‹ Œuvres complètes, réunies et publChapitre 57 sur 293 · Itode, VlII,19etsiiiv · texte numérisé non relu

Itode, VlII,19etsiiiv

6i DE LA SERVITUDE

cins disent qu'k nostre corps, s'il y a quelque chose de gasté, des lors qu'en autre endroictils'y bouge rien* , il se vient aussi tost rendre vers cette partie véreuse : pareillement des lors qu'un roy s'est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larronneaux et d'essorillez* qui ne peuvent guieres faire mal ny bien en une republique , mais ceux qui sont taxez d'une ardante ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux mesmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameux coursaires. Les unsdescouvrent le pays, les autres chevalentMes voyageurs ; les uns sont en embusche, les autres au guet -, les uns massacrent, les autres despouillent : et encores qu'il y ait entre eux des prééminences , et que les uns ne soient que valets, et les autres les chefs de l'assemblée, si n'en y a il k la fin pas un, qui ne se sente du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s'assemblèrent pas seulement en si grand nombre, qu'il fallust envoyer

1. Il s'y fait quelque tumeur... a Bouge, dit Nicot, c'est ce qui est comme renflé : le bouge d'un bouclier, la bossette. » Bouger, primitivement, sortir en tumeur^ d'où se remuer.

2. Qui ont perdu leurs oreilles, qui ont eu pour quelque méfait les oreilles coupées...

3. Poursuivent (à cheval), pourchassent... tnChevaUr un homme , dit Nicot, comme on chevale les perdrix : caplare.i-t

contre eux Pompée le Grand, mais encores tirèrent k leur alliance plusieurs villes et grandes citez, aux havres desquelles ils se mettoient en grande seureté, revenans des courses; et pour recompense leur bailloient quelque prouflt du recelement de leurs pilleries.

Ainsi le tyran asservit les subjects les uns par le moyen des autres * , et est gardé par ceux desquels, s'ils valoient rien , il se debvroit garder : mais comme on dit, pour fendre le bois, il se fait des coings du bois mesme. Yoylkses archers, voylà ses gardes, voylk ses hallebardiers. Il n'est pas qu'eux mesmes ne souffrent quelquesfois de luy. Mais ces perdus, ces abandonnez de Dieu et des hommes, sont contens d'endurer du mal, pour en faire, non pas k celuy qui leur en fait , mais k ceux qui en endurent comme eux et qui n'en peuvent mais *. Et toutesfois voyant ces gens Ik, qui naquetent' le tyran pour faire leurs

1. De là rhistorien de Tbou, en appréciant le Contre un deLaBoëtie (Hi«^,y,13) : ccVerissimum esse (comprobavit) langas principibusmanus esse^ei potestatnm seriem, qoasi catenis invicera alia aliam connectentibus , universos occulto necessitatis vioculo constringere. » — a Le prince, aditBossuet, av6c ses mains longues et étendues^ va prendre ses ennemis aux extrémités du monde et les déterre, pour ainsi dire, du fond des abtmes où ils cberchaient un vain asile. » Sermon sur les devoirs des rois.

1 Qui n'y peuvent rien. V. sur ce mot mais dans le iens de plus (magis), pas davantage, H.Estienne, Precett.y p. 131 ; cf. M. Génin , des Variations, etc., p. 137.

3. On appelle naquel, dit Nicot, le garçon qui, dans le iea de paume, sert les joueurs : de là naqueler, servir, rendre de bas offices : verbe expressif qui, longtemps

besongnes de sa tyrannie et de la servitude da peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté , et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, k dire vray, qu'est ce autre chose de s'approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arrière de leur liberté, et (par manière de dire) serrer k deux mains et embrasser la servitude? Qu'ils mettent un petit à part leur ambition, qu'ils se deschargent un peu de leur avarice : et puis, qu'ils se regardent eux mesmes, qu'ils se recognoissent ^ et ils verront clairement que les villageois , les paisans , lesquels taut qu'ils peuvent ils foulent aux pieds, et en font pis que des forçats ou esclaves ^ ils verront, dis je, que ceux là ainsi mal menez, sonttoutesfois, au pris d'eux , fortunez et aucunement libres. Le laboureur et l'artisan, pour tant qu'ils soient asservis, en sont quites en faisant ce qu'on leur dit. Mais le tyran voit les autres, qui sont près de luy , coquinans et mendians sa faveur. Il ne faut pas seulement qu'ils facent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu'ils préviennent encores ses pensées. Ce n'est pas tout k eux de lui obeïr, il faut encores luy complaire ^ il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tormentent, qu'ils se tuent a travailler

maintenu par l'Académie, a disparu seulement de la dernière édition de son Dictionnaire, «c Les autres poëtes latins, dit Ronsard , préface de sa Franciade, ne sont que naquels auprès de ce brave Virgile, premier capitaine des muses. >i V. aussi sur le verbe naqueler, IL Estienne, de la Precellence, p. 102.

en ses affaires, et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qa'ilsforcentleur complexion, qu'ils despouillent lear naturel. Il faut qu'ils prennent garde k ses paroles, k sa yoix, k ses signes, k ses yeux ; qu'ils n'aient ni yeux, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontés et pour descouvrir ses pensées. Cela est ce vivre heureusement? cela s'appelle il vivre? est il au monde rien si insupportable que cela, je ne dis pas k nn homme bien nay, mais seulement k un qui ait le sens commun, ou, sans plus, la face d'un homme? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi qu'on n'ait rien k soy , tenant d'aatruy son ayse, sa liberté, son corps et sa vie? Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : conmie s'ils pouvoient rien gaigner qui fost k eux, puis que ils ne peuvent pas dire d'eux qu'ils soient k eux mesmes. Et comme si, aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran , ils Tealent faire que les biens soient k eux \ et ne se souviennent pas, que ce sont eux qui luy donnent la force pour ester tout k tous, et ne laisser rien qu'on puisse dire estre k personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjects à sa cruauté , que les biens -, qu'il n'y a aucun crime envers luy digne de mort, que le de quoy * ; qu'il n'ayme que les richesses; ne desfait que les riches, qui se viennent présenter comme devant

1. Loention qui s'est déplacée, non perdue: Le peuple dit encore en parlant d*un homme aisé : il a de quoi.

68 DE LA SERVIÏLDE

le boucher, pour s'y offrir ainsi pleins et refaits et lui en faire envie. Ces favoris ne se doibvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens , comme de ceux qui , ayans quelque temps amassé , puis après y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doibt pas venir en l'esprit combien d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux Ik les ont gardées. Qu'on descouvre toutes les anciennes histoires, qu'on regarde toutes celles de nostre souvenance ^ et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l'oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié * ou abusé de leur simplesse , k la fin par ceux Ik mesmes ont esté anéantis^ et autant que ils avoient trouvé de facilité pour les eslever, autant puis après y ont ils trouvé d'inconstance pour les y conserver. Certainement en si grand nombre de gens qui ont esté jamais près mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n'aient essayé quelquesfois en eux mesmes la cruauté du tyran, qu'ils avoient devant attisée contre les autres: le plus souvent s'estans enrichis, sous

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