LIBAN IOS
Alexandros a des procédés brutaux, et la justice ne compte guère à ses yeux...
JULIEN
Je le sais ; je sais tout cela. Alexandros est un homme grossier, sans usage et sans éloquence. Alexandros n'a nullement mérité d'être élevé si haut. Mais tu peux dire aux citoyens d’Antioche qu’ils ont mérité Alexandros. Ils auraient, si possible, mérité un maître encore pire, ces gens avares et indociles.
libanios
C’est donc bien ce que nous craignions; c'est une punition...
julien
Écoute-moi, Libanios. Comment suis-je venu ici? J'avais confiance dans les habitants de cette ville. Antioche, que le Roi-Soleil a élue pour s'y établir, devait m’aider à réparer toute l'injustice et toute l'ingratitude si longtemps commises envers les immortels. Mais comment m'avez-vous accueilli? Les uns avec hostilité, les autres avec tiédeur. Que ne dois-je pas subir ici? Ce Cappadocien, Grégoire de Nazianze, ne circule-t-il pas encore dans la ville, excitant les Galiléens ignorants avec ses discours insolents? Un poète n’a-t-il pas surgi parmi eux,... un certain Apollinaris... qui accroît leur délire jusqu’à la folie par ses chants fougueux?
ŒUVRES DE DRESDE
Et que ne dois-je pas apprendre de ce qui se passe ailleurs? A Césarée, ce dont on menaçait a été fait. Le temple de la Fortune est démoli ! O honte et ignominie ! Où donc étaient, pendant ce temps, les adorateurs de la déesse? Ont-ils empêché la destruction? Non, ils ont tranquillement laissé faire, Libanios, alors qu’ils auraient dû sacrifier leurs vies pour la défense du sanctuaire.
Mais attendez, attendez ! Les Galiléens de Césarée paieront cela de leur sang, et la ville entière sera livrée aux flammes, aussitôt que j’aurai un peu de temps à moi.
LIBANIOS
Seigneur et ami,... si tu veux me permettre...
JULIEN
Permets-moi d’abord. Oui, dis toi-même si je peux supporter cela? Dis, si mon zèle peut tolérer de telles offenses aux immortels dont la protection s’étend sur moi? Mais que dois-je faire? N’ai-je pas consacré de longues nuits à écrire contre ces funestes erreurs,... à écrire, Libanios, jusqu’à en avoir les yeux rouges et les doigts noirs d’encre? Et quel résultat penses-tu que j’ai obtenu? Des moqueries en guise de remerciements, et cela, non seulement des égarés eux-mêmes, mais aussi de ceux qui, à ce qu’ils disent, partagent mes opinions. Oui, et pour comble à ces indignités, il faut qu’aujourd’hui je te voie ici te faire l’interprète de quelques citoyens qui se plaignent d’Alexandros, de qui l’on doit dire, du moins, qu’il fait de son mieux pour tenir en bride les Galiléens.
LIBANIOS
Oh, mon sublime ami,... c’est précisément là notre raison de nous plaindre.
l'empereur JULIEN, ACTE III
JULIEN
Qu'est-ce qu'il me faut entendre de toi !
LIBÀNIOS
Ce n'est pas de mon plein gré que je viens au nom de la ville. Dans la réunion, j'ai fait observer aux citoyens que, pour cette mission, ils devaient choisir les hommes les plus éminents, leur donnant à entendre par là que je ne désirais pas être désigné. Malgré cela, le choix tomba sur moi, qui, certes, ne...
JULIEN
Bien, bien, bien ! Mais que je doive, ô Libanios, entendre de ta bouche...
libanios
Je prie mon frère couronné de songer que je parle au nom de la ville. En ce qui me concerne, j'honore les dieux immortels autant que personne. Que serait l'art de l'éloquence, sans les fables que les poètes des temps passés nous ont laissées? Est-ce que ces fables ne sont pas à comparer avec une mine précieuse, où un orateur exercé peut puiser de quoi se forger des armes et des ornements, lorsqu'il est habile à employer le métal? Combien les règles de la sagesse paraîtraient fades et triviales, s'il fallait les exprimer sans images et comparaisons tirées du monde supraterrestre?
Mais dis-moi, ami,... peux-tu espérer que cela sera compris par la foule, surtout en un temps comme le nôtre? Je te l’assure, à Antioche, du moins, nous n'en sommes pas là. Les citoyens, ici,... les Galiléens et les gens plus cultivés, ont vécu ensemble, ces dernières années, sans prêter grande attention à ces questions-là. Il n'y a presque pas de famille dans la ville, où ne régnent des opinions diverses
ŒUVRES DE DRESDE
au sujet du divin. Mais, jusqu’à ces tout derniers temps, cela n’a pas empêché les bons rapports.
Il en est autrement aujourd’hui. On s’est mis à discuter, doctrine contre doctrine. La discorde est venue entre proches parents. Récemment, un citoyen dont je ne veux pas dire le nom a déshérité son fils parce que ce jeune homme abandonnait la communauté des Galiléens. Le commerce souffre de tout cela, ce qui est doublement sensible aujourd’hui, où la vie est chère et où l’on est menacé de famine.
JULIEN
Assez, assez, plus qu’ assez, Libanios! Vous vous plaignez de la vie chère. Mais dis-moi si le luxe s’est jamais étalé plus que maintenant? L’amphithéâtre est-il jamais vide lorsque le bruit se répand qu’un nouveau lion est arrivé d’Afrique? Lorsque, la semaine dernière, on a parlé de chasser de la ville, à cause de la vie chère, tous les fainéants et vagabonds, les citoyens n’ont-ils pas exigé à grands cris qu’une exception fût faite pour les gladiateurs et les danseuses ; car il paraît qu’on ne pouvait pas s’en passer !
Hélas, les dieux ont bien motif de vous retirer leur faveur, irrités par votre folie ! Les maîtres de sagesse ne manquent pas dans cette ville; mais où est la sagesse? Pourquoi ne marche-t-on pas sur mes traces? Pourquoi en reste-t-on à Socrate? Pourquoi ne va-t-on pas un peu plus loin, et ne suit-on pas Diogène, ou bien... si j’ose le dire... moi, puisque nous vous conduirons au bonheur? Car le bonheur n’est-il pas le but de toute philosophie? Et qu’estce que le bonheur, sinon de vivre en conformité avec soi-même? Est-ce que l’aigle demande des plumes d’or? Le lion désire- t-il des griffes d’argent? Le grenadier
l'empereur julien, acte III
a-t-il l'ambition de porter des fruits de pierres précieuses? Je vous le dis, aucun homme n'a le droit de jouir avant de s'être montré assez trempé pour supporter le manque de la jouissance. Il ne doit même pas toucher la jouissance du bout du doigt avant d’être en état de la fouler aux pieds.
Ah, vraiment, il y a fort à faire. Mais j’y consacrerai tout mon effort. Dans cet intérêt je renoncerai à d'autres affaires, qui sont importantes aussi. Le roi de Perse... inquiet de mon approche... m'a fait des offres de paix. Je songe à les accepter, afin d'avoir les mains libres pour vous éclairer et vous réformer, gens indociles ! Pour le surplus, tout reste en l'état. Vous conserverez Alexandros. Voyez à vous arranger avec lui.
Pourtant, mon Libanios, je ne veux pas que l'on puisse dire que je t’ai laissé partir en disgrâce...
LIBANIOS
Ah, mon empereur...
JULIEN
Tu as dit avec une certaine amertume que j'ai beaucoup donné à Themisteos et à Mamertinos. Mais ne leur ai-je rien pris d’autre part? Ne les ai-je pas privés de ma fréquentation quotidienne? Je me propose de t'offrir mieux qu'à ceux-là.
Ah, que dis-tu, mon frère magnifique?
JULIEN
Je ne me propose pas de te donner de l'or ni de l'argent. Je n'ai été si sot qu'au début, jusqu'à ce que j'aie vu comment les gens se pressaient autour de moi, pareils à des moissonneurs altérés autour d'une source, tous se poussant
ŒUVRES DE DRESDE
et se bousculant les uns les autres, et présentant la main creuse pour l'avoir remplie, et remplie jusqu'au bord. Je suis devenu plus prudent depuis. Je crois notamment que l’on peut dire que la déesse de la sagesse ne m'a pas refusé son appui dans l'action que j'ai entreprise pour le bien de cette ville.
LIBANIOS
Certainement, certainement !
JULIEN
C'est pourquoi je te charge, ô mon Libanios, de composer un panégyrique sur moi.
LIBANIOS
Ah, quel honneur... !
JULIEN
Tu le rédigeras de façon à souligner particulièrement les bienfaits dont les citoyens d'Antioche doivent m’être reconnaissants. J'espère que tu le rédigeras d'une manière digne à la fois de l'orateur et du sujet. Que ce soit, mon Libanios, le don que je te fais. Je ne sais rien de mieux à offrir à un homme tel que toi.
Oh, mon ami couronné, quelle grâce insigne !
JULIEN
Et maintenant, nous irons à la salle d'armes. Ensuite, mes amis, nous nous promènerons par les rues pour donner à ces indigènes somptueux un utile exemple de simplicité dans le costume et dans les mœurs.
ORIBASE
Par les rues, seigneur? Oh, avec cette chaleur de midi...
UN COURTISAN
Oh, seigneur, excuse-moi, mais je me sens très indisposé...
l'empereur julien, acte III
HERAKLEOS
Moi aussi, gracieux seigneur ! Pendant toute la matinée j’ai lutté contre des douleurs d’estomac...
JULIEN
Eh bien, prenez un vomitif, et tâchez de cracher votre ignorance du même coup.
O Diogène,... voilà tes successeurs! Ils ont honte de porter ton manteau en pleine rue.
(Il sort en colère par l'arcade.)
(Une petite rue dans un faubourg de la ville. Dans la rangée des maisons de gauche, une petite église.)
Une grande joule de chrétiens qui se lamentent est réunie. Le psalmiste Apollinaris et le professeur Kyrillos sont parmi eux. Des femmes , avec des enfants sur les bras , poussent des gémissements. Grégoire de Nazianze traverse la rue,
DES FEMMES, courent à lui et le tiennent par son habit.
Ah, Grégoire, Grégoire,... parle-nous! Console-nous dans ce malheur.
GRÉGOIRE
Un seul peut vous consoler. Attachez-vous à lui. Serrezvous contre le Seigneur et le berger.
UNE FEMME
Oh, sais-tu, homme de Dieu,... que l’empereur a ordonné de brûler toutes nos saintes Écritures !
GRÉGOIRE
Je l’ai entendu dire ; mais je ne peux pas croire à une pareille folie.
ŒUVRES DE DRESDE
APOLLIN ARIS
C’est la vérité. Alexandros, le nouveau gouverneur, a envoyé des soldats qui visitent les maisons de nos frères. Même les femmes et les enfants sont fouettés jusqu’au sang, lorsqu’ils sont soupçonnés de conserver des livres cachés.
KYRILLOS
L’ordre de l’empereur ne concerne pas seulement Antioche,... ni seulement la Syrie ; il concerne l’empire et la terre entière. Le moindre bout de papier qui parle du Christ sera détruit et effacé de la mémoire des croyants.
APOLLIN ARIS
O mères, pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants !
Le temps viendra, où vous vous disputerez avec ceux que vous portez aujourd’hui sur vos bras, pour savoir ce que disait la parole de Dieu perdue. Le temps viendra, où les enfants de vos enfants se moqueront de vous, et ne sauront pas qui était le Christ.
Le temps viendra où sera effacé des cœurs le souvenir d’un sauveur du monde qui a souffert et qui est mort.
Le dernier croyant, aveugle, ira dans sa tombe, et depuis ce moment le Golgota aura disparu de la terre, tout comme l’endroit où se trouvait le jardin d’Êden.
Malheur, malheur au nouveau Pilate ! Il ne se contente pas, comme l’autre, de tuer le corps du Sauveur. Il met à mort le Verbe et la doctrine !
LES FEMMES, s’arrachent les cheveux et déchirent leurs vêtements.
Malheur, malheur, malheur !
GRÉGOIRE
Et je vous dis : ayez confiance ! Dieu ne meurt pas. Ce n’est pas de Julien que vient le danger. Le danger a été
l'empereur julien, acte iii 313
là, longtemps avant lui, dans la faiblesse et la division de nos cœurs.
KYRILLOS
O Grégoire, comment peux-tu exiger que nous soyons fermes au milieu de ces horreurs?... Frères et sœurs, savezvous ce qui s'est passé à Aréthuse? Les infidèles ont maltraité Marc, le vieil évêque, l’ont traîné par les cheveux à travers les rues, l’ont jeté dans les égouts, l’en ont retiré tout souillé et saignant, l’ont enduit de miel, et l’ont hissé à un arbre, exposé aux piqûres des mouches et des guêpes.
GRÉGOIRE
La puissance de Dieu ne s’est-elle pas justement révélée en Marc d’une manière admirable? Qui était Marc auparavant? Un homme de foi douteuse. Lorsque les désordres commencèrent à Aréthuse, il s’enfuit même de la ville. Mais voyez,... aussitôt que, dans sa cachette, il eut appris que les furieux se vengeaient de la fuite de l’évêque sur des frères innocents, il revint de lui-même sur ses pas. Et comment n’a-t-il pas supporté les tourments qui ont épouvanté ses bourreaux eux-mêmes, à tel point que, pour se tirer d’affaire avec une sorte d’honneur, ils lui offrirent de le relâcher moyennant une somme minime? Sa réponse ne fut-elle pas : non,... et non, et encore non? Dieu le Seigneur était en lui. Il n’est pas mort et n’a pas cédé. Son visage n’a montré ni effroi ni impatience. Dans l’arbre où il était suspendu, il s’estimait heureux d’être élevé de quelques degrés vers le ciel, tandis que les autres, disait-il, rampaient sur la terre.
KYRILLOS
Il doit s’être produit un miracle en ce ferme vieillard. Si tu avais entendu, comme moi, les cris qui sortaient de la
ŒUVRES DE DRESDE
prison, cet été, le jour où Hilarion et les autres furent suppliciés... ! Cela ne ressemblait à aucun autre cri,... c’étaient d’involontaires hurlements, qui se mêlaient au sifflement du fer rougi à blanc, chaque fois qu’il pénétrait dans la chair écorchée.
APOLLINARIS
O Kyrillos, oublies-tu le chant qui succéda aux cris? Hilarion n’est-il pas mort en chantant? Cet héroïque garçon de Cappadoce n’a-t-il pas chanté jusqu’au moment où il a rendu l’âme dans les tourments? Agathon, le frère de cet enfant, n’a-t-il pas chanté, jusqu’au moment où il s’est évanoui pour se réveiller fou?
En vérité, je vous le dis, tant que le chant retentira sur nos malheurs, Satan ne vaincra pas !
GRÉGOIRE
Ayez confiance. Aimez-vous les uns les autres et souffrez les uns pour les autres, comme Serapion, à Doristora, récemment souffrait pour ses frères, lui qui pour eux s’est laissé écorcher et jeter dans la fournaise.
Regardez,... la main vengeresse du Seigneur ne s’est-elle pas abattue déjà sur les impies? Ou bien n’avez-vous pas appris les nouvelles d'Heliopolis dans le Liban?
APOLLINARIS
Je sais. Au milieu des obscénités de la fête d’Aphrodite, les païens envahirent la maison de nos saintes sœurs, outragèrent les femmes, les massacrèrent dans des supplices que l’on ne saurait dire...
LES FEMMES
Malheur, malheur !
l’empereur julien, acte iii 315
APOLLINARIS
...même, quelques-uns de ces misérables ouvrirent le corps de l’un des martyrs, arrachèrent les entrailles, et mangèrent le foie cru !
LES FEMMES
Malheur, malheur, malheur !
Le Dieu de la vengeance assaisonna le repas. Quelle en fut la suite pour eux? Allez à Heliopolis, et vous pourrez voir ces hommes avec le poison de la pourriture dans toutes leurs veines, les yeux morts, les dents tombées, privés de l'usage de la parole et de la raison. La ville est frappée d'épouvante. De nombreux païens se sont convertis depuis cette nuit-là.
C'est pourquoi je ne crains pas non plus cet animal funeste qui s'est élevé contre l'Église ; je ne crains pas ce suppôt couronné de l'enfer, qui se propose d’achever l'œuvre du malin. Qu’il tombe sur nous avec le feu, avec l'épée, avec les bêtes féroces de l’amphithéâtre ! Oui, dût sa démence le pousser plus loin qu'il n'est arrivé jusqu'ici,... qu’importe? Contre tout cela il est un remède, un chemin est ouvert vers la victoire !
LES FEMMES
Christ, Christ !