L'ESCLAVE MYRRHA
Oui, il me semble bien. . .
HÉLÈNE
Tu mens ! Le bruit est trop fort ; tu ne peux rien entendre. (Elle se lève brusquement .) Oh, cette torture de l'incertitude ! Ne pas savoir s'il vient en vainqueur ou en fuyard.
MYRRHA
Ne t'inquiète pas, ma souveraine; César est toujours revenu en vainqueur.
HÉLÈNE
Oui, jusqu'ici ; après toutes les rencontres de moindre
l'apostasie de césar, ACTE IV
importance. Mais cette fois-ci, Myrrha. Cette grande, effroyable bataille. Tous ces bruits qui se contredisent. Si César était venu en vainqueur, pourquoi aurait-il envoyé cette lettre aux autorités de la ville, et interdit de venir au-devant de lui hors des portes lui rendre les honneurs?
MYRRHA
Oh ! tu sais, souveraine, combien peu ton noble époux recherche ces choses-là.
HÉLÈNE
Oui, oui, c'est bien vrai. Oh ! s'il avait subi quelque défaite... à Rome on le saurait sans doute... est-ce que l'empereur nous aurait envoyé ce représentant qui doit pouvoir être ici dès aujourd'hui, et dont le courrier rapide m'a apporté tous ces joyaux et ces riches cadeaux? Ah, Eutherios ! Eh bien, eh bien?
EUTHERIOS, du fond.
Ma princesse, il est tout à fait impossible d’apprendre rien de certain...
HÉLÈNE
Impossible? Tu me trompes ! Les soldats eux-mêmes doivent savoir, tout de même...
EUTHERIOS
Ce ne sont que des troupes auxiliaires barbares qui arrivent,... des Bataves et d’autres,... et elles ne savent rien.
HÉLÈNE, se tord les mains.
Oh, est-ce que j’ai mérité ce tourment! Doux Christ, saint Christ, ne t’ai-je pas invoqué jour et nuit...
(Elle écoute et pousse un cri.)
Ah, mon Julien ! Je t’entends !... Julien ; mon aimé !
ŒUVRES DE DRESDE
CÉSAR JULIEN, en armure couverte de poussière , arrive du fond rapidement .
Hélène !
EUTHERIOS
Mon haut César !
JULIEN, prend la princesse dans ses bras ardemment.
Hélène !... Ferme toutes les portes, Eutherios.
HÉLÈNE
Battu ! Poursuivi !
EUTHERIOS
Seigneur !
Doubles gardes aux portes ; que personne n’entre ! Écoute ; un messager de l’empereur est-il arrivé?
EUTHERIOS
Non, seigneur ; mais un messager est attendu.
JULIEN
Va, va ! (A V esclave.) Va-t’en, toi !
(Eutherios et Myrrha sortent par le fond.) HÉLÈNE, s'affaisse dans son fauteuil.
C’en est donc fait de nous !
JULIEN, ferme la tenture.
Qui sait. De la prudence, et l’orage peut encore... HÉLÈNE
Après une pareille défaite...?
JULIEN
Défaite? De quoi parles-tu, ma chérie?
HÉLÈNE
Les Alamans ne t’ont-ils pas battu?
JULIEN
S’ils m’avaient battu, tu ne m’aurais pas revu vivant.
l’apostasie de césar, ACTE IV
HÉLÈNE, sursaute.
Mais, Dieu du ciel, qu’est-il donc arrivé?
JULIEN, à voix basse .
Le pis, Hélène une immense victoire.
HÉLÈNE
Victoire, dis-tu ! Et une immense victoire? Tu as vaincu, et cependant...
JULIEN
Tu ne peux pas comprendre la situation. Tu ne connais que l'extérieur doré de toute la misère d'un César.
HÉLÈNE
Julien ! ^
JULIEN
Peux-tu me reprocher de t'avoir caché cela? Le devoir et la honte à la fois ne m'ordonnaient-ils pas de...? Mais,... qu'est-ce qu'il y a? Quel changement...
HÉLÈNE
Quoi, quoi?
JULIEN
Comme tu as changé en quelques mois ! Hélène, as-tu été malade?
HÉLÈNE
Non, non, mais dis-moi...?
JULIEN
Si, tu as été malade ! Il faut que tu sois malade encore ;... ces tempes fiévreuses, ces cercles bleu-brun autour des yeux...
Oh, rien, mon chéri ! Ne me regarde pas, Julien ! Ce n'est que l'inquiétude et les veilles à cause de toi ; les prières ardentes au Christ béni sur l'arbre de la croix...
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Ménage-toi, ma très chère ; il n’est pas du tout certain que ce zèle produise tant d’effet.
HÉLÈNE
Fi, ton esprit n’est pas pieux... Mais parle de tes propres affaires, Julien ! Je t’en prie, ne me cache rien.
JULIEN
Il n’est plus possible de rien cacher. Depuis la mort de l’impératrice, je n’ai pas pu faire un pas ici en Gaule, sans qu’il fût mal interprété à la cour. Si j’avançais avec prudence contre les Alamans, on me disait inactif et timoré. On se moquait de l’amant de la sagesse, qui ne pouvait pas bien s’habituer à porter l’armure de guerre. Si je remportais quelque succès sur les barbares, il me fallait entendre que j’aurais pu obtenir davantage.
HÉLÈNE
Mais tous tes amis dans l’armée...
JULIEN
Qui crois-tu être mon ami dans l’armée? Pas un, mon Hélène chérie! Si, un seul,... ce chevalier de Pérouse, Salluste, à qui, pendant les fêtes de notre mariage, à Milan, j’ai dû refuser une modeste demande. Il est généreusement venu me trouver au camp, il m’a rappelé notre ancienne amitié à Athènes et m’a offert de m’accompagner dans tous mes dangers. Mais quel crédit a Salluste à la cour impériale? Il est de ceux que l'on appelle païens. Il ne peut me servir à rien... Et quant aux autres... ! Le général Arbetio, qui m’a planté là, lorsque j’étais enfermé à Sens ! Le vieux Severus, qui plie sous le poids de sa propre incapacité, mais qui ne peut quand même pas admettre
l'apostasie de césar, ACTE IV
ma nouvelle tactique ! Ou bien crois- tu que je peux compter sur Florentius, le préfet du prétoire? Je te le dis, cet esprit inquiet vise au plus haut.
HÉLÈNE
Ah, Julien !
JULIEN, arpente a salie .
Si seulement je pouvais suivre à la piste leurs intrigues ! Chaque semaine des lettres secrètes partent du camp et vont à Rome. Tout ce que j'entreprends est rapporté et défiguré. Pas un esclave, dans l'empire, n'est attaché à la chaîne comme César. Sais-tu, Hélène, que le menu que doit suivre mon cuisinier lui est envoyé par l'empereur, et que je n'ai le droit d'y rien changer, ni en plus, ni en moins !
HÉLÈNE
Et tu as supporté tout cela en secret... !
JULIEN
Tout le monde le sait, excepté toi. Tout le monde se moque de l'impuissance de César. Je ne le supporterai plus ! Je ne veux plus le supporter !
Mais cette grande bataille...? Raconte-moi donc,... le bruit a-t-il exagéré...?
JULIEN
Le bruit n'a pas pu exagérer... Chut; qu'est-ce que c'est? (Il écoute près de la porte.) Non, non; il m'avait seulement semblé...
J'ose dire qu'en ces derniers mois j'ai accompli tout ce que pouvait la puissance humaine. Pas à pas, et malgré tous les obstacles dans mon propre camp, j'ai repoussé les barbares vers la frontière orientale. Devant Argent oratum, avec le Rhin derrière lui, le roi Knodomar a réuni
Jm
128 ŒUVRES DE DRESDE
toutes ses forces de combat. Cinq rois et dix moindres princes le soutenaient. Mais avant qu'il eût réuni les bateaux nécessaires pour passer le fleuve en cas de besoin, je fis avancer mon armée, et j'attaquai.
HÉLÈNE
Mon héros, mon Julien !
JULIEN
Lupicin, avec les hastaires et les troupes légères, tourna l'ennemi au nord ; les vieilles légions sous Severus poussèrent les barbares de plus en plus loin vers l'est contre le fleuve ; les Bataves, nos alliés, sous le fidèle Bainabaudes, secondèrent loyalement les légions, et lorsque Knodomar s'aperçut que le danger était pressant, il tâcha de se sauver vers le sud pour atteindre les îles. Mais avant qu'il pût le faire je lançai Florentius à sa rencontre avec les prétoriens et les cavaliers. Hélène, je me garde bien de le dire à voix haute, mais il est certain que la trahison ou la jalousie ont failli me dérober les fruits de la victoire. La cavalerie romaine a plié à plusieurs reprises devant les barbares, qui se jetaient par terre et piquaient les chevaux au ventre. J'ai vu notre défaite toute proche...
HÉLÈNE
Mais le Dieu des batailles était avec toi !
JULIEN
Je saisis un drapeau, j'enflammai les troupes prétoriennes par mes appels, je leur tins en hâte un discours, qui n'aurait peut-être pas été indigne même d'un auditoire plus cultivé, et ensuite, aussitôt que les acclamations des soldats m'eurent récompensé, je me précipitai droit au plus fort de la mêlée.
l’apostasie de césar, acte iv 12:9
HÉLÈNE
Julien ! Oh, tu ne m’aimes pas !
JULIEN
A ce moment-là je ne pensais pas à toi. Je voulais mourir ; je ne voyais pas d’autre issue. Mais le succès est venu, ma chérie ! Ce fut comme si, à la pointe de nos lances, avaient flamboyé des éclairs, répandant l’épouvante. Je vis Knodomar, ce terrible guerrier... oui, toimême tu l’as vu,... je le vis s’enfuir à pied de la bataille, et avec lui s’enfuirent son frère Vestralp et les rois Hortar et Suomar, et tous ceux qui n’avaient pas succombé sous nos épées.
HÉLÈNE
Oh, je le vois ; je le vois ! Sauveur béni, c’était toi qui, de nouveau, envoyais les anges de mort du pont Milvius !
JULIEN
Jamais je n’entendis de pareils cris de douleur; jamais je n’ai vu des blessures aussi béantes que celles sur lesquelles nous avons marché lorsque nous avons avancé sur les hommes tombés. Le fleuve fit le reste ; sur le point de se noyer, les barbares se battaient entre eux jusqu’au moment où ils faisaient une culbute et coulaient à fond. La plupart des princes sont tombés vivants entre nos mains ; Knodomar lui-même avait cherché refuge parmi des roseaux ; un de ses compagnons le décela, nos gens envoyèrent une pluie de flèches contre l’ennemi caché, mais sans le toucher. Alors il sortit de lui-même et se rendit.
HÉLÈNE
Et après une telle victoire tu ne te sentirais pas tranquille?
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN hésitant.
Après la victoire, le soir même, se produisit un incident, un fait insignifiant...
HÉLÈNE
Un incident?
JULIEN
Je préfère l'appeler ainsi. A Athènes, nous avons tant réfléchi à Némésis... Ma victoire était si écrasante, Hélène ; l'équilibre de ma position en était presque rompu ; je ne sais pas...
HÉLÈNE
Oh, mais, raconte; tu me causes une angoisse... !
C'est un fait insignifiant, je te dis. J'ai fait amener devant moi Knodomar prisonnier en présence de l'armée. Avant la bataille, il avait menacé de m'écorcher vivant si je tombais entre ses mains. Il s'avançait vers moi à pas incertains, tremblant de tout son corps ; brisé par le malheur, il se jeta à mes pieds, à la manière des barbares, embrassa mes genoux, versa des larmes et implora sa vie sauve.
HÉLÈNE
Avec un frisson de terreur dans ses membres puissants. Je vois Knodomar à terre. ... L'as-tu tué, mon chéri?
JULIEN
Je ne pouvais pas tuer cet homme. Je lui garantis la vie sauve et promis de l'envoyer comme prisonnier à Rome.
HÉLÈNE
Sans le mettre à la torture?
JULIEN
La prudence m'ordonnait d'agir avec douceur. Mais
l'apostasie de césar, acte IV
alors,... je ne comprends pas comment cela s’est produit,... dans sa joie débordante, poussant un cri, le barbare bondit, leva en l’air ses mains liées, et, peu versé, comme il était, dans notre langue, il dit, à voix très haute : Loué sois-tu, Julien, puissant empereur !
HÉLÈNE
Ah!
Ceux de mon entourage étaient prêts à en rire ; mais les paroles du roi barbare tombèrent comme la foudre incendiaire parmi la masse des soldats. « Vive l’empereur Julien ! » crièrent ceux qui se tenaient le plus près ; et l’acclamation se propagea par cercles successifs indéfiniment; ... c’était comme si un Titan avait lancé une montagne en pleine mer;... oh, ma chérie, pardonne-moi cette comparaison païenne, mais...
HÉLÈNE
L’empereur Julien ! Il a dit : l’empereur Julien !
JULIEN
Que savait ce grossier Alaman de Constance, qu’il n’avait jamais vu? Moi, son vainqueur, j’étais pour lui le plus grand...
HÉLÈNE
Oui, oui; mais les soldats...?
JULIEN
Je les ai vigoureusement réprimandés; car, je le voyais bien,... Florentius, Severus et certains autres restaient là, immobiles, blancs de peur et de colère.
HÉLÈNE
Oui, oui,... ceux-là, mais pas les soldats.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Une nuit à peine était passée que mes ennemis secrets avaient travesti l’affaire. César s’est fait proclamer empereur par Knodomar, disait-on, et en échange il a fait grâce de la vie au roi barbare... C’est ainsi, en intervertissant les faits, qu’elle a été rapportée à Rome.
HÉLÈNE
Es-tu sûr de cela? Et par qui?
JULIEN
Oui, par qui? Par qui? Moi-même, je me suis hâté d’écrire à l'empereur et de lui raconter toute l’histoire, mais...
HÉLÈNE
Eh bien,... et qu’a-t-il répondu?
JULIEN
Comme d’habitude. Tu connais ce silence de mauvais augure, lorsqu’il veut frapper quelqu’un.
HÉLÈNE
Je crois pourtant que tu interprètes mal tout cela. Impossible autrement. Songe donc ; le délégué t’apportera bientôt la certitude d'un...
JULIEN
J’ai la certitude, Hélène ! Ici, sur ma poitrine, je garde des lettres interceptées, qui...
HÉLÈNE
Oh, seigneur mon Dieu, fais-moi voir !
JULIEN
Plus tard, plus tard !
(Il arpente la salle.)
Et tout cela, après les services que je lui ai rendus !
l’apostasie de césar, ACTE IV
Ici, j’ai brisé les attaques des Alamans peur longtemps, alors que lui-même a subi défaites sur défaites sur le Danube, et tandis que l’armée d’Asie ne paraît pas avancer d’un pas contre les Perses. Échecs et honte de tous les côtés, sauf ici, où l’on a placé, malgré lui, un philosophe à la tête des affaires. Et je n’en suis pas moins méprisé à la cour. Oui, même après cette dernière grande victoire, on a composé sur moi une satire, où l’on m’appelle Victorinus ! Il faut que cela finisse !
HÉLÈNE
Oui, je le crois aussi.
JULIEN
Que devient la dignité d’un César dans de telles conditions !
HÉLÈNE
Non, tu as raison, Julien ; nous ne pouvons pas en rester là.
JULIEN, s'arrête.
Hélène, pourrais-tu me suivre?
HÉLÈNE, bas.
Ne crains pas pour moi ; je ne reculerai pas.
JULIEN
Eh bien, abandonnons tout ce travail ingrat ; quittons- le pour la solitude si longtemps désirée... !
Que dis -tu? Solitude!
JULIEN
Avec toi, ma chérie ; et avec mes chers livres, qu’ici j’ai si rarement pu ouvrir, et auxquels je n’ai osé consacrer que mes nuits sans sommeil.
ŒUVRES DE DRESDE
HÉLÈNE, le regarde du haut en bas.
Ah, comme ça !
JULIEN
Quoi d'autre?
HÉLÈNE
Eh bien oui ; quoi d'autre?
JULIEN
Oui, oui,... je demande, quoi d'autre?
HÉLÈNE, plus près .
Julien,... comment le roi barbare t'a-t-il salué?
JULIEN, reculant.
Hélène !
HÉLÈNE, encore plus près.
Quel était ce nom qui a trouvé un écho dans les rangs des soldats?
Imprudente; il y a peut-être ici quelqu'un pour écouter derrière chaque porte !
HÉLÈNE
Que crains-tu des écouteurs? La grâce de Dieu n'est-elle pas sur toi? N'as-tu pas été l'homme heureux dans toutes les rencontres?... Je vois le sauveur qui appelle; je vois l'ange à l'épée de feu qui a ouvert la voie à mon père, lorsqu'il a jeté Maxence dans le Tibre !
JULIEN
Je me soulèverais contre le souverain de l'empire !
HÉLÈNE
Seulement contre ceux qui sont entre vous. Oh, va, va ; frappe-les de l'éclair de ta colère; mets fin à cette vie étouffante et sans joie ! La Gaule est un désert perdu. Je
l’apostasie de césar, acte IV 135
gèle ici, Julien ! Je veux rentrer dans mon pays, vers le chaud soleil, à Rome et en Grèce.
JULIEN
Dans ton pays, chez ton frère?
HÉLÈNE, bas.
Constance est débile.
JULIEN
Hélène !
HÉLÈNE
Je suis à bout, te dis-je. Le temps passe. Eusébie est partie ; sa place vide est comme un appel aux honneurs et à la magnificence, tandis que je vieillis...
JULIEN
Tu ne vieillis pas ; tu es jeune et belle !
HÉLÈNE
Non, non, non ! Le temps passe ; je ne peux pas accepter et patienter ; la vie m’échappe !
JULIEN, la regarde.
Que tu es belle et séduisante, divinement !
HÉLÈNE, se serre contre lui.
Vraiment, Julien?
JULIEN
Tu es la seule femme que j’aie aimée,... la seule qui m’ait aimé.
HÉLÈNE
Je suis plus âgée que toi. Je ne veux plus vieillir. Quand tout sera fini, je...
JULIEN, se dégage.
Silence ! Je ne veux pas en entendre davantage.
ŒUVRES DE DRESDE
HÉLÈNE, le suit.
Constance meurt un peu chaque jour ; il est suspendu à un cheveu au-dessus de la tombe. O mon Julien chéri, tu as les soldats pour toi...
JULIEN
Tais-toi !
HÉLÈNE
Il n'est capable de supporter aucune émotion. Qu'est-ce donc qui pourrait le fairer eculer? Je ne pense à rien de sanglant. Fi, comment as-tu pu te l'imaginer? La peur suffira ; elle s'emparera de lui et mettra fin affectueusement à ses souffrances.
JULIEN
Oublies-tu la garde invisible qui entoure l’oint du Seigneur?
HÉLÈNE
Le Christ est bon. Oh, sois pieux, Julien, il pardonnera beaucoup. J'y aiderai. Des prières lui seront adressées pour toi. Loués soient les hommes saints ! Loués soient les martyrs ! Crois-moi, nous rachèterons tout plus tard. Donne-moi les Alamans à convertir ; j'enverrai des prêtres chez eux ; ils fléchiront sous la grâce de la croix.
JULIEN
Les Alamans ne fléchiront pas ainsi.
HÉLÈNE
Alors ils mourront ! Comme une fumée suave le sang montera vers lui, le Sauveur béni. Nous accroîtrons sa splendeur ; sa gloire sera publiée par nous. J'y prendrai part. A moi les femmes alamanes ! Si elles ne cèdent pas, on en fera un sacrifice ! Et alors, mon Julien,... quand tu me reverras...; rajeunie, rajeunie! Donne-moi les
l'apostasie de césar, acte IV
femmes alamanes, chéri ! Le sang, ... ce n'est pas un assassinat, et le moyen passe pour sûr..., un bain dans le sang de jeunes vierges...
JULIEN
Hélène, c'est criminel !
HÉLÈNE
Est-ce un crime d'être criminelle à cause de toi?
JULIEN
O belle, ô unique !
HÉLÈNE, s’incline sur ses mains.
Mon seigneur devant Dieu et devant les hommes !... Ne cède pas cette fois, Julien ! Mon héros, mon empereur ! Je vois le ciel ouvert. Les prêtres chanteront la gloire du Christ; mes femmes prieront en commun. (Les bras étendus.) O toi, béni ! O toi. Dieu des armées,... toi qui tiens dans ta main la grâce et la victoire...
JULIEN, jetant un coup d’œil vers la porte , s’écrie .
Hélène !
HÉLÈNE
Ah!
EUTHERIOS, du fond.
Seigneur, le messager de l’empereur...
Il est arrivé?
Oui, seigneur.
Son nom? Qui est-ce?
JULIEN EUTHERIOS JULIEN
EUTHERIOS
Le tribun Decentius.
HÉLÈNE
Vraiment? Le pieux Decentius *
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Avec qui a-t-il parlé?
EUTHERIOS
Avec personne, seigneur ; il arrive à l’instant.
JULIEN
Je veux le voir tout de suite. Et écoute ; ceci encore. Les généraux et chefs de corps se réuniront chez moi.
EUTHERIOS
Bien, très gracieux seigneur.
(Il sort par le fond.)
Eh bien, mon Hélène, on va voir...
HÉLÈNE, bas.
Quoi qu'il advienne, n'oublie pas que tu peux compter sur les soldats.
JULIEN
Ah, compter, compter;... je ne sais pas si je peux compter sur qui que ce soit.
(Le tribun Decentius entre par le fond.)
HÉLÈNE, va vers lui .
Bien venu, noble Decentius! Un visage romain,... et ce visage-là, plus que tous,... oh, quelle vivante lueur de soleil il répand sur notre Gaule inclémente.
LE TRIBUN DECENTIUS
L'empereur va au-devant de tes désirs et de ton espoir, haute princesse ! Nous croyons que la Gaule ne t’enchaînera plus longtemps.
HÉLÈNE
Si tu dis cela, tu apportes la joie. L'empereur pense donc à moi toujours avec amitié? Comment est sa santé?
l’apostasie de césar, ACTE IV
JULIEN
Va, va, ma chère Hélène.
DECENTIUS
La santé de l’empereur n’a nullement empiré.
Non, n’est-ce pas? C’est ce que je savais. Tous ces bruits inquiétants... ; Dieu soit loué, ce n’étaient que des bruits ! Remercie-le très cordialement, pieux Decentius ! Et sois remercié toi-même. Par quels riches cadeaux n’as-tu pas annoncé ton arrivée! Cadeaux impériaux...; non, non, cadeaux fraternels, en vérité ! Deux Nubiens d’un noir brillant,... il faut que tu les voies, mon Julien,... et des perles! Je les porte déjà. Et des fruits,... veloutés, superbes ; ah ; des pêches de Damas, des pêches dans des coupes d’or! Comme ils vont me rafraîchir;... des fruits, des fruits ; je languis ici en Gaule.
JULIEN
Un festin joyeux terminera la journée ; mais les affaires d’abord. Va, ma très chère épouse !
HÉLÈNE
Je vais à l'église,... prier pour mon frère et tous nos espoirs.
(Elle sort à droite.)
JULIEN, après un silence à' un instant.
Message ou lettres?
DECENTIUS
Lettres.
(Il lui tend un rouleau de papier.)
JULIEN, lit) réprime un sourire et tend la main.
Ensuite !
DECENTIUS
Noble César, c'est à peu près tout.
JULIEN
Vraiment? L'empereur n’a-t-il fait parcourir à son ami ce long chemin que pour...?
(Il a un bref éclat de rire> puis parcourt la salle.)
Knodomar, le roi des Alamans, était -il arrivé à Rome avant ton départ?
DECENTIUS
Oui, noble César.
JULIEN
Et comment se tire-t-il d’affaire dans ce pays étranger, dont il connaît si mal la langue? Car il la connaît très mal, Decentius. Il était la risée de mes soldats. Figure-toi, il confondait des mots aussi courants qu'empereur et César.
DECENTIUS, lève les épaules.
Un barbare. Qu'est-ce qu'on peut redire à cela?
JULIEN
Oui, qu’est-ce qu’on peut y redire? Mais l’empereur lui est bienveillant?
DECENTIUS
Knodomar est mort, Seigneur !
JULIEN, s'arrête.
Knodomar est mort?
DECENTIUS
Dans le quartier des étrangers sur le mont Celius.
JULIEN
Mort? Vraiment?... Oui, l’air de Rome est malsain.
l’apostasie de césar, ACTE IV 141
DECENTIUS
Le roi des Alamans est mort de nostalgie, seigneur ! L’ardent désir de la famille, de la liberté...
JULIEN
... consume, Decentius ; oui, oui, je sais... Je n’aurais pas dû l’envoyer vivant à Rome. J’aurais dû le faire tuer ici.
DECENTIUS
César a l’humeur clémente.
JULIEN
Hm... ! Nostalgie? Ah, vraiment!
( Au maître des écuries Siniula , qui entre par le fond.)
Te voilà, vieux faune? Ne fais plus le tentateur. (A Decentius.) Depuis la bataille d’Argentoratum, il me parle toujours du char triomphal et des chevaux blancs. (A Sintula.) Ce serait un voyage de Phaëton avec son attelage solaire emballé. Quelle en fut la fin? As-tu oublié... J'allais presque dire : as-tu oublié ton paganisme?... Excusemoi, Decentius, si je blesse tes oreilles pieuses.
DECENTIUS
' César flatte les oreilles de son serviteur, il ne les blesse pas.
Oui, oui ; supportons César quand il plaisante. Je ne vois vraiment pas comment le prendre autrement... Les voici.
(Le général Severus , le chef des prétoriens Florentins } plus un certain nombre de chefs de corps et seigneurs de la cour de César entrent par le fond.)
JULIEN, allant au-devant d'eux.
Bonjour, frères d'armes et amis ! Ne vous fâchez pas trop
ŒUVRES DE DRESDE
si je vous convoque ici tout droit avant que vous ayez secoué la boue et la fatigue de la route; j’aurais dû, évidemment, vous accorder quelques heures de repos ; mais...