ACTE V
(A Vienne. Un espace voûté dans les catacombes. A gauche, un escalier en colimaçon monte. Dans le mur du fond est creusé un escalier qui se termine en haut à une porte fermée. Devant à droite, de nombreux degrés descendent vers les salles plus profondes. L'espace est faiblement éclairé par une lampe suspendue.)
César Julien , la barbe hirsute et les vêtements salesy se tient penché audessus de V ouverture à droite. Un chant de psaumes résonne faiblement à travers la porte de l'église construite au-dessus.
JULIEN, parlant en bas.
Encore aucun signe?
UNE VOIX, dans les profondeurs.
Aucun.
JULIEN
Ni oui ni non? Ni pour ni contre?
la voix
Les deux à la fois.
JULIEN
C'est, autant dire, rien.
LA voix
Attends, attends.
J ai attendu cinq jours. Tu n'en demandais que trois.
l'apostasie de césar, acte V
Je te le dis,... je ne suis pas d’humeur à... (Il écoute vers la sortie et dit à mi-voix :) Ne parle pas !
SALLUSTE, entre par la gauche.
Seigneur, seigneur !
JULIEN
C’est toi, Salluste? Que viens-tu faire ici?
SALLUSTE
Quelles épaisses ténèbres. . . ; ah, je te vois.
JULIEN
Que veux-tu?
SALLUSTE
Te servir, si je le pouvais,... te ramener chez les vivants.
JULIEN
Quoi de nouveau là-haut dans le monde?
SALLUSTE
Les soldats s’agitent ; nous observons à toutes sortes d’indices qu’ils vont bientôt perdre patience.
JULIEN
Le soleil brille sans doute en ce moment, là-haut?
SALLUSTE
Oui, seigneur.
JULIEN
La voûte du ciel est comme une mer de lumières étincelantes. Le soleil est peut-être au plus haut. Il fait chaud ; l’air vibre au long des murs ; le fleuve à demi desséché murmure sur les cailloux blancs... Belle vie, ; beau monde !
SALLUSTE
Oh, viens, viens, seigneur! Ce séjour dans les catacombes est interprété à grand dommage pour toi.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Comment T interprète-t-on?
SALLUSTE
Puis- je le dire?
JULIEN
Tu peux et tu dois. Comment l'interprète-t-on?
SALLUSTE
Beaucoup de gens croient que c'est moins le deuil que le remords qui ta si étrangement poussé à te cacher sous terre.
JULIEN
Ils croient que je l'ai tuée?
SALLUSTE
L'aspect mystérieux de cette histoire doit les excuser, si...
JULIEN
Personne ne Ta tuée, Salluste. Elle était trop pure pour ce monde de péché ; c'est pourquoi un ange descendait du ciel, chaque nuit, dans sa chambre, et l'appelait. Quelle autre explication? Ne sais- tu pas que les prêtres, à Lutèce, ont expliqué sa mort de cette façon? Et les prêtres doivent le savoir. Son convoi funèbre jusqu'ici n'a-t-il pas été comme un cortège triomphal à travers le pays? Toutes les femmes de Vienne n'ont-elles pas couru au-devant de son cercueil hors des portes de la ville, ne l'ont-elles pas salué avec des branches vertes dans les mains, n’ontelles pas étendu des tapis sur le chemin, entonné des actions de grâce en l'honneur de cette épouse céleste, qui était menée vers la maison de son époux?... De quoi as-tu ri?
Moi, seigneur?
SALLUSTE
l’apostasie de césar, acte V
JULIEN
Nuit et jour, depuis lors, j’ai entendu les chants nuptiaux. Écoute, écoute ; elle est enlevée dans sa gloire vers les hauteurs. Oui, certes, c’était une vraie femme chrétienne. Elle se tenait strictement au précepte;... elle donnait à César ce qui était à César, et à l’autre elle donnait... ; mais ce n’est pas de cela que nous avions à parler ; tu n’es pas initié aux secrets de la doctrine, Salluste!... Ce sont les nouvelles, que je te demandais?
SALLUSTE
La plus importante que je sache est que l’empereur, en apprenant ce qui s’était passé à Lutèce, s’est enfui, dit-on, jusqu’à Antioche.
JULIEN
Cette nouvelle-là, je la connais. Constance nous voyait déjà, sans doute, devant les portes de Rome.
SALLUSTE
Les amis qui ont pris hardiment ton parti dans cette périlleuse affaire voyaient en esprit le même spectacle.
JULIEN
Le moment ne nous est pas favorable, Salluste. Ne sais-tu pas que, pendant les jeux militaires, avant le départ de Lutèce, mon bouclier s’est brisé, si bien que la poignée seule m’est restée? Et ne sais-tu pas que, lorsque j’ai voulu monter à cheval, le serviteur dont les mains réunies me servaient d’escabeau a roulé par terre.
SALLUSTE
Tu es monté en selle tout de même, seigneur !
JULIEN
Mais l’homme est tombé.
De meilleurs hommes tomberont, si César hésite.
JULIEN
L’empereur est débile.
SALLUSTE
L’empereur vit. Les lettres que tu lui as écrites sur ta proclamation...
JULIEN
Sur la proclamation qu’on m’a imposée. On m’a forcé... ; il n’y avait pas de choix.
SALLUSTE
L’empereur n’admet pas cette explication. Son intention, lorsqu’une armée aura été rassemblée dans les pays d’Orient, est de se précipiter sur la Gaule...
JULIEN
D’où sais-tu?
SALLUSTE
Par un hasard, seigneur ! Je t’en supplie, crois-moi !
JULIEN
Bien, bien ; lorsque cela aura lieu, j ’irai au-devant de Constance,... non pas l’épée à la main...
SALLUSTE
Non ! Comment donc penses-tu aller à sa rencontre?
JULIEN
Je veux donner à l’empereur ce qui est à l’empereur.
Veux-tu dire par là que tu te retireras?
JULIEN
L’empereur est débile.
l’apostasie de césar, acte V
SALLUSTE
Oh, frivole espérance ! (Il se jette à genoux.) Alors prends ma vie, seigneur !
JULIEN
Que signifie !
SALLUSTE
César, prends ma vie ; je préfère mourir par ton ordre plutôt que par celui de l’empereur.
JULIEN
Lève-toi, ami !
SALLUSTE
Non ; laisse-moi aux pieds de mon César et tout avouer. Oh ! très cher seigneur, . . . être obligé de raconter cela !... Lorsque je suis venu te trouver dans ton camp près du Rhin,... lorsque je t’ai rappelé notre amitié d’autrefois, au temps où nous étions ensemble en Grèce,... lorsque je t’ai demandé de partager avec toi les dangers de la guerre,... je venais alors, ô César, en qualité d’espion secret à la solde de l’empereur...
Toi... !
SALLUSTE
J’avais depuis quelque temps l’esprit enflammé de colère contre toi ; tu te rappelles ce léger désaccord à Milan, — non léger pour moi, qui avais espéré que César m’aiderait à rétablir ma prospérité chancelante. A Rome on sut tirer avantage de cette affaire ; on pensa que j’étais l’homme qu’il fallait pour surveiller tes pas.
JULIEN
Et tu as pu te vendre pour cela? Quelle noire trahison !
SALLUSTE
J’étais perdu, seigneur ; et il me semblait que César t. x.
ŒUVRES DE DRESDE
m’avait abandonné. Oui, mon César, je t’ai trahi... les premiers mois ; pas plus longtemps. Ton affabilité, ton grand cœur, toute la faveur que tu me témoignais...; je devins ce que j'avais prétendu être, ton partisan fidèle, et dans mes lettres secrètes à Rome, je mystifiai ceux qui m'avaient envoyé.
JULIEN
Ces lettres étaient de toi? Oh, Salluste !
SALLUSTE
Elles ne contenaient rien qui pût te nuire, seigneur. Ce que d’autres peuvent avoir écrit, je l’ignore ; je sais seulement que j’ai bien souvent gémi, tourmenté par un silence obligé et détesté. Je me suis risqué le plus loin qu'il m’était possible. Ce document adressé à un homme non désigné, dans ton camp, où était donnée la nouvelle de l’entrée triomphale de l’empereur à Rome, et que tu as trouvé un matin, glissé sous ta tente, pendant le retour à Lutèce... ; tu l'as bien trouvé, seigneur?
JULIEN
Oui, oui...
SALLUSTE
Il m’était adressé à moi, et un hasard favorable m’a permis de le faire parvenir entre tes mains. Parler, je n’osais pas. Je voulais parler, mais je ne pouvais pas; je remettais de jour en jour l’aveu de ma honte. Oh, punis-moi, seigneur ; vois, je suis à tes pieds !
JULIEN
Lève-toi, tu m’es plus cher ainsi... gagné malgré moi et malgré toi. Lève-toi, ami de mon âme ; nul ne touchera un cheveu de ta tête.
l’apostasie de césar, acte V
SALLUSTE
Prends plutôt cette vie que tu n'auras pas longtemps le pouvoir de défendre. Tu dis que l’empereur est débile. (Il se lève.) Mon César, ce que j’ai juré de taire, je le révèle maintenant. La débilité de l’empereur ne laisse aucun espoir pour toi. L’empereur se remarie.
JULIEN
Quelle folie! Comment peux-tu penser...?
L’empereur se remarie, seigneur! (Il lui tend quelques papiers.) Lis, lis, noble César ; ces lettres ne te laisseront aucun doute.
JULIEN, saisit les papiers et lit.
Oui, lumière et puissance du soleil... !
SALLUSTE
Oh, que n’ai-je osé parler plus tôt !
JULIEN, lisant toujours.
Il épouse une femme. Constance... cet homme que l’ombre gagne...! Faustina..., que dit-on là? Jeune, à peine dix-neuf ans..., une fille de... ah, une fille de cette famille orgueilleuse. Donc, une ardente chrétienne. (Il replie les papiers.) Tu as raison, Salluste ; sa débilité ne laisse aucun espoir. Qu’il soit débile, mourant,... qu’importe? Faustina n’est-elle pas pieuse? Un ange annonciateur apparaîtra ; ou bien... ; ha-ha ! bref,... d’une manière ou d’une autre..., on fera qu’il y ait un jeune César, et alors...
SALLUSTE
Hésiter, c’est se perdre.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Ceci a été préparé de loin, et en grand mystère, Salluste. Oui, s'il en est ainsi, toutes les énigmes s'expliquent. Hélène,... ce n'a pas été, comme je le supposais, sa langue imprudente qui l'a perdue...
Non, seigneur.
JULIEN
... On a pensé, ... on a cru que... ; ô insondable justice niveleuse ! c'est pour cela qu’elle devait faire place nette.
SALLUSTE
Oui, pour cela ; je fus celui sur qui l'on jeta d’abord les yeux, à Rome. Oh, seigneur, tu ne doutes pas que j'aie refusé? Je prétextai l'impossibilité de trouver une occasion ; on m'assura que l'on avait renoncé à cette entreprise criminelle, et alors... !
JULIEN
Ils ne s'arrêteront pas à... au double cadavre du cercueil de pierre, là-haut. Constance se marie. C'est pourquoi il fallait me désarmer à Lutèce.
SALLUSTE
Tu n'as qu'un moyen de salut, mon César ; il faut que tu agisses avant que l’empereur reprenne des forces.
JULIEN
Si je me retirais volontairement dans la solitude, pour m'adonner à la sagesse qu'ici j'ai dû nécessairement négliger? Les nouveaux maîtres du pouvoir toléreraient-ils une telle existence? Le fait seul de me savoir vivant serait-il comme une épée suspendue sur leurs têtes?
l'apostasie de césar, acte V
Les parents de la future impératrice sont les hommes qui entouraient César Gallos pendant ses dernières heures.
JULIEN
Le tribun Skudilo. Crois-moi, ami,... je ne 1* ai pas oublié. Et c'est pour ce sanglant empereur que je céderais et périrais ! C'est lui que je ménagerais, lui qui, tant d'années durant, n'a fait que se vautrer parmi les cadavres de mes proches.
SALLUSTE
Si tu le ménages, d'ici trois mois il va se vautrer parmi les cadavres de tes partisans.
JULIEN
Oui, oui ; en cela tu as raison, évidemment. C'est pour moi presque une obligation de marcher contre lui. Si je le fais, je ne le ferai pas pour moi. N'est-ce pas le sort de milliers de gens dont il s'agit ici? N'est-ce pas la vie de milliers de gens qui est en jeu? Est-il même en mon pouvoir d'éviter les décisions extrêmes? Tu es plus coupable que moi, Salluste. Pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt?
SALLUSTE
A Rome, on m'a fait prêter un serment solennel de me taire.
JULIEN
Un serment. Aha. Par les dieux de tes pères?
SALLUSTE
Oui, seigneur,.., par Zeus et par Apollon.
JULIEN
Et pourtant tu romps le serment.
Je désire vivre.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN
Mais les dieux?
SALLUSTE
Les dieux... ils sont loin.
JULIEN
Oui, vos dieux sont loin ; ils ne sont pas une entrave ; ils ne gênent personne ; ils laissent à l’homme les coudées franches pour l’action. Oh, ce bonheur grec, de se sentir libre ! .
Tu disais que l’empereur, vindicatif comme il est, versera le sang de mes fidèles. Oui, qui peut douter qu’il en sera ainsi? Knodomar a-t-il été épargné? Prisonnier inoffensif, n’a-t-il pas dû payer de sa vie une faute de langage? Car... je le sais, Salluste... on l’a tué; c’était un mensonge, ce bruit de la nostalgie du barbare. A quoi devons-nous donc nous attendre, nous? Sous quel aspect odieux le tribun Decentius n’aura-t-il pas présenté les événements à Rome?
SALLUSTE
On s’en rend compte surtout par la prompte fuite de la cour à Antioche.
JULIEN
Et ne suis-je pas le père de l’armée, Salluste?
Le père des soldats ; le rempart et le protecteur de leurs femmes et de leurs enfants.
JULIEN
Et quel sera le sort de l’empire, si j’hésite maintenant? Un empereur débile, et après lui un enfant mineur sur le trône souverain ; dissensions et désordres ; lutte de tous contre tous pour s’emparer du pouvoir... J’eus une vision.
l’apostasie de césar, acte V 183
il y a quelques nuits. Une figure m’apparut, la tête entourée d’un cercle de lumière ; elle me regarda en colère et dit : choisis ! Puis, elle s’est dissoute comme une buée du matin qui se lève. Jusqu’ici j’avais supposé que cette vision se rapportait à de tout autres affaires ; mais maintenant que je connais le mariage prochain de l’empereur...
Oui, en vérité, il s’agit de choisir avant que le malheur fonde sur l’empire. Je ne songe pas à mon propre avantage ; mais puis- je me refuser à choisir, Salluste? Et n’est-ce pas mon devoir envers l’empereur de défendre ma vie? Ai-je le droit de rester les bras ballants et d’attendre les assassins que, dans son angoisse folle, il paye pour me frapper? Ai-je le droit de fournir au malheureux Constance l’occasion de charger d’un nouveau crime sanguinaire sa tête lourde de péchés? Ne vaut-il pas mieux pour lui,... comme il est dit dans les Écritures,... souffrir l’injustice que la commettre? Si donc le dommage que je cause à mon cousin peut être appelé injuste, je suis d’avis que mon injustice est compensée par le fait que j’empêche mon cousin de commettre une injustice envers moi . Je crois que Platon et Marc-Aurèle, cet époux couronné de Sophia, m’approuveraient tous deux sur ce point. La question, en tout cas, ne serait pas tout à fait indigne des philosophes, mon cher Salluste!... Oh, si j’avais du moins Libanios ici !
SALLUSTE
Seigneur, tu as toi-même assez étudié la science pour...
C’est vrai, c’est vrai ; et pourtant j’aimerais connaître l’opinion de certains autres. Non que je' sois indécis. Ne le crois pas. Et je ne pense pas non plus que nous ayons aucun
ŒUVRES DE DRESDE
motif de désespérer d’un heureux succès. Car les présages dont nous parlions ne doivent aucunement nous effrayer. Puisque jJai conservé la poignée, lorsque mon bouclier s’est brisé au cours des jeux, cela me paraît à bon droit pouvoir être interprété ainsi : ce que ma main aura une fois saisi, je réussirai à le garder. Et si, en montant à cheval, j’ai fait tomber par terre l’homme qui m’aidait à me mettre en selle, il me semble que ceci annonce une brusque chute de Constance, à qui je dois mon élévation. Quoi qu’il en soit, mon Salluste, j’ai l’intention de composer un mémoire, où sera clairement justifié le...
SALLUSTE
C’est parfait, gracieux seigneur ; mais les soldats sont impatients ; ils désirent te voir, et apprendre leur sort de ta propre bouche.
JULIEN
Va, va, et calme-les ;... dis-leur que César se montrera bientôt.
SALLUSTE
Seigneur, ce n’est pas César, c’est l’empereur lui-même qu’ils veulent voir.
JULIEN
L’empereur arrive.
Alors il arrive... même les mains vides... avec des milliers de vies dans ses mains.
JULIEN
Un simple troc, Salluste ; la vie de milliers d’hommes contre la mort de milliers d’hommes.
SALLUSTE
Tes ennemis ont-ils droit à la vie?