenir de lui un labeur quotidien^ il a fallu le soumettre à une retenue quotidienne i au fond, la rente et Tinterét ne sont que les instruments de cette éducation énergique.

Actuellement, le peuple de nos villes et de nos campagnes, dont la moyenne de salaire est de 41 centimes par jour et par tête ; ce peuple était-il capable de supporter, sans tomber dans la crapide et l'insolence, une part plus forte de richesse 1 Étaitil à craindre, qu'en augmentant son bien-être, au lieu de doubler son activité et de le faire monter dans la vertu, on ne le précipitât dans la fainéantise et le viceî Fallait-il, de plus en plus, le tenir en bride par un rude labeur, un maigre salaire,

et comme Tavaient pratiqué sur eux-mêmes le CJhrist , les apôtres, les moines du moyen âge, ne laisser d'espérance au prolétaire que dans une autre vie!

Poser ces questions, c'était les résoudre. La* difficulté, pour le gouvernement provisoire, n'était pas dans le but, elle était dans le moyen. Comment garantir le travail, ouvrir le débouché, équilibrer la production et la consommation, augmenter le salaire, attaquer la rente et l'intérêt, sans faire disparaître le crédit et arrêter la formation des capitaux?... L'émancipation du prolétariat se présentait à certains esprits comme la dépossession de la bourgeoisie; les projets variaient à l'infini, source intarissable de calomnies pour le parti républicain. Bref, ILS n'osèrent pas, ils ne pouvaient pas oser! Quand il y va de la fortune et de la liberté publiques, nul en particulier n'a le droit de se charger de la réforme. Huber est convenu avec moi, à Doullens, qu'en prononçant, le 15 mai, la dissolution de l'Assemblée, il avait commis un acte d'usurpation. Le gouvernement provisoire se fût trouvé dans le même cas en statuant, de son chef, sur la nécessité du culte et du gouvernement, et sur l'organisation du travail. L'opinion n'étant pas faite, il ne lui appartenait pas de la devancer. Après tout, la misère du peuple est encore un moindre mal que l'arbitraire dans le pouvoir. Le droit au travail, décrété en principe par le gouvernement provisoire, fut renvoyé pour l'organisation à l'Assemblée constituante, où les contradicteurs ne pouvaient manquer d'être en majorité. Croyez donc que les représentants des intérêts menacés allassent, dans des conditions pareilles, se dévouer à l'émancipation du prolétariat!...

Ainsi la démocratie, quelle que fût sa volonté et sa foi, se trouvait en face de questions sans fond ni rive. De toutes parts, la tradition de 89 aboutissait à l'inconnu. On ne pouvait pas reculer, on n'osait plus avancer. Il semblait bien à tous que la moralité publique s'était élevée, la richesse accrue, les principes d'ordre et de bien-être multipliés en tous sens; qu'il était juste, par conséquent raisonnable, utile, de développer les * libertés publiques, de donner plus d'essor à la liberté individuelle, d'émanciper les consciences, de faire au peuple une psyrt plus large dans la félicité sociale. La révolution de 89 nous avait laissé à combler ces lacunes ; c'était pour avoir reculé devant cette œi^vre que la monarchie de juillet, hypocrite et cr

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ruptrice, avait été renversée. Puis, quand on voulait mettre la main à Tœuvre, tout ce mirage de liberté, d'égalité, d'institutions républicaines, s'évanouissait. Au lieu d'une terre de pro- mission, émail! ée de bosquets, de vignobles, de moissons, d'eaux courantes, de vertes vallées, on ne découvrait qu'une plaine aride, silencieuse, sans limites!...

L'histoire n'est ((ue le résultat des situations. La situation de la France, telle qu'elle existait en 1848, toute nation, par le progrès de ses idées, le jeu de ses institutions et 3e ses intérêts, y arrivera. C'est pour cela que l'histoire de France est l'histoire de tous les peuples, et que ses révolutions sont les révolutions de l'humanité.

Que les peuples s'instruisent donc à notre histoire 1 Qu'est-ce qui a empêché la démocratie de 1848 de prendre une initiative révolutionnaire! au premier regard, le respect de son principe et l'horreur de la dictature ; — après un examen plus approfondi, l'embarras des solutions; — en dernière analyse, et comme nous essayerons de le faire voir, un préjugé.

PHÉJUGÉ UNIVERSEL CONTRE LA RÉVOLUTION, AU 24 FÉVRIER. DÉSISTEMENT DES RÉPUBLICAINS.

En remontant de cause en cause le cours des manifestations sociales, il me semble reconnaître que ce qui depuis quatre siècles abuse les nations, ce qui met des entraves à l'esprit humain, ce qui a produit tous les maux de la première révolution et fait avorter le mouvement de 1848, c*est le préjugé généralement répandu touchant la nature et les effets du progrès. Les choses se passent, dans la société, d'une certaine fa- (^n; nous les concevons d'une autre, à laquelle nous nous efforçons de la ramener : de là, une contradiction constante entre la raison pratique de la société et noire raison théorique; de là tous les troubles et fracas révolutionnaires.

Que le lecteur veuille bien me suivre quelques instants dans cette discussion que je tâcherai de rendre aussi courte et claire que possible.

Nous puisons notre conception du progrès dans les sciences et dans l'industrie. Là nous observons qu'une découverte s'ajoute sans cesse à une découverte, une machine à une machine, une théorie à une théorie ; qu'une hypothèse, admise d'abord comme vraie, et plus tard démontrée fausse, est immédiatement, nécessairement, remplacée par une autre ; en sorte qu'il n'y a jamais ni vide ni lacune dans la connaissance, mais accumulation et développement continu.

Cette conception du progrès^ nous rappliquons à la société; je veux dire aux grands organismes qui, jusqu'à ce jour, lui ont servi de formes. Ainsi nous voulons que toute constitution politique soit un perfectionnement de la constitution anté

rieure ; que toute religion présente une doctrine plus riche, plus complète, plus harmonique, que celle qu'elle remplace ; à plus forte raison, que toute organisation économique réalise une idée plus vaste, plus compréhensive, plus intégrale, que celle du système précédent. Nous ne concevrions pas que tandis que la société avance sur un point, elle rétrogradât sur un autre. Et la première question que nous adressons aux novateurs qui parlent de réformer la société, d'abolir telle ou telle de ses institutions, c'est de leur dire : Que metteM'-voui à la place ?

Les hommes qui s'occupent de gouvernement, les esprits prévenus d'idées religieuses, ceux qui se passionnent pour les constructions métaphysiques et les utopies sociales, et le vulgaire à la Suite, ne se peuvent figurer que la raison, la conscience, à plus forte raison la société, n'aient pas leur ontologie, leur constitution essentielle, dont l'affirmation, tougours plus explicite, est la profession de foi perpétuelle de l'humanité. Un système détruit, ils en cherchent un autre ; ils ont besoin de sentir leur esprit dans des universaux et des catégodes, leur liberté dans des interdictions et des licences. Chose étonnante, la plupart des révolutionnaires ne songent» à Tins* tar des conservateurs qu'ils combattent, qu'à se bâtir des prisons; ils ressemblent au compagnon, qui va d'auberge en auberge, d'atelier en atelier, amassant quelques écus, se perfectionnant dans son état, jusqu'à ce qu'enfin, de retour au pays, il tombe... en ménage 1

Rien n'est plus faux que cette conception du progrès souciai.

Le premier travail de toute société est de se faire un en* semble de règles essentiellement subjectives, œuvre des esprits spéculatifs, admise par le vulgaire sans discussion, que justifie la nécessité du moment, qu'honore de temps à autre l'habileté de quelque prince juste ; mais qui, n'ayant pas de fondement dans la vie de l'espèce, dégénère tôt ou tard en op« pression. Aussitôt commence contre le pouvoir un travail de négation qui ne s'arrôte plus* La liberté, prise pour contrôle, tend à occuper toute la place : tandis que le politique s'efforce de réformer l'État et cherche la perfection du système, le philosophe s'aperçoit que ce prétendu système est néant ; que la ^réritable autorité, c'est la liberté; qu'au lieu d'une constitution

PRÉJUCœ UKrVElSEL CONTRE LA RÉVOLUTION 31

de pouvoirs créés, ce que cherche la société est l'équilibre •<}© ses forces naturelles.

Il en est ainsi, du reste, de toutes les choses qui prêchent de la pure raison. D'abord ces constructions semblent nécessaires, douées du plus haut degré de positivisme, et la questiçn paraît uniquement de les saisir dans leur absolu. Mais bientôt l'analyse, s'emparant de ces produits purs de Teptendement, en démontre le vide et ne laisse subsister à leur place que la faculté qui les a fait rejeter toutes, la critique.

Ainsi, lorsque Bacon, Bamus et tous les libres penseurs eurent renversé l'autorité d'Aristote, et introduit, avec le prin^ cipe d*observaiionf la démocratie dans l'école, quelle fut la conséquence de ce &itt

La création d'une autre philosophie!

Plusieurs le crurent, quelques-uns le croient encore. Descartes, Leibnitz, Spinosa, Malebranche, Wolf, aidés des nouvelles lumières, se mirent, sur cette table rase, à reconstruire des systèmes. Ces grands esprits, qui tous se réclamaient de Bacon, et souriaient du Péripatétique, ne comprenaient pas cependant que le principe, ou, pour mieux dire, la pratique de Bacon, l'observation, directe et immédiate, appartenant à tout le monde, le champ où elle s'exerce étant infini, les aspects des choses innombrables, il n'y avait pas plus de place dans la philosophie pour un système que pour une autorité. Là où les faits seuls font autorité, il n'y a plus d'autorité; là où la classification des phénomènes est toute la science, le nombre des phénomènes étant infini, il n'y a plus qu'un ench^nement ie faits et de lois, de plus en plus compliqué et généralisé, jamais de philosophie ni première ni dernière. Au lieu donc d'une constitution de la nature et de la société, la nouvelle réforme ne laissait à chercher que le perfectionnement de la critique, dont elle était l'expression, c'est-à-dire, avec le contrôle imprescriptible et inaliénable des idées et des phénomènes, la faculté de construire des systèmes à l'infini, ce qui équivaut à la nullité de système. La raison, instrument de toute étude, tombant sous cette critique, était démocratisée, partant amorphe, acéphale. Tout ce qu'elle produisait de son fonds, en dehors de l'observation directe, était démontré à priori vide et ▼ain; ce qu'elle affirmait jadis et qu'elle ne pouvait déduire de l'expérience, était rangé au nombre des idoles et des préjugés

Elle-même n'existant plus que par la science, confondant ses lois avec celles de l'univers, devait être réputée inorganique : c'était, par essence, une table rase ; la raison était un être de raison. Anarchie complète, éternelle, là où des philosophes et théologiens avaient affirmé un principe, un auteur, une hiérarchie, une constitution, des principes premiers et des causes secondes : telle devait être la philosophie après Bacon, telle à peu de chose près fut la critique de Kant. Après le Novum Organum et la Critique de la Raison 'pure, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de système de philosophie : s'il est une vérité qui doive être réputée acquise, après les efforts récents des Fichte. des Schelling, des Hegel, des éclectiques, des néochrétiens, etc., c'est celle-là. La vraie philosophie, c'est de savoir comment et pourquoi nous philosophons; en combien de façons et sur quelles matières nous pouvons philosopher; à quoi aboutit toute spéculation philosophique. De système, il n'y en a pas, il ne peut pas y en avoir, et c'est une preuve de médiocrité philosophique que de chercher aujourd'hui une philosophie.

Cultivons, développons nos sciences ; cherchons-en les rapports; appliquons-y nos facultés; travaillons sans cesse à en perfectionner l'instrument, qui est notre esprit : voilà tout ce que nous avons à faire, philosophes, après Bacon et Kant. Mais des systèmes I la recherche de l'absolu! Ce serait folie pure, sinon charlatanerie , et le recommencement de l'ignorance.

Passons à un autre objet.

Lorsque Luther eut nié l'autorité de l'Église romaine et avec elle la constitution catholique, et posé ce principe, en matière de foi,, que tout chrétien a le droit de lire la Bible et de l'interpréter, suivant la lumière que Dieu a mise en lui ; lorsqu'il eut ainsi sécularisé la théologie, quelle fut la conclusion à tirer de cette éclatante revendication t

Que l'Église romaine, jusqu'alors la maîtresse et l'institutrice des chrétiens, ayant erré dans la doctrine, il fallait assembler un concile de vrais fidèles qui rechercheraient la tradition évangélique, rétabliraient la pureté et l'intégrité du dogme, premier besoin de l'église réformée et constitueraient pour l'enseigner une nouvelle chaire î

Ce fut en effet l'opinion de Luther lui-même, de Mélanch-

tbon, de Calvin, de Bèze, de tous les hommes de foi et de science qui embrassèrent la Réforme. La suite a montré quelle était leur illusion. La souveraineté du peuple, sous le nom de Ubre examen, introduite dans la foi comme elle l'avait été dans la philosophie, il ne pouvait pas plus y avoir de confession religieuse que de système philosophique. C'était en vain qu'on essayerait, par les déclarations les plus unanimes et les plus solennelles, de donner un corps aux idées protestantes : on ne pouvait pas, au nom de la critique, engager la critique; la négation devait aller à l'infini, et tout ce qu'on ferait pour l'arrêter était condamné d'avance comme une dérogation au principe, une , usurpation du droit de la postérité, un acte rétrograde. Aussi, plus les années s'écoulèrent et plus les théologiens se divisèrent, plus les églises se multiplièrent. Et en cela précisément consistait la force et la vérité de la Réforme, là était sa légitimité, sa puissance d'avenir. La Réforme était le ferment de dissolution qui devait faire passer insensiblement les peuples de la morale de crainte à la morale de liberté : Bossuet, qui fit aux églises protestantes un grief de leurs variations, et les ministres qui en rougirent, prouvèrent tous par là combien ils méconnaissaient l'esprit et la portée de cette grande révolution. Sans doute ils avaient raison, au point de vue de l'autorits sacerdotale, de l'uniformité du symbole, de la croyance passive des peuples, de l'absolutime de la foi, de tout ce que le mouvement critique, dominé par Bacon, allait démontrer insoutenable et vain. Mais le papisme, en niant le droit à la pensée et l'autonomie de la conscience; le protestantisme, en voulant se soustraire aux conséquences de cette autonomie et de ce droit, méconnaissaient également la nature de l'esprit ^liumain. Le premier était franchement contre-révolutionnaire ; I l'autre, avec ses transactions perpétuelles, était doctrinaire. Tous deux, bien qu'à un degré différent, se rendaient coupables du même délit : pour assurer la croyance ils détruisaient la raison ; quelle théologie ! . . •

Le comprendrons-nous, enfin î Depuis le jour où Luther brûla publiquement à Wittemberg la bulle [au. pape, il n*y a plus de confession de foi, plus de catéchisme possible. La légende chrétienne n'est plus que la vision de Thumanité, ainsi que l'ont exposé tour à tour, après Kant et Lessing, Hegel, Strauss et en dernier lieu Feuerbach. C'est là la gloire de la

Réforme, c'est par là qu'elle a bien mérité de Thumanité et qtl son œuvre, en reprenant celle du Christ, déjà trahie par U constituants de Nicée, surpasse celle de son auteur.

De môme que toute philosophie, depuis Bacon, se réduit | cette règle : Observer avec exactitude^ analyser avec précision généraliser avec rigueur; pareillement toute religion, depuij Luther, se réduit à ce précepte, formulé par Kant : Agis de tell sorte que chacune de tes actions puisse être prise pour règle gêné raie. Au lieu de dogmes, au lieu d'un rituel, ce que nous vou Ions désormais, pour la raison et pour la conscience, c'est unj règle de conduite. Laissons donc cette manie de substitutions ni l'église d'Augsbourg, ni celle de Genève, ni aucune confré rie de quakers, moraves, mômiers, franc-maçons, etc. , ne renj placera jamais l'Église romaine. Tout ce que l'on entrepren drait à cet égard serait contradictoire et rétrograde ; il n'y i pas, au fond de la pensée humaine, de nouvel édifice religieux la négation est éternelle.

De la religion, venons à la politique.

Lorsque Jurieu, appliquant au temporel le principe qvn Luther avait invoqué pour le spirituel, eut opposé au gouver nement de droit divin la souveraineté du peuple et transporta la démocratie de l'Église dans l'État, quelle conséquence du rent tirer de cette nouveauté les publicistes qui se chargèren de la répandre!

Qu'aux formes du gouvernement monarchique il fallait substituer les formes d'un autre gouvernement qu'on supposai en tout l'opposé du premier et qu'on appelait, par anticipation gouvernement républicain.

Telle fut, en effet, Tidée de Rousseau, de la Convention et de tous ceux qui, après la mort de Louis XVI, par convictioi ou par nécessité, s'attachèrent à la République. Après avoii démoli, il fallait édifier, pensait-on. Quelle société pourrai subsister sans gouvernement 1 Et si le gouvernement est indis pensable, comment se passer de constitutiont

Eh bien ! ici encore l'histoire prouve, et la logique est 'd'accord avec l'histoire, que ces réformateurs politiques se trompaient. Il n'y a pas deux sortes de gouvernements, il n'y en j qu'une : c'est le gouvernement monarchique héréditaire, plus ou moins hiérarchisé, concentré, équilibré, suivant la loi de propriété d'une part et de la division du travail de l'autre. Ce

qu'on appelle ici aristocratie, là démocratie ou république, n'est qu'une monarchie sans monarque; de même que l'église d'Augsbourg, l'église de Genève, l'église anglicane, etc., sont des papautés sans papes, de même que la philosophie de M. Cousin est un absolutisme sans absolu. Or, la forme du gouvernement royal une fois entamée par le contrôle démocratique, que la dynastie soit conservée comme en Angleterre ou supprimée comme aux États-Unis, peu importe : il est nécessaire que, de dégradation en dégradation, cette forme périsse tout entière, sans que le vide qu'elle laisse après elle puisse être jamais comblé. En fait de gouvernement, après la royauté, il n'y a rien.

Assurément, le passage ne peut s'effectuer en un jour; l'esprit humain ne s'élance pas d'un seul bond du Quelque chose au Rien ; et la raison publique est encore si faible 1 Mais ce qui importe est de savoir où nous allons, et quel principe nous mène. Que les Feuillants, les Constitutionnels, les Jacobins, les Girondins, que la Plaine et la Montagne se réconcilient I donc ; que le National et la Réforme se donnent la main, ils I sont tous également anarchistes : la souveraineté du peuple ne signifie que cela. Dans une démocratie, il n'y a lieu, en der- 'nière analyse, ni à constitution ni à gouvernement. La poli-' tique» dont on a écrit tant de voliunes et qui fait la spécialité de ' tant de profonds génies, la politique se réduit à un simple contrat de garantie mutuelle, de citoyen à citoyen, de commune à I commune, de province à province, de peuple à peuple, va- ^ riable dans ses articles suivant la matière, et révocable ad libiiumy à l'infini...

Une philosophie ou théorie à priori de l'Uni vers, de l'Homme et de Dieu, après Bacon; une théologie, après Luther; un gouvernement, après qu'on a posé en principe la souveraineté du peuple : triple contradiction. Sans doute, encore une fois, il n'était pas dans la nature du génie philosophique de reconnaître et de proclamer, aussitôt après la publication du Novum Orga- I num, sa propre déchéance; et c'est pour cela qu'après Bacon, et jusqu'à nos jours, il a paini des systèmes de philosophie. Sans doute encore il répugnait à la conscience religieuse, émue aux accents de Luther, l'homme le plus religieux de son siècle, de s'avouer anti^chrétienne et athée, et c'est pour cela qu'après Luther et jusque sous la république de février, il y a eu

tant d*eflfervescence religieuse. Sans doute, enfin, l'esprit gouvernemental, dans la pensée même de ceux qui criaient le plus haut contre le despotisme, ne pouvait d'emblée accepter sa démission ; et c'est pour cela que , depuis 89, nous en sommes à notre huitième constitution. L'humanité ne déduit pas avec tant de promptitude ses idées et ne fait point de si grands sauts : il ne m'en coûte rien de le reconnaître.

Mais ce qui est certain aussi, c'est que ce mouvement philosophique, politique, religieux qui s'accomplit depuis quatre siècles, en sens évidemment inverse, est un symptôme, non de création, mais de dissolution. La philosophie, en s'appuyant de plus en plus sur les sciences positives, perd son caractère d'à prioriy et ne conserve d'originalité qu'en faisant sa propre critique ; la philosophie, au dix-neuvième siècle, c'est l'His- ToiKE de la philosophie. D'autre part, la religion, se dépouillant de son dogmatisme, se confond avec l'esthétique et la morale : si de nos jours l'étude des idées religieuses a acquis un si puissant intérêt, c'est seulement comme histoire naturelle de la formation et des premiers développements de l'esprit humain, et nous ne saurions blâmer trop fortement les auteurs de V Encyclopédie nouvelle de leur tendance à une reconstitution des idées religieuses. La religion, pour nous, c'est l'archéologie de la raison. Quant à la politique, le travail de négation qui la dévore n'est pas moins visible ; je n'en veux pour preuve que la Constitution de 1848 posant elle-même, en tète de ses articles, sa propre perfectibilité, et déterminant à la fin les conditions de sa révision I...

Ainsi le|)rogrès, en ce qui concerne les institutions les plus anciennes de l'humanité, la philosophie, la religion, l'État, est une négation continue, je ne dis pas sans compensation, mais sans reconstitution possible. Qu'on me permette de citer, de ce mouvement si peu compris, un dernier exemple, le plus important pour notre époque.

Lorsque, dans la nuit du 4 août, après avoir aboli les droits féodaux, PAssemblée constituante prononça celle des msltrises, jurandes, corporations, et posa le principe du Ubre travailf du libre échange^ quelle conclusion y avait-il à déduire encore de cette démocratisation de l'industrie, de l'agriculture et du commerce, pour l'économie de la société* Que les institutions antérieures étant détruites, il fallait les

remplacer par d'autres; qu*à. l'ancienne organisation du travail, il fallait suppléer par une organisation nouvelle!

Beaucoup le pensèrent, et cette opinion est encore aujourd'hui la plus suivie. Malouet, constituant, qui le premier parla du droit au travail; à la Convention, Sainte ust et Robespierre; Babeuf, après thermidor; M.Royer-Collard, sous la Restauration ; le socialisme tout entier depuis 1830 ; en 48, le gouvernement provisoire, adoptèrent cette idée. Jetée dans les masses, elle devait y obtenir une vogue immense ; elle reçut dans les ateliers nationaux un commencement de réalisation et détermina la révolte de juin.

Pour moi, je n'ai point hésité à le dire : l'organisation des travailleurs, conçue dans le sens et comme perfectionnement des institutions de saint Louis, est incompatible avec la liberté du travail et de l'échange. Sur ce point, comme dans la question du culte et de l'État, la négation est perpétuelle ; le progrès, ce n'est pas la constitution du groupe, qui reste éternellement spontanée et libre, c'est l'exaltation de l'individu.

Que de fois n'ai-je pas entendu exprimer ce vœu dans les réunions populaires : Ah I si les chefs d'école pouvaient s'entendre! S'ils pouvaient une fois convenir entre eux d'un plan, d'un programme, le plus simple possible; d'un certain nombre d'articles organiques, qui deviendraient le Credo des travailleurs!... Plus de divisions alors, plus de rivalités : la démocratie serait unie et la révolution sauvée I

Elle eût été perdue, la Révolution, si les socialistes s'étaient entendus.

Jl n'y a pas, dans l'ordre économique, de système agricole mercantile-industriel ; il n'y en aura jamais, pas plus qu'il n'y a, pour la libre pensée, de système philosophique ; pour la conscience, de théologie ; pour la liberté, de gouvernement. C'est temps perdu, ignorance, folie, que de le chercher ; c'est de la contre-révolution. La perfection économique est dans l'indépendance absolue des travailleurs, de même que la perfection politique est dans l'indépendance absolue du citoyen. Cette haute perfection ne pouvant être réalisée dans son idéal, la société s'en approche de plus en plus par un mouvement d*émancipation continuel. Réduire indéfiniment les charges qui grèvent la production, les prélèvements opérés sur le salaire, les retenues imposées à la circulation et à la consommation; di-

38 LA EÉVOLDTION SOCIALE

minuer les fatigues du travail, les difficultés de la maind'œuvre, les entraves au crédit et au débouché, les lenteurs de l'apprentissage, les soubresauts de la concurrence, les inégalités de l'éducation, les hasards de la nature, etc., par un contrat de garantie et de secours mutuel : voilà, dans Tordre de la richesse, toute la Révolution, voilà le progrès. L'économie sociale n'est point ime constitution à la manière de la féodalité ou des castes de Tlnde, un système tel que les utopies de Fourier et des Saint-Simoniens. C'est une science qui a pour objet de résoudre, par une méthode d'équation spéciale, les problèmes divers qu'engendrent les notions de travail^ capital, crédit ^ échange j propriété, impôt, valeur, etc., etc. Il n'y a rien à substituer aux anciennes corporations d'arts et de métiers ; c'est la liberté qui nous l'enseigne ; c'est la Révolution, le progrès, la science économique qui nous l'attestent.

Ainsi, au rebours de ce que supposent généralement les réformateurs et révolutionnaires, l'humanité, en ce qui touche ses formes primitives et son organisation préparatoire, ne marche point à des reconstitutions ; elle tend à un dévêtissement, si j'ose me servir de ce terme, à une désinvolture complète. Plus d'ontologie, plus de panthéisme, d'idéalisme, de mysticisme : l'esprit purgé par la méthode baconienne n'admet pas de conception à priori, ni petite ni grande, sur Dieu, le monde et l'humanité. Plus de religions dogmatiques, de constitutions gouvernementales, d'organisations industrielles ; plus d'utopies ni sur la terre, ni dans le ciel. La conscience, la liberté et le travail, de même que la raison, ne souffrent ni autorité, ni protocole. Il implique que la raison se préjuge ellemême dans un à priori, cet à priori fût-il son ouvrage : elle ne serait plus raison; — que la conscience reçoive son critérium d'une source étrangère, elle ne serait plus conscience; — que la liberté se subordonne à un ordre préétabli, elle ne serait plus liberté, elle serait servitude ; — que le travail se laisse atteler dans un organisme prétendu supérieur, il ne serait plus travail, il serait machine.

Ni la conscience, ni la raison, ni la liberté, ni le travail, forces pures, facultés premières et créatrices, ne peuvent, sans périr, êlre mécanisées, faire partie intégrante ou constituante d'un sujet ou objet quelconque : elles sont, par nature, sans système et hors série. C'est en elles-mêmes qu'est leur raison

PREJUÙÉ UKIVEB6BL CO»TBB LA BÉVOLUTION 39

d'être, c'est dans leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir. En cela consiste la personne humaine, personne sacrée qui apparaît dans sa plénitude et rayonne de toute sa gloire à l'instant où, rejeti^t bien loin tout sentiment de crainte, tout préjugé, toute subordination, toute participation, elle peut dire avec Descartes, Cogito^ ergo sum; je pense, je suis souveraine, et, s'exaltant jusqu'à l'enthousiasme, je suis Dieu(l)!...

Si les hommes du gouvernement provisoire avaient été con- Taincus de la vérité de ces idées, combien la Révolution leur eût été légère ! Avec quel calme, quelle sécurité, ils eussent accueilli cette clameur qui commençait à s'élever contre la démocratie et qui, demeurant sans réponse, ne soulevant que des protestations embarrassées, honteuses, devait sitôt l'engloutir : « Quoil toujours nier! toujours détruire! toujours des mines! toujours le néant! C'est là ce qu'on nomme progrès et liberté!...»»

A Dieu ne plaise que j'inculpe ici des hommes qui tous, agissant dans la mesure de leurs lumières, ont obéi à leur Gonscience et n'ont pas cru pouvoir assumer la responsabilité de si grandes choses. J'ai pu combattre les opinions de presque fous; je n'ai jamais mis en doute la probité, le dévouement d'aucun. Ils ont quitté le pouvoir les mains pures de rapine et de sang. Le seul dont la vertu parut alors suspecte, Armand Marrast, vient de mourir pauvre, ne laissant pas de quoi payer ses funérailles. Toute leur ambition ^ après avoir exercé deux mois un pouvoir auquel rien, si ce n'est leur conscience, ne fixait de limites, a été de remettre au nouveau pays légal le soin de ses destinées et de rendre, fidèles commis, des comptes justes. Poursuivis par les souvenirs de 93^ que déjà la calomnie évoquait contre eux, et pleins de l'idée que la République avait plus à fonder qu'à détruire; ne voulant ni passer pour démolisseurs^ ni usurper la souveraineté nationale, ils se sont bornés à maintenir l'ordre et à rassurer les intérêts. Ils n'ont parlé au peuple que de fraternité, de tolérance, de sacrifice. Us auraient cru forfoire à leur mandat, en sortant des voies légales, et jetant, de leur autorité précaire, le peuple dans la BévolutioD.

(l) On trouvera cette théorie du progrès développée ^j^lus auqjongdr vn opoBoale qui paraîtra incesaamment.

iO LA RÉVOLUTION SOCIALE

On criait, autour d'eux, que la religion était menacée. Ils ont appelé la bénédiction de TÉglise sur la République, introduit le clergé dans l'Assemblée nationale.

On répandait que la Révolution allait désorganiser l'État, que la démocratie, c'était l'anarchie. Ils ont répudie la tradition d'Hébert, et pris pour devise les mots sacramentels : Unité, indivisibilité de la République, séparation des pouvoirs, Constitution.

Le socialisme était accusé de prêcher le pillage, la loi agraire. Ils ont sauvé la Banque en donnant cours forcé à ses billets, consolidé la dette flottante, avec un bénéfice énorme pour les porteurs de bons du Trésor et les déposants de la Caisse d'épargne. Plutôt que de recourir à des moyens sommaires, extra-légaux, contre les riches, ils ont préféré, dans le besoin urgent de la République, demander au peuple son dernier sou et rogner leurs propres traitements. Partout ils ont mis l'honnêteté à la place de la politique, se détournant avec dégoût des hypocrisies princières et des violences de la démagogie.

Et cependant, quels prétextes, quels exemples, ne pouvaientils pas invoquer !

De tout temps la multitude a cru que la morale n'obligeait pas les dépositaires de sa puissance, et que ce qu'ils faisaient était bien, pourvu qu'il lui fût, à elle, profitable. Le sénat romain obéissait à ce sentiment de la plèbe, quand il mettait César au-dessus des lois et le déclarait possesseur de toutes les femmes. L'Église romaine et l'Église réfonnée exprimèi-ent tour à tour la même hcence, la première, en canonisant Charlemagne polygame ; la seconde, en dispensant le landgrave de Hesse de la fidélité à son épouse. La morale, tant décriée, des jésuites, n'est pas autre chose que la systématisation de ce principe qui élève, à certaines? conditions, la force au-dessus de la loi, le génie au-dessus des régies! Pouvoir, aux yeux du peuple, dispense de vertu : c'est précisément la théorie des quiétistes que Bossuet combattait en Féneloh.

Les hommes du gouvernement provisoire firent de la RépU' blique le synonyme de Moralité. Ils furent pieux, modestes. -Pleins d'honneur et de scrupule, prompts au dévouement, es-

wes de la légalité, gardiens incorruptibles de la pudeur décratique, vrais surtout. Ils ont porté haut l'héroïsme repu-

blicain. De toutes les choses qu'ils pouvaient faire dans le sens de la Révolution, leur religion n'a osé s'en permettre qu'une seule^ et il s'est trouvé que cette chose, commandée par le principe, était, au point de vue de la cause, trop avancée et souverainement impolitique : le suffrage universel !...

Or, la Révolution ayant été signalée et point faite ; le gouvernement provisoire, par une sorte d'horreur du vide, s'étant abstenu : que pouvait-il sortir de la situation!

Il est facile de le comprendre.

L'essence de toute révolution est de déplacer la masse des intérêts, d'en froisser quelques-uns, d'en créer un beaucoup plus grand nombre. Par cela même, toute révolution a pour adversaires naturels les intérêts qu'elle inquiète, comme elle a pour partisans ceux qu'elle soigne.

D'après cette loi, d'expérience historique et de sens commun, la République, chargée des destinées de la Révolutioii allait donc avoir pour ennemis tous les représentants des intérêts qu'elle menaçait, ennemis d'autant plus implacable^ qu'ils auraient vu le péril de plus près, et que la Révolution, trompée dans son attente, se débattrait avec plus de rage contre l'abstention dont on lui faisait une loi. Qui tient tient, hadin qui demande! La Révolution n'ayant rien pris, il ne lui serait rien accordé. Une coalition se forma, contre la démocratie, de tout ce qui, à tort ou à raison, avait eu peur : propriétaires, manufacturiers, le commerce, la Banque, le clergé, le paysan, les corps constitués, les états-majors, les deux tiers du pays enfin. Le 15 mai, le 24 juin, la démocratie révolutionnaire essaye dé reprendre le commandement : on lui oppose sa propre loi, le suffrage universel ; elle est terrassée. Alors le duel se transporte sur le terrain de la nouvelle Constitution : mais cette Constitution, hélas! quelle qu'elle fût, c'était le gage de la retraite des démocrates.

Pour moi, je ne m'en cache pas, j'ai poussé de toutes mes forces à la désorganisation politique, non par impatience révolutionnaire, non par amour d'une vaine célébrité, non par ambition, envie ou haine , mais par la prévoyance d'une réaction inévitable, et, en tout cas, par la certitude où j'étais que, dans l'hypothèse gouvernementale où elle persistait à se tenir. If démocratie ne pouvait opérer rien de bon. Quant aux masser û pauvre que fui leur intelligence , si faible que je connus:

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leur vertu, je les craignais moins en pleine anarchie qu'au scrutin. Chez le peuple, comme chez les enfants, les crimes et délits tiennent plus à la mobilité des impressions qu'à la perversité de l'âme ; et je trouvais plus aisé, à une élite républicaine, d'achever l'éducation du peuple dans un chaos politique, que de lui faire exercer sa souveraineté, avec quelque chance de succès, par voie électorale.

De nouveatix faits ont rendu inutile cette tactique désespérée, pour laquelle j'ai brave longtemps l'animadversion publique ; et je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis, qui, comprenant que démocratie c'est démopédie, éducation du peuple; acceptant cette éducation comme leur tâche et plaçant au-dessus de tout la Liberté, désirent sincèrement, avec la gloire de leur pays, le bien-être des travailleurs, l'indépendance des nations, et le progrès de l'esprit humain.

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