Ce pays, cette contrée-ci
rien partir en vulgaire qui ne sente le sauvage et la barbarie^ y c'est proprement vostre charge, qui , au rang de la première maison de Guyenne , receu de vos ancestres , avez adjousté du vostre le premier rang encores en toute façon de suffisance^, maintenir non seulement par vostre exemple, mais aussi par l'auctorité de vostre tesmoignage, qu'il n'en va pas tousjours ainsi. Et ores que' le faire soit plus naturel aux Gascons que le dire * , si est ce qu'ils s'arment quelquesfois autant de la langue que du bras, et de l'esprit que du cœur.
De ma part, monsieur, ce n'est pas mon gibbier* de juger de telles choses; mais j'ay ouy dire à personnes qui s'entendent en sçavoir % que ces vers sont non seulement dignes de se présenter en place marchande; mais d'avantage, qui s'arrestera^ à la beauté
1. Dans notre langage vulgaire, en français* ailleurs, toutefois, Montaigne se montre, dans les Essais, beaucoup plus et même beaucoup trop disposé à passer condamnation sur ce point : v. II, 17, et III, 5.
2. On sait que ce mot avait alors uniquement le sens de capacité.
3. Quoique.... Loysel, Dialog. des adv., 3'conf. : aores qu'il eust eu dispense.... »
4. On a cru souvent caractériser mieux l'esprit gascon, en disant tout le contraire.
5. Jl^on affaire, eût-il pu dire vulgairement; mais Montaigne a préféré avec raison cette expression qu'il a plus d'une fois employée, et qui rappelle « le généreux terrein de nos chasses,» si heureusement exploité par luimême et par tout le xvi* siècle.
6. En matière de goût, de lettres : Nicot semble autoriser cette acception , en traduisant, u le sçavoir des sciences qu'on a, » par liUeralura.
7. Pour quiconque s'arrêtera, si l'on s'arrête : tour dégagé que nous avons perdu.
et richesse des inventions, qu'ils sont, pour le subjeet, autant charnus, pleins et moelleux, qu*il s'en soit encores veu en nostre langue. Naturellement chasque ouvrier se sent plus roide* en certaine partie de son art; et les plus heureux sont ceux qui se sont empoignez^ à la plus noble : car toutes pièces esgalement nécessaires au bastiment d'un corps ' ne sont pas pourtant esgalement prisables*. La mignardise du langage, la doulceur et la polissure* reluisent à l'adventure plus en quelques autres ; mais en gentillesse d'imaginations, en nombre de saillies, poinctes et traicts®, je ne pense point que nuls autres leur passent devant. Et si faudroit il encores venir en composition de ce que' ce n'estoit ny son occupation, ny son estude, et qu'à peine au bout de chasque an mettoit il une fois la main à la plume, tesmoing ce peu qu'il nous en reste de toute sa vie :