INTRODUCTION. MI
aux sages et fécondes idées du chef illustre dont l'Université n'a pas perdu le respectueux souvenir.
« On s'écarte aujourd'hui , disait-il , dans une de ses leçons si pleines de bon sens et «de charme , du caractère de notre langue par recherche et par ignorance. L'acception primitive des mots , leur sens natif et partant leur vérité , leur grâce s'est altérée , s'est effacée. On innove non pas dans le génie de notie langue, mais contre son génie toujours clair et précis. S'il est un préservatif contre cette erreur , c'est l'étude de l'antiquité française, en remontant jusqu'à Froissart et à Joinville *. »
Entre ces vieux auteurs qu'il était réservé à notre époque de rajeunir, un rang honorable ne sera pas refusé à La Boëtie. Jusqu'à présent, l'immense renommée de Montaigne l'avait enveloppé pour ainsi dire : l'on se rappelait surtout les éloquents regrets exhalés par l'auteur des Essais^ ^ et le nom de La Boétie réveillait, plus que tout autre souvenir, celui de l'amitié. Lui rendre une existence à part, rétablir son caractère personnel, tel a été le but de mes efforts. Mais ici, pour ne pas me répéter moi-même, je dois être bref : qu'il me soit permis de renvoyer au travail étendu que je lui ai consacré.
Sa vie, qui s'éteignit à 33 ans, fut bien moins remplie par les événements que par les affections ten-
1. M. Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge, t. Il, p. 278 et 279; il revient plusieurs fois encore dans ses autres ouvrages sur cette même pensée, et particulièrement dans le Tableau de la litléralure au xvin' tiède, t. II, p. 257; t. m, p. 430 et suiv. (2' édil.)
2. tfll ne sçavoit, nousa-t-il dit lui-même, rien si bien Taire qu'estre amy. » I, 9.
VIH INTRODUCTION.
dFes et les sentiments généreux. EHe s'écoula presque tout entière à Bordeaux : il était né , il mourut près de là *. « Estant fort jeune , rapporte Guillaume Colletet, dans ses Vies des poètes français^, il fut eslevé sur le siège de fleurs de lys du fameux parlement de Bourdeaux en qualité de conseiller du roy ; mais conseiller dont la rare suffisance, soustenue d'un beau naturel, et la probité inviolable lui acquirent une si haulte et si solide réputation dans sa province, que jamais homme de sa condition n'y fut plus estimé ny plus honoré que luy ^ » Comme il était dans les mœurs de l'époque, l'attachement aux devoirs sévères de la magistrature se conciliait en lui avec l'amour , avec le cultedes lettres. Aussi un de sescompatriotes, le poète Pierre de Brach, dans son hymne en l'honneur de Bordeaux*, le cite-^-il parmi les écrivains dont cette ville s'enorgueillit :
De là sortit enfin Boëtie, homme digne De luire dans les cieux comme une estoille insigne. Homme d'un grand espoir, si te malheur fatal N'eust amorti le feu de son tison vital,
1. Né à Sarlatle 1"^ novembre 1930; mort à Germigoac^ le 18 août 1563.
2. Cet ouvrage inédit est conservé à la bibliothèque du Louvre : j'en ai dû ta communication à l'obligeance bien connue de M. Barbier.
3. tt II avoit son esprit, a dit Montaigne, moulé au patron d'autres siècles que ceux-ci. » Em,,1,27, à la fin. Cf. Teissier, Éloges des savants, in-i2, Berlin, 1704, t. m, p. 148.
4. 1576, chez Simon Millanger, in-4°.Cet excellent poêle, comme l'appelle G. Colletet, fut aussi ami de Montaigne : il naquit à Bordeaui en 1548 et mourut en 1604. Sa versification est généralement élégante et harmonieuse.