Les décuries du peuple
VOLONTAIRE. o3
in sextier de vin, du sesterce -, et lors c'estoit pitié d'oaïr crier, Vive le roi! Les lourdauts n'advisoient pas qu'ils ne faisoient que recouvrer ane partie du leur; et que cela mesme qu'ils re- €ouvroient , le tyran ne leur eust peu donner , si devant il ne l'avoit osté à eux mesmes. Tel eost amassé aujourd'huy le sesterce , tel se fust gorgé au festin public , en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité , qui le lendemain, estant contraint d'abandonner ses biens à favarice , ses enfans k la luxure , son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, De disoit mot non plus qu'une pierre , et ne se remuoit non plus qu'une souche. Tousjours iepopulas a eu cela : il est au plaisir, qu'il ne peuthonnestement recevoir, tout ouvert et dissolu ; et au tort et k la douleur, qu'il ne peut honnestement souffrir, insensible. Je ne voy pas maintenant personne qui , oyant parler de Ne^ fon, ne tremble mesmes au surnom de ce vilain' monstre, de ceste orde* et sale beste. On peut bien dire qu'après sa mort aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir (se souvenant de ses jeux et festins), qu'il fiit sur le poinct d'en porter dueil : ainsi l'a escrit Corneille Tacite, aucteur bon, et grave des plus,
1. Ord (sordidus), ordir, ordoyer, souiller^ d'où le substantif ordure, que nous avons seul conservé. Ronsard propose au roy Henry III 1« modèle d'un prince qui retranche
par edicts redoutez
Les fertiles moissons des ordes volupiez.
et certes croyable*. Ce qu'on ne trouvera pas estrange , si l'on considère ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Càesar, qui donna congé aux loix et à la liberté : auquel personnage ils n'y ont (ce me semble) trouvé rien qui valust que son humanité *, laquelle , quoy qu'on la preschasttant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust oncques, pource que, a la vérité, ee fut ceste venimeuse doulceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude*. Maisapressa mort , ce peuple Ik, qui avoit encores à la bouche ses banquets , en l'esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs' et le mettre en cendres, amonceloit k Tenvy les bancs de la place , et puis esleva une colomne, comme au père du peuple (ainsi portoit le cha^^ piteau), etluy feitplus d'honneur^ tout mort qu'il . estoit , qu'il n'en debvoit faire k homme du Inonde : si ce n'estoit possible ^ à ceux qui IV voient tué. Ils n'oublièrent pas cela aussi les empereurs romains , de prendre communément le tiltre de tribun du peuple , tant pour ce que cest office estoit tenu pour sainct et sacré , que
1. HUt. ,1,4: Plebs sordida et circo ac theatris saeta, simul deterrimi servorum , aut qui , adesis bonis , per dedecus Neronis alebantur , mœsti. Cf. Aurelius Victor , de Cœsaribus, c. 22.