Voy* ce mot de Galigula dans sa Vie par Suétone, C
pour quoy la pluspart des tyrans anciens estoient communeement tuez par leurs favoris, qui ayans cogneu la nature de la tyrannie, ne se pouvoient tant asseurer de la volonté du tyran, comme ils se desfioient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne ^ , Commode par une de ses amies mesmes ^, Antonin par Marin ', et de mesmes quasi tous les autres.
C'est cela, que certainement le tyran n'est jamais aymé, ny n'ayme*. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose saincte : elle ne se met jamais qu'entre gens de bien, ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient, non tant par un bienfait, que par la bonne vie*. Ce qui rend un amy asseuré de l'autre, c'est la cognoi^ sance qu'il a de son intégrité: Les respondans qu'il en a , c'est son bon naturel , la foy et la
1. Stepbanns. Voy. la Vie de Domilien par Suétone, e. 16 et 17; cf. Aurelius, de Cœsaribus, XI.
2. Nommée Marcia : Voy. Hérodien, I, 54 ; Cf. Aurelius, t6., XVII.
3. Plus connu sous le nom de Caracalla. Son meurtrier fut le centurion Martial, poussé à cet assassinat par M(k- ' crin, et non pas Marin, qui s'empara de Tempire. V. Hérodien, IV, 23 et 24; cf. Aurelius, Epilom,, XXI.
4. Hsc est tyrannorum vita, in qua nimirum nuUa fides, nulla caritas, nulla stabilis benevolentis potest este fiducia : omnia semper suspecta atque sollicita : nollQS locus amicitiffi. Cic, deAmicilia.j XV.
5. Ipsa virtus amicitiam et gignit et continet : nec sioe ] virtute amicitia esse ullo modo potest. 76., VI. Hoc prU j mum sentio nisi in bonis amicitiam esse non posse... bonoi boni diligunt. 76., XIV. Cf. IX, XX, XXII et XXVIL
constance^ . Il n'y peut avoir d'amitié, la où est la miaulé, Ik où est la desloyauté, Ik où est l'injustice^. Entre tes meschans, quand ilss'assem- Ment, c'est un complot, non pas compaignie. Ih ne s'entretiennent pas, mais ils s'entrecraignent *, ik ne sont pas amis, mais ils sont complices ^ .
Or quand bien cela n'erapescheroit point, encores seroit il mal aysé de trouver en un tyran une amour asseuree , par «e qu'estant au dessus de tous, et n'ayant point de compaignon, il est desjk ladelk des bornes de l'amitié, qui a son gibbier m l'equîté, qui ne veut jamais clocher, ains est tansjours esgale. Yoilk pour quoy il y a bien ( ce dit on) entre les voleurs quelque foy au partage da butin , pour ce qu'ils sont pairs et compaipons, et que s'ils ne s'entr'ayment, au moins ils s'eatrecraigneut , et ne veulent pas en se desuaissant rendre la force moindre. Mais du tyran, eeax qui sont les favoris ne peuvent jamais mir aucmie asseurance, de tant qu'il a apprins d'eux mesmes qu'il peut tout, et qu'il n'y a ny droict ny debvoir aucun qui l'oblige-, faisant son estât de compter sa volonté pour raison, et n'avoir compaignon aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand'pitié, que îcgrant tant d'exemples apparens, voyant le dan-
1. Rapprocher en outre ces idées et les suivantes du chapitre desEêsais , sur Famitié, I, 27^ et v. t6., 111,9.
1. NuUa est amicitia, quum al ter verum audire non vult, alter ad mentiendirai paratus est. De Amicitia, XXVI.
S. H0C inter bonos amicitia, inter malos factio «si, Sallaste , Jugurih. c. 34, édlu Doreau-Delamalle. La Boette. 4
74 DE lA «JSaVITtJDfi
ger si présent, persoune ne se veuille iaire sage aux despens d'autruy ? et que, de tant de geos qui s'approchent si volontiers des tyrans, il n'y ait pas ou qui ait Tadvisement et la bardîesse 4a leur dire ce que dit (comme pcHrte le conte) le renard au lion qui faisoit le malade : «Je t'irw u veoir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy « assez de traces de bestes qui vont en avant u vers toy ^ mais en arrière qui reviennent, je « n'en voy pas une * . »
Ces misérables voyent reluire les thresors 4ii tyran , et regardent tous estonnez les rayons 4e sa braverie ; et, alléchez de cette darté, ila s'a^ prochent et ne voyent pas qu'ils se mettent àm la flamme , qui ne peut faillir k les consumer. Ainsi le satyre indiscret (ccmime disent les fable^ voyant esclairer le feu trouvé par le sage Pro* methee, le trouva si beau, qu'il Talla baiser, et se brusler ^. Ainsi le papillon qui, espérant jiMir de quelque plaisir, se met dans le feu pour ee qu'iJ reluit, U esprouve l'autre vertu, eeUqm hrusle, ce dit le poète toscan ^ . Mais enieores ai^-
i. Olim quod vulpes segroto cauta leoni
Respondit, referam : Quia me vestigta terrent, Orooia te adversum spectaolia, nuUa retrorsum. Hqrat., EpisL,l, V. 72. Cf. Esope, fab. 137^ Faeroe^ fab. 74 ; ud anonyme dans le Phèdre de Barbou, p. i34j La Fontaine, YI, 14.
2 Plutarque, de V UlilUé à Urer de ses tWMmiê , «• % a. Il s'agit de Pétrarque. Le passage, tnqoel il i^tt îëi ici allusion, se trouve dans son 17* sonuei : SoQ animaU al mondo di sa altéra Vista, che 'acootr's^Ml p^r si difendse
tons que ces mignons eschappent les mains de eeluy qu'ils servent : ils ne se sauvent jamais du Toy qui vient après. S'il est bon, il faut rendre compte , et recognoistre au moins lors la raison. S'il est mauvais et pareil à leur maistre , il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses favoris , lesquels communeement ne sont pas contons d'avoir il leur tour la place des autres, s'ils n'ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut il donc faire, qu'il se trouve aucun, qui en si grand péril, avec si peu d'asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand'pdneun si dangereux maistre? Quelle peine, tpel martyre est ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour pour songer pour plaire k un, et neantmoins le craindre de luy , plus que d'homme du monde \ mir tonsjours l'oeil au guet, l'oreille aux eacoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour
Altri, perè che *1 gran lume gli offende, Kea esGon fuor se non verso la sera ;
Ed altri, coldesio foUe che spera Oioîr forse nel feco perché splende, Provan l'ultra virtù, queUa che 'ncende. Lasso! il mie lecoè'a qaesta ultnna schiera.... On regrette que le trait saillant de la seconde strophe *it disparu dans l'élégante tradaction de M. de Montes-qiioi(i8l8):
Semblable au phalène du soir, Victime comme lui d'an funeste délire^
Et du plus dangereux espoir.
Je péris consumé par le feu qui m'attire. U même comparaisen est encore employée par Péinrqie dans le Mnnei 110.
descouvrir les embusches, pour sentir* la mine d< ses compaignons, pour adv^ser qui le trahit; rir< a chascon, se craindre de tous, n'avoir aucun d] (^nuemy ouvert, ny amy asseuré 5 ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n'oser estre tristel
Mais c'est plaisir de considérer qu'est ce qui leur revient de ce grand torment , et le bien (]u'ils peuvent attendre de leur peine et de ceste misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse pas le tyran, mais ceux qui lo gouvernent. Ceux là, les peuples, les nations, tout le monde à l'envy, jusques aux pàisans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices, ils amassent sur eux mille oultrages, mille vilenies , mille mauldissons\ Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux là. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent ; ei si quelquesfois ils leur font par apparencequelque honneur, lors me$mes ils les maugréent en leui cœur, et les ont en horreur plus estrauge que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l'honneur qu'ils reçoivent de leur service envers lei gens, desquels quand chascun auroit une piec( (le leur corps, ils ne seroient pas encores (0 semble) satisfaits, ni à demy saoulez de leur peine Mais certes encores après qu'ils sont morts, ceu qui viennent après, ne sont jamais si paresseu!^