COURTISANS, RHÉTEURS ET POÈTES
O pieux empereur, ne tolère pas cela ! Punis ce téméraire !
ŒUVRES DE DRESDE
HEKEBOLIOS
Il est fou, seigneur. Laisse-le aller. Regarde,... la folie éclate dans ses yeux.
JULIEN
Oui, sans doute, il faut appeler cela folie. Mais c'est plus que de la folie. Vouloir démolir ce magnifique temple, élevé à une non moins magnifique déesse ! Et cela justement à la déesse à la faveur de qui je dois les actions dont parlent même les peuples les plus lointains? Quelle espérance de victoire et de succès pourrais-je concevoir désormais, si je laissais faire cela?... Grégoire, je t'ordonne de retourner à Césarée et de faire savoir aux citoyens que j'interdis cette œuvre scandaleuse.
GRÉGOIRE
C'est impossible, seigneur! L'affaire en est venue à ce point qu'il s'agit pour nous de choisir entre la crainte humaine et l'obéissance à Dieu. Nous ne pouvons pas céder.
JULIEN
Alors vous éprouverez jusqu'où s'étend le bras de l'empereur !
GRÉGOIRE
Le bras de l'empereur est puissant dans les choses de la terre ; et je tremble, comme les autres, devant lui.
JULIEN
Montre-le donc en fait ! Ah, Galiléens, vous comptez sur mon indulgence. Ne vous y fiez pas; car vraiment...
(Bruit à l’entrée. Le coiffeur Eunapios , suivi de plusieurs citoyens , se précipite.)
JULIEN
Qu'est-ce que c'est? Eunapios, que t'est-il arrivé?
l’empereur JULIEN, ACTE II
EUNAPIOS
Oh, que mes yeux aient pu être témoins d’un pareil spectacle !
JULIEN
Quel spectacle as-tu vu?
EUNAPIOS
Vois, très gracieux empereur, j’arrive sanglant, meurtri, et pourtant heureux d’être le premier qui implore le châtiment...
JULIEN
Parle;... qui t’a frappé?
EUNAPIOS
Permets-moi, seigneur, de présenter ma plainte.
J’étais sorti de la ville, à cette heure matinale, pour visiter le petit temple de Venus que tu as récemment fait mettre en état. Lorsque j’arrivai, des chants et le son des flûtes m’accueillirent. Des femmes exécutaient des danses gracieuses dans le vestibule, et à l’intérieur je trouvai tout l’espace rempli d’une foule enthousiaste, pendant que les prêtres, devant l’autel, offraient les sacrifices que tu as prescrits.
JULIEN
Bien, bien ; après !
EUNAPIOS
J’avais à peine eu le temps de tourner dévotieusement mes pensées vers cette déesse enchanteresse que je révère et honore particulièrement,... lorsqu’une troupe nombreuse de jeunes gens envahit le temple...
JULIEN
Pas des Galiléens, au moins?
ŒUVRES DE DRESDE
EUNAPIOS
Si, seigneur,... des Galiléens.
JULIEN
Ah!
EUNAPIOS
Quelle scène a suivi ! Pleurant sous les injures et les coups de bâtons de ces hommes brutaux, les danseuses du vestibule s’enfuirent vers nous. Les Galiléens se sont rués sur nous tous, nous ont maltraités et outragés de la manière la plus honteuse.
JULIEN, descend de V estrade.
Attendez, attendez!
EUNAPIOS
Hélas, si encore ces violences n’avaient atteint que nous ! Mais ces forcenés sont allés plus loin. Oui, gracieux empereur,... bref : l'autel est renversé, la statue de la déesse réduite en morceaux, les entrailles de la victime jetées dehors en pâture aux chiens...
JULIEN, arpente la salle.
Attendez, attendez, attendez!
Seigneur, la parole de ce seul homme ne suffit pas...
JULIEN
Silence !
(A Eunapios.)
Connaissais-tu quelques-uns de ces profanateurs?
EUNAPIOS
Pas moi, seigneur ; mais ces citoyens en connaissaient plusieurs.
l’empereur julien, ACTE II
JULIEN
Prenez des gardes avec vous. Saisissez autant des coupables que vous pourrez en trouver. Jetez-les en prison. Les prisonniers désigneront les autres ; et lorsque je les aurai tous en mon pouvoir...
GRÉGOIRE
Que feras-tu, seigneur?
JULIEN
Le bourreau pourra te le dire. Toi et les citoyens de Césarée, vous apprendrez à quoi il faut vous attendre, si, avec votre entêtement galiléen, vous vous obstinez dans votre entreprise.
(L* empereur , dans une violente colère , sort par la gauche; Eunapios et ses témoins s'en vont avec la garde; les autres se dispersent.)
(Une place à Antioche. Au premier plan à droite, une rue débouche sur la place; à gauche au fond, la vue s'étend dans une ruelle étroite et sinueuse.)
Une grande foule de gens remplit la place. Des vendeurs crient leurs mar¬
chandises. Çà et là des groupes de citoyens causent avec animation .
UN CITOYEN
Mais, bon Dieu du ciel, à quel moment ce malheur est-il arrivé?
UN AUTRE CITOYEN
Ce matin, je te dis ; ce matin de très bonne heure.
PHOKION, qui est entré par la rue à droite.
Mon cher, trouves-tu convenable d’appeler ça un malheur? Je l’appelle un crime, et même un crime très impudent.
ŒUVRES DE DRESDE
LE SECOND CITOYEN
Oui, oui ; c’est bien vrai ; ce fut fait avec une grande impudence.
PHOKION
A-t-on idée de ça... oui, c’est bien du coup de main sur le temple de Venus que vous parlez? Bon. A-t-on idée de ça, je disais, en un moment où l’empereur lui-même est dans la ville... ! Et puis, choisir un jour pareil... un jour...
UN TROISIÈME CITOYEN, s'approche de ceux qui parlent.
Dites-moi, bons étrangers, qu’est-ce au juste qui...?
PHOKION
Je dis, un jour comme celui-ci, où notre auguste souverain va lui-même officier à la fête d’Apollon.