L’EMPEREUR JULIEN, ACTE III 2Ç
ments, au moment où je sors de ma bibliothèque pour prendre l’air frais du matin !
(Il se rapproche >)
Sais-tu ce que je tiens sous mon bras gauche? Non, tu ne le sais pas. C’est un ouvrage polémique contre toi, Herakleos, blasphémateur imbécile !
HERAKLEOS
Comment, mon empereur,... contre moi?
JULIEN
Oui, un ouvrage polémique contre toi. Un pamphlet que j’ai composé cette nuit, en colère. Est-ce que je ne devais pas être enflammé de colère, en effet, au sujet de ta très inconvenante conduite d’hier soir? Qu’est-ce que tu t’es permis dans la salle de conférence, en présence de moi et de nombreux autres hommes graves? N’avons-nous pas dû, pendant plusieurs heures, écouter ces fables honteuses sur les dieux, dont tu nous as saturés? Comment as-tu pu exposer des inventions pareilles? N’étaient-ce pas des mensonges d’un bout à l’autre?
HERAKLEOS
Hélas, mon empereur, si tu appelles cela mentir, alors Ovide et Lucien ont menti.
JULIEN
Et puis après? Oh, je ne saurais exprimer l’indignation qui m’a saisi, lorsque j’ai compris où menait ton discours effronté. « Homme, ne t’étonne de rien, » étais-je tenté de m’écrier avec l’auteur comique, lorsque je t’ai entendu, pareil à un roquet paysan au poil hérissé, aboyer... non pas des cris de reconnaissance, mais d’absurdes histoires de nourrice, qui, de plus, étaient sottement rédigées. Car ces
ŒUVRES DE DRESDE
vers étaient mauvais, Herakleos je Y ai montré dans le pamphlet.
Oui, j'avais envie de me lever de mon siège et de m’en aller, lorsque je t’ai vu mettre en scène Dionysos et le grand immortel que rappelle ton nom, comme sur un théâtre. Et si je me suis contenu et suis resté assis, je t’assure que ce fut moins pour le poète que pour les acteurs,... si j’ose les désigner ainsi. Et je l’ai fait surtout pour moi-même. Car ne devais-je pas craindre de paraître fuir comme une colombe effarouchée? C’est pourquoi je ne fis semblant de rien, et me récitai en silence le vers d’Homère :
Supporte un peu, mon cœur ; tu as enduré de pires souffrances.
Supporte qu’un chien en délire insulte les dieux immortels.
Oui, nous devons subir cela et davantage encore. Nous ne vivons pas dans des temps fortunés. Montre-moi l’homme heureux auquel il a été donné de préserver ses yeux et ses oreilles des souillures de ce siècle de fer !
OR1BASE
Je t’en prie, puissant seigneur, ne t’emporte pas. Console-toi en pensant que nous avons tous écouté avec répugnance les stupidités de cet homme.
JULIEN
Ce n’est pas vrai du tout ! J’ai observé sur les visages de la plupart des auditeurs tout autre chose que de la répugnance, chaque fois que cet effronté bateleur a débité ses infamies, et a regardé autour de lui avec un sourire satisfait, comme s’il avait accompli un acte dont il y eût lieu de se louer.
l'empereur JULIEN, ACTE III
HERAKLEOS
Hélas, mon empereur, je suis très malheureux...
Oui, vraiment, il y a de quoi l'être ; car ce n’est pas une petite affaire, ça. Les fables relatives aux dieux n’ont-elles pas un but important? Ces fables n’ont-elles pas été composées avec le dessein de mener l’esprit humain, par une route à la fois agréable et facile, jusqu’aux retraites cachées où réside le dieu suprême, et de préparer ainsi l’union de notre âme avec lui? Quel autre motif? C’est pour cette raison que les poètes anciens ont inventé ces sortes de fables, et c’est pourquoi Platon et d’autres les ont répétées, ou même en ont augmenté le nombre. Je vous le dis, en dehors de cela ces fables ne sont bonnes que pour les enfants et les barbares,... tout au plus. Mais étaient-ce des enfants et des barbares que tu avais devant toi hier? D’où te vient l’audace de me traiter comme un enfant? Crois- tu être devenu un sage et avoir acquis le droit de parler comme un sage, parce que tu t’es vêtu d’un manteau déchiré et as pris le bâton de mendiant?
UN COURTISAN
Oh, comme c’est vrai, mon empereur ! Non, non certes,
■ il faut plus que cela.
JULIEN
Vraiment? Il faut plus? Et quoi donc? Laisser pousser ses cheveux et ne jamais se nettoyer les ongles, peut-être? Oh, hypocrite Cléon ! Mais je vous connais, tous. Dans le pamphlet que j’ai là, je vous ai donné un nom qui... ; vous allez entendre...
(U feuillette ses rouleaux. A ce moment , entre le rhéteur LibanioSy richement habillé , l’air hautain y par la droite.)
ŒUVRES DE DRESDE
ORIBASE, à mi-voix.
Ah, quelle chance que tu arrives, très honoré Libanios.
JULIE IJ, feuilletant toujours.
Où est-ce donc...?
LIBANIOS, à Oribase.
Quelle chance veux-tu dire, ami?
ORIBASE
L'empereur est dans une grande colère ; ta venue va le calmer.
JULIEN
Ah, voilà, je le tiens...
(D’un ton maussade.)
Que veut cet homme?
ORIBASE
Seigneur, c'est...
JULIEN
Bien, bien, bien ! Maintenant vous allez voir si je vous connais ou non. Il y a parmi les malheureux Galiléens un certain nombre d'énergumènes qui s’appellent les renonçants. Ces hommes font fi de tout bien terrestre, mais exigent de grands cadeaux de tous les imbéciles, qui les honorent comme des saints, et presque comme des gens dignes d'un véritable culte. Voilà à qui vous ressemblez, à cela près que je ne vous donne rien. Car je ne suis pas un imbécile comme ces gens-là. Oui, oui, si je ne tenais pas ferme sur ce point, vous auriez bientôt envahi la cour avec votre impertinence. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que vous faites déjà? N'en est-il pas un bon nombre parmi vous qui reviendraient, même si je les chassais? O mes bons amis, à quoi bon tout cela? Êtes- vous des philosophes? Êtesvous des successeurs de Diogène, de qui vous avez pris l’allure et le costume? En vérité, on ne vous voit pas aussi
l'empereur julien, ACTE III
souvent, loin de là, dans les salles de conférences que chez mon trésorier. Oh, combien la philosophie est devenue par vous vile et méprisable ! Oh, hypocrites et très ignorants orateurs! O vous, ... mais qu'est-ce donc que veut ce gros homme, là-bas?
ORIBASE
Seigneur, c'est le gouverneur de la ville...
JULIEN
Le gouverneur de la ville attendra. Les affaires dont il s’agit ici passent avant les questions moindres. Mais, quoi donc...? Cet homme a l'air si impatient. Est-il donc d'une telle importance...?
LIBANIOS
Du tout, seigneur ; je peux revenir un autre jour.
(U va pour sortir .)
ORIBASE
Seigneur, ne reconnais-tu pas cet homme remarquable? C'est le maître d’éloquence Libanios.
JULIEN
Comment? Libanios? Impossible. Libanios... l'incomparable Libanios... serait ici? Comment le croire?
LIBANIOS
Je pensais que l’empereur savait que les citoyens d’Antioche m'avaient choisi comme président des magistrats de la ville.
JULIEN
Certainement, je le savais. Mais lorsque j'ai fait mon entrée dans la ville, et que les magistrats sont venus me saluer avec un discours, mes yeux ont vainement cherché Libanios. Libanios n’était pas parmi eux.
ŒUVRES DE DRESDE
LIBANIOS
L'empereur n'avait pas exprimé le désir d'entendre parler Libanios à cette occasion.
JULIEN
Le rhéteur Libanios aurait dû savoir ce que l'empereur désire à ce sujet.
LIBANIOS
Libanios ignorait quel pouvait avoir été l'effet du temps et de la séparation. C'est pourquoi Libanios estima que le plus convenable était de se mêler à la foule. Il s'est donc tenu à un endroit où certainement il pouvait être aperçu ; mais il n’a pas plu à l'empereur de laisser tomber les yeux sur lui.
JULIEN
Je croyais pourtant que tu avais reçu ma lettre, le lendemain...?
LIBANIOS
Priskos, ton nouvel ami, me l'a remise.
Et malgré cela... ou à cause de cela, peut-être... tu es resté à l'écart...?
LIBANIOS
Des maux de tête et des occupations importantes...
JULIEN
Hé, Libanios, autrefois, tu ne faisais pas tant de façons.
LIBANIOS
Je viens quand on m’invite. Fallait-il me rendre importun? Devais-je aller sur les brisées de Maximos, que l’empereur honore tellement?
JULIEN
Maximos ne se montre jamais à la cour.
l'empereur JULIEN, ACTE III
LIBANIOS
Cela se conçoit. Maximos a lui-même une cour. L'empereur lui a donné tout un palais.
JULIEN
Oh, mon Libanios, ne t'ai-je pas donné mon cœur? Comment peux-tu être jaloux du palais de Maximos?
LIBANIOS
Libanios ne jalouse personne. Je ne jalouse même pas mes confrères Themisteos et Mamertinos, bien que tu leur aies donné tant de preuves de ta faveur. Je ne jalouse pas davantage Hekebolios, dont tu as augmenté les propriétés par des dons si considérables. Oui, je suis même heureux d'être le seul à qui tu n'as rien offert. Car je comprends bien le motif de cette exception. Tu as voulu que les villes de ton empire fussent riches en toutes choses, et principalement en éloquence, sachant que cette supériorité est ce qui nous distingue des barbares. Tu as donc craint de me voir... de même que certains autres,... pratiquer mon art avec tiédeur, si tu m'enrichissais. L'empereur a donc préféré que le maître de sa jeunesse demeurât pauvre, afin qu'il restât d'autant plus attaché à sa profession. C'est ainsi que j'interprète une conduite qui a étonné plusieurs personnes dont j'aime mieux taire les noms. C'est dans une vue d’intérêt public que tu ne m'as rien donné. Tu veux que je manque de richesses, afin que j'abonde de paroles.
JULIEN
Et moi, mon Libanios, j'ai aussi compris la raison qui a fait rester le maître de ma jeunesse plusieurs mois ici, à Antioche, sans se présenter. Libanios a sans doute jugé
ŒUVRES DE DRESDE
que les services rendus aux dieux et à l'État ou à la science par son ancien élève étaient trop minces pour mériter à bon droit les éloges de Fhomme que Fon appelle le roi des maîtres d'éloquence. Libanios a dû penser que de moindres rhéteurs convenaient mieux pour des actions médiocres. Et Libanios s'est encore abstenu, sans doute, par souci de l'équilibre de mon esprit. Tu as craint, évidemment, de voir l'empereur enivré d'orgueil, titubant comme celui à qui la soif a fait boire avec trop d'ardeur une coupe de vin couronnée de feuillage, si tu gaspillais en son honneur un peu de cet art que tous les Grecs admirent en toi, et si, par là, tu l'élevais, en quelque sorte, à la hauteur des dieux en versant sur lui une libation si précieuse.
Hélas, mon empereur, si je pouvais croire que mon discours enfermerait une telle puissance...
JULIEN
C'est là ce que tu ne pourrais croire, incomparable ami? Oh, va-t'en, je suis en colère contre toi, Libanios. Mais c’est la colère de l'amant contre celui qu'il aime.
LIBANIOS
En est-il vraiment ainsi? Oh, mon frère couronné, laissemoi te dire, alors, que depuis ton arrivée ici, aucun jour n’a passé sans que j'aie maudit cette obstination qui m’empêchait de faire le premier pas. Mes amis prétendaient... non sans quelque apparence de raison... que tu avais entrepris ce long voyage surtout pour me voir et m’entendre parler. Mais Julien lui-même ne donnait pas de ses nouvelles. Que devais-je donc faire? Fallait-il flatter l'empereur, que j’aimais comme homme?
l’empereur JULIEN, ACTE III
JULIEN, le prend dans ses bras et lui donne un baiser.
Mon Libanios !
LIBANIOS, rend son baiser à l’empereur.
Mon ami et frère !
ORIBASE
Comme c’est à l’honneur de tous deux !
COURTISANS ET PROFESSEURS, battant des mains .
Que c’est beau ! C’est admirable !
Oh, Libanios, vilain ami,... comment ton cœur a-t-il été capable de me refuser si longtemps un si doux moment? Depuis des semaines et des mois que je t’attendais, les ténèbres scythiques me couvraient le front.
LIBANIOS
Hélas, ta position était tout de même meilleure que la mienne ; car tu avais à qui parler de ton ami absent.
JULIEN
Ne dis pas cela. Je n’avais que la consolation des pauvres amoureux : celle de répéter tristement ton nom et d’appeler : Libanios, Libanios !
LIBANIOS
Ah, tandis que tu parlais ainsi dans l’air vide, je m’adressais aux quatre murs de ma chambre. Je passais la plupart des heures du jour dans mon lit, et je me représentais qui devait alors être près de toi,... tantôt celui-ci, tantôt celui-là. Autrefois, c’était autrement, me disais-je,... alors c’était moi qui avais l’oreille de Julien.
JULIEN
Et pourtant tu me laissais languir dans mon attente. Regarde-moi. N’ai-je pas vieilli d’un siècle?
ŒUVRES DE DRESDE
LIBANIOS
Oh, n’ai-je pas subi un changement aussi grand? Tu ne me reconnaissais pas.
Cette rencontre a été pour nous deux un bain d’où nous sortons guéris.
(Ils s'embrassent de nouveau.)
Et maintenant, mon très cher, tu vas me dire ce qui t’a fait venir ici ; car je ne peux douter que tu avais un motif précis.
LIBANIOS
En dehors de mon désir de te voir,... en effet. Plût aux dieux qu’un autre eût été envoyé à ma place ! Mais le poste d’honneur où la confiance des citoyens m’a appelé me crée des devoirs de toute sorte.
JULIEN
Parle, mon Libanios, et dis-moi en quoi je peux te servir.
LIBANIOS
Laisse-moi commencer par te dire que les habitants de cette ville sont plongés dans la douleur parce que tu leur as retiré ta faveur.
JULIEN
Hm!
LIBANIOS
Et cette douleur s’est doublée d’une vive inquiétude, depuis qu’Alexandros, le nouveau gouverneur, est entré en fonctions.
JULIEN
Aha ; vraiment !
LIBANIOS
L’élévation d’un pareil homme a été pour nous tout à fait inattendue. Alexandros n’a exercé jusqu’ici que des
l'empereur julien, ACTE III
fonctions peu importantes, et cela d'une manière qui ne pouvait lui attirer le respect ni l'affection des citoyens.
JULIEN
Je le sais bien, Libanios.