MAL KO S
Gracieux empereur, c’est une habitude ancienne dans notre famille de confesser le Christ.
Et tu dis cela ainsi tout simplement, sans honte ?
MALKOS
Mon adversaire est plus audacieux que moi, seigneur ! Il circule et sort comme autrefois; il n’a pas quitté la ville lorsque le bruit s’est répandu que tu allais venir.
JULIEN
N’a pas quitté? Et pourquoi l’aurait-il fait, lui qui soutient l’intérêt des dieux?
MALKOS
Très gracieux empereur, sûrement, tu as entendu parler du teneur de livres Thalassios?
JULIEN
Comment ! Ce Thalassios qui, pour se mettre bien en cour auprès de mon prédécesseur, tandis que j’étais en Gaule calomnié et menacé de bien des dangers, a proposé aux citoyens, ici, à Antioche, en pleine place publique, de demander à l’empereur la tête du César Julien !
l'empereur julien, ACTE II
MALKOS
Seigneur, c’est lui-même, ton ennemi mortel, qui me fait du tort.
JULIEN
Vraiment, Malkos, j’ai, autant que toi, motif de me plaindre de cet homme.
MALKOS
Dix fois plus, mon gracieux empereur !
JULIEN
Qu’en penses-tu? Allons nous joindre nos deux affaires et le citer ensemble?
MALKOS
Oh, quelle grâce extrême ! Je suis un homme dix fois heureux !
JULIEN
Homme dix fois insensé ! Thalassios circule et sort comme au+ refois, dis-tu? Il n’a pas quitté la ville à mon arrivée. Thalassios me connaît mieux que toi. Va-t’en. Lorsque je citerai Thalassios pour ma tête, tu pourras le citer pour ton terrain.
MALKOS, se tord les mains .
Oh, moi dix fois malheureux !
(Il sort au fond ; les autres applaudissent de nouveau l'empereur.)
JULIEN
C’est bien, mes amis; réjouissez-vous de ce que j’ai réussi, d’une manière qui n’est pas trop indigne, à commencer cette journée qui est particulièrement consacrée à célébrer le rayonnant Apollon. N’est-il pas digne d’un philosophe, en effet, de négliger les outrages à lui-même adressés, tandis qu’il punit rigoureusement le préjudice
ŒUVRES DE DRESDE
causé aux dieux immortels? Je ne me rappelle pas si Marc- Aurèle, ce disciple couronné de la science, s’est jamais trouvé dans un cas semblable ; mais s’il y a été, nous devons espérer qu’il n’a pas agi tout à fait autrement que moi, qui me fais honneur de suivre humblement ses traces.
Que ceci vous serve de règle de conduite, que vous devrez observer à l’avenir. Dans le palais, sur les places publiques, au théâtre, même,... si je ne répugnais pas à entrer dans un pareil lieu de folie,... il peut être convenable de me saluer de vos acclamations et d’applaudissements joyeux. Je sais qu’un tel hommage était bien accueilli par Alexandre de Macédoine et par Jules César, ces hommes à qui la déesse du bonheur accorda de briller au-dessus des autres mortels.
Mais lorsque vous me voyez entrer dans un temple, c’est une autre affaire. Alors il faut vous taire, ou bien adresser vos acclamations aux dieux, et non à moi que vous voyez avancer les yeux à terre et le front penché. Et j’espère surtout que vous observerez cette règle aujourd’hui, où je vais offrir un sacrifice à un dieu aussi supérieur et puissant que celui que nous connaissons sous le nom de Roi-Soleil, et qui grandit encore à nos yeux, lorsque nous songeons qu’il est le même que certains peuples orientaux appellent Mithra.
Et là-dessus,... si personne n'a rien à dire...
LE PRÊTRE A LA PORTE, 5e redresse .
Au nom de Dieu le Seigneur!
JULIEN
Qui parle là?
LE PRÊTRE
Un serviteur de Dieu et de l’empereur.
l’empereur JULIEN, ACTE II
JULIEN
Approche. Que veux-tu?
LE PRÊTRE
Parler à ton cœur et à ta conscience.
JULIEN, bondit .
Quelle voix ! Que vois- je ! Malgré la barbe et le costume !... Grégoire !
LE PRÊTRE
Oui, mon puissant seigneur.
JULIEN
Grégoire ! Grégoire de Nazianze !
GRÉGOIRE
Oui, gracieux empereur.
JULIEN, est descendu , lui a pris les mains et le r e garde longuement .
Un peu vieilli ; plus brun ; plus gros. Non, ce n'était qu'au premier coup d’œil ; maintenant, tu es le même qu’autrefois.
GRÉGOIRE
Ah, que n’en puis-je dire autant de toi, seigneur !
JULIEN
Athènes. La nuit sous les arcades. Aucun homme n’a été plus près de mon cœur que toi.
Ton cœur? Hélas, empereur, de ton cœur tu as arraché un meilleur ami que moi.
JULIEN
Tu veux parler de Basile?
GRÉGOIRE
Je veux parler d’un plus grand que Basile.
ŒUVRES DE DRESDE
JULIEN, assombri.
Ah, bon ! C’est cela que tu es venu me dire? Et dans ce costume...
GRÉGOIRE
Ce n’est pas moi qui ai choisi ce costume, seigneur.
JULIEN
Pas toi? Qui donc?
GRÉGOIRE
Celui qui est plus grand que l’empereur.
JULIEN
Je connais ces façons de parler galiléennes. Au nom de notre amitié, passe.
GRÉGOIRE
Laisse-moi commencer par te raconter comment il se fait que tu me vois ici, ordonné prêtre de l’Église que tu persécutes.
JULIEN, avec un regard acéré.
Persécutes !
(Il remonte sur l'estrade et s'assied.)
Maintenant tu peux continuer.
GRÉGOIRE
Tu sais quelles étaient mes idées sur les choses divines au temps où nous vivions gaiement ensemble à Athènes. Mais il était alors loin de ma pensée de renoncer aux joies de la vie. L’ambition ou la soif des richesses, j’ose le dire, ne m’ont jamais tenté ; pourtant, je ne serais pas sincère, si je voulais nier que mes yeux et mon esprit s’attachaient avec admiration à toute la splendeur qui se révélait à moi dans la science et l’art antiques des Grecs. Les * querelles et toutes les luttes mesquines qui se produisaient dans notre Église me chagrinaient profondément ; mais je
l'empereur JULIEN, ACTE II 263
n’y prenais aucune part ; je servais mes compatriotes dans les affaires civiles; c’était tout...
Alors vinrent des nouvelles de Constantinople. On disait que Constance était mort de peur à cause de tes entreprises, et t’avait institué son héritier. Reçu comme un être surhumain, et le bruit de tes victoires volant devant toi, tu étais monté, toi, le héros de la Gaule et de la Germanie, sans un coup d’épée, sur le trône de Constance. Le monde était à tes pieds.
Alors vinrent d’autres nouvelles. Le maître de la terre s’armait en guerre contre le maître du ciel...
JULIEN
Grégoire, comment oses-tu!...
Le maître des corps s’armait en guerre contre le maître des âmes. Je suis ici devant toi dans l’effroi de ma chair ; mais je ne veux pas mentir. Veux-tu entendre la vérité, ou dois-je me taire?
JULIEN
Tu dois parler, Grégoire.
GRÉGOIRE
Qu’est-ce que mes coreligionnaires n’ont pas dû endurer ces derniers mois? Combien de condamnations à mort ont été prononcées et exécutées de la manière la plus cruelle? Le secrétaire d’État Gaudenzios,... Artemios, le précédent gouverneur d’Égypte,... les deux tribuns Romanos et Vincenzios...
JULIEN
Tu ne connais pas ces affaires. Je t’assure que la déesse de la justice aurait versé des larmes, si ces traîtres s’en étaient tirés la vie sauve.
264 ŒUVRES DE DRESDE
GRÉGOIRE
Soit, mon empereur, mais je t’assure qu’il y a une condamnation à mort que le dieu de la justice ne te pardonnera jamais. Ursulos ! Cet homme qui a été un ami pour toi dans des jours d’épreuves ! Ursulos qui t’a, au péril de sa vie, avancé de l’argent en Gaule; Ursulos, dont tout le crime était sa foi chrétienne et sa sincérité...
JULIEN
Ah, ceci, tu le tiens de ton frère Césarios.
GRÉGOIRE
Punis-moi, seigneur ; mais épargne mon frère.
Tu sais bien que tu ne risques rien, Grégoire. Au surplus, je te donne raison sur ce point que Nevita a procédé avec trop de rigueur.
GRÉGOIRE
Oui, ce barbare qui, sous son vernis grec, ne parvient pas à cacher son origine... !
JULIEN
Nevita remplit ses fonctions avec zèle et je ne peux pas être partout moi-même. J’ai sincèrement déploré la mort d’Ursulos, et je regrette profondément que ni le temps ni les circonstances ne m’aient permis d’examiner son affaire moi-même. Je l’aurais certainement épargné, Grégoire. J’ai aussi pensé à restituer à ses héritiers ce qu’il a laissé.
GRÉGOIRE
Noble seigneur, tu ne me dois aucun compte de tes actions. J’ai seulement voulu te dire que toutes ces nouvelles sont tombées comme un éclair à Césarée, à Nazianze,
l'empereur JULIEN, ACTE II
et dans les autres villes de Cappadoce. Comment te décrirai-je l'effet produit? Nos dissensions intérieures se sont tues devant le danger commun. De nombreux faux fidèles de l'Église ont apostasié ; mais dans beaucoup de cœurs indifférents, la lumière du Seigneur s'est allumée et a brillé avec un éclat imprévu. Cependant les calamités pleuvaient sur le peuple de Dieu. Les païens... oui, mon empereur, ceux que, moi, j'appelle les païens... commençaient à nous menacer, à nous faire du tort, à nous persécuter...
Représailles,... représailles, Grégoire!
GRÉGOIRE
Loin de moi la pensée de vouloir tout défendre de ce que mes coreligionnaires peuvent avoir commis dans l'excès de leur zèle pour la cause de l'Église. Mais toi, qui es très éclairé, et qui es le souverain de tous, tu ne peux pas tolérer que les vivants soient punis pour les fautes des morts. Et pourtant cela est arrivé en Cappadoce. Les ennemis des chrétiens, peu nombreux, mais avides de gain, et brûlant du désir d'être agréables aux nouveaux fonctionnaires, ont excité le désordre et l’inquiétude dans la population des villes et de la campagne.
Je ne pense pas ici principalement aux outrages que nous avons dû subir, ni aux violations de notre droit de propriété dûment acquis, et qui nous a été fréquemment contesté ces derniers temps. Ce qui nous inquiète surtout, moi et tous mes frères réfléchis, c'est le danger qui en résulte pour les âmes. Beaucoup de gens sont mal assurés dans la foi, et ne sont pas tout à fait capables de détourner leur pensée des biens terrestres. Le pénible traitement
ŒUVRES DE DRESDE
qui doit être enduré désormais par quiconque porte le nom chrétien a déjà entraîné plus d’une apostasie. Seigneur, c’est voler des âmes au royaume de Dieu.
JULIEN
Oh, mon sage Grégoire,... comment peux-tu dire cela? Je suis étonné ! Ne devrais-tu pas, au contraire, en bon Galiléen, te réjouir de ce que vos communautés sont débarrassées de ces gens?
GRÉGOIRE
Gracieux empereur, je ne suis pas de cet avis. J’ai, moimême, été négligent en matière de foi, et je considère tous ceux qui sont dans ce cas comme des malades qui sont susceptibles de revenir à la santé, tant qu’ils restent dans le sein de l’Église. C’était aussi ce que l’on pensait dans notre petite communauté de Nazianze. Des frères et des sœurs inquiets se réunirent pour se concerter et savoir ce qu’il y aurait à faire contre les malheurs du temps. Des délégués de Césarée et des autres villes se joignirent à eux. Mon père est débile et... comme il le reconnaît avec regret... il n’a pas l’indomptable fermeté de caractère que ces jours d’angoisse exigent de celui qui occupe le siège épiscopal. L’assemblée décida, en conséquence, que l’on choisirait pour l’assister un homme plus jeune, qui pourrait tenir uni le troupeau du Seigneur.
Le choix tomba sur moi.
JULIEN
Ah!
GRÉGOIRE
J’étais alors absent, en voyage. Mais en mon absence, et sans me consulter, mon père me consacra prêtre et m’envoya le costume sacerdotal.
l’empereur JULIEN, ACTE II
Cette nouvelle me parvint à Tiberina, ma maison de campagne, où je passais quelques jours avec mon frère et mon ami de jeunesse Basile de Césarée.
Seigneur,... si l’on m’avait annoncé ma condamnation à mort, je n’aurais pas été plus effrayé.
Moi, prêtre ! Je le voulais, et je ne le voulais pas. Je le devais,... et je n’osais pas. Je luttai contre Dieu le Seigneur, à la manière dont le patriarche luttait contre lui au temps de l’Ancien Testament. Comment j’ai passé la nuit qui suivit, je ne sais. Mais ce que je sais, c’est que le coq n’avait pas encore chanté, lorsque j’ai parlé face à face avec le Crucifié... Alors, je fus à lui.
JULIEN
Folie ; folie ! Je connais ces rêves-là.
GRÉGOIRE
En retournant à Nazianze, je traversai Césarée. Oh, quelle situation lamentable j’observai là! Je trouvai la ville pleine de cultivateurs en fuite, qui avaient abandonné maisons et fermes, parce que la sécheresse de cet été avait roussi les semences et ravagé tous les vignobles et les olivettes. Pour éviter la mort par la faim, ils s’étaient réfugiés chez des affamés. Les paysans étaient là... hommes, femmes, enfants... couchés en tas le long des murs, secoués par la fièvre, tourmentés par la faim. Qu’est-ce que Césarée pouvait leur offrir,... cette malheureuse ville appauvrie, qui ne s’était encore qu’à demi relevée depuis le grand tremblement de terre d’il y a deux ans? Et au milieu de tout cela, sous la chaleur accablante, avec les secousses fréquentes du sol, nous devions voir les sacrifices impies qui avaient lieu jour et nuit. Les
ŒUVRES DE DRESDE
autels renversés étaient reconstruits en toute hâte ; le sang des victimes coulait à flots ; jongleurs et prostituées parcouraient en chantant et dansant les rues de la ville.
Seigneur,... peux-tu être surpris si mes frères durement éprouvés ont cru voir dans les malheurs qui les frappaient une punition du ciel, parce qu’ils avaient toléré si longtemps l’incrédulité et les marques scandaleuses de l’incrédulité parmi eux?
De quelles marques veux-tu parler?
GRÉGOIRE
Les cris des gens épouvantés et des fiévreux s’élevèrent de plus en plus haut ; ils exigèrent des autorités de la ville qu’un témoignage éclatant fût rendu au Christ par la démolition de ce qui subsiste encore comme un souvenir de l’ancienne puissance du paganisme à Césarée.
JULIEN
Tu ne veux pas dire par là que...?
GRÉGOIRE
Les administrateurs de la ville firent annoncer une assemblée à laquelle j’ai assisté. Tu sais, gracieux empereur, que tous les temples sont propriétés municipales. Les citoyens peuvent donc en disposer à leur gré.
JULIEN
Après? Et en l’admettant?
GRÉGOIRE
Dans cet effroyable tremblement de terre qui sévit à Césarée il y a deux ans, tous les temples furent détruits, sauf un.
l’empereur JULIEN, ACTE II
JULIEN
Oui, oui ; le temple de la Fortune.
GRÉGOIRE
Dans l’assemblée dont je parle, les citoyens résolurent de parfaire l’œuvre du châtiment divin, pour affirmer ainsi qu’ils seraient complètement et uniquement attachés à Dieu et ne toléreraient plus le scandale au milieu d’eux.
JULIEN, d'une voix rauque .
Grégoire... ami d’autrefois,... tiens-tu à la vie?
GRÉGOIRE
Les citoyens adoptèrent là une résolution que je ne pouvais approuver, mais qui obtint presque tous les suffrages. Et comme on craignait que l’affaire ne parvînt sous une forme altérée à tes oreilles, et n’excitât peut-être ta colère contre la ville, on décida qu’un homme se rendrait ici pour te faire savoir ce que nous avons résolu, et ce qui va être fait maintenant.
Puissant souverain,... nul autre ne s’est trouvé qui ait accepté de se charger de cette mission. J’ai donc dû m’en charger. C’est pourquoi, seigneur, je suis ici humblement devant toi et je te fais savoir que nous, chrétiens de Césarée, nous avons décidé que le temple où les païens, en leur temps, ont honoré une fausse déesse sous le nom de la Fortune, sera démoli et rasé.
JULIEN, bondit.
Et je dois entendre cela de mes propres oreilles ! Ces paroles inouïes, un homme ose me les dire !