‹ Œuvres complètes. tome dixièmeChapitre 65 sur 198 · UN AUTRE HOMME · texte numérisé non relu

UN AUTRE HOMME

Donne à manger aux citoyens ; les dieux s'arrangeront comme ils pourront.

l’empereur julien, ACTE III UN TROISIÈME

On était mieux ici du temps de Chi et Kappa !

JULIEN

Eh, impudents braillards ! Vous voilà avec votre Chi et Kappa! Croyez-vous, peut-être, que je ne sais pas qui vous désignez par Chi et Kappa? Ho-ho, je le sais bien. C’est devenu expression courante parmi vous. C’est le Christ et Constance que vous voulez dire. Mais leur souveraineté n’est plus, et je trouverai bien le moyen de fléchir cet esprit de défi et d’ingratitude que vous manifestez envers les dieux et envers moi. Vous trouvez à redire à ce que j’offre aux dieux les victimes dues. Vous vous moquez de ce que je porte un vêtement pauvre et de ce que je laisse pousser ma barbe. Cette barbe vous offusque prodigieusement ! Vous l’appelez, sans aucun respect, une barbe de bouc. Mais moi je vous dis, fous que vous êtes, que c’est une barbe de sage. Oui, je n’ai pas honte de vous faire savoir que cette barbe abrite de la vermine, comme les bois abritent le gibier,... et pourtant cette barbe méprisée me fait plus d’honneur qu’à vous vos mentons glabres !

EUNAPIOS, à mi-voix.

Mal parlé ; très absurde !

JULIEN

Et ces moqueries, croyez-vous que je les laisserai passer sans réponse? Non, non, vous verrez ça. Attendez un peu ; vous aurez de mes nouvelles plus tôt que vous ne le pensez. Je travaille en ce moment à un pamphlet qui a pour titre : L’ennemi de la barbe. Et savez-vous contre qui ce pamphlet est écrit? Il est écrit contre vous, citoyens d’Antioche,

ŒUVRES DE DRESDE

... oui, contre vous, que j’y appelle « les chiens ignorants ». Là, vous trouverez les raisons de toutes sortes de choses qui, aujourd’hui, vous paraissent étranges dans ma conduite.

FROMENTINOS, entre par la droite.

Puissant empereur, j’apporte une heureuse nouvelle. Kyrillos s’est déjà résigné...

JULIEN

Ah, je le pensais bien...

FROMENTINOS

Il faut dire que Tyfon a fait son métier superbement. Le prisonnier, tout nu, a été attaché par les poignets si haut sous le plafond que ses orteils touchaient à peine la terre ; ensuite, Tyfon l'a fouetté par derrière avec un fouet de nerfs de bœuf, si bien que les coups le frappaient en cercle jusqu’à la poitrine.

JULIEN

Ah, les gredins, qui nous obligent à employer de pareils moyens !

FROMENTINOS

Pour ne pas le faire périr, nous avons dû détacher l’entêté. Alors il demeura un moment muet, et parut réfléchir ; puis, soudain, il exprima le désir de paraître devant l’empereur.

JULIEN

Cela me fait grand plaisir. Et tu l’amènes ici?

FROMENTINOS

Oui, seigneur,... voici que l’on vient avec lui.

(Une compagnie de soldats entre , entourant Kyrillos.)

l’empereur julien, acte III 329

JULIEN

Ah, mon bon Kyrillos,... tu n’es plus aussi arrogant que la dernière fois, je vois.

KYRILLOS

As-tu peut-être trouvé dans les entrailles d’un animal ou d’un oiseau ce que j’ai à te dire?

JULIEN

Je pense que je peux croire sans présages que tu es revenu à la raison, que tu renonces à tes erreurs sur la puissance du Galiléen, et que tu reconnais maintenant la supériorité de l’empereur et de nos dieux sur lui.

KYRILLOS

N’y compte pas. Tes dieux sont impuissants ; et si tu t’attaches à ces statues de pierre qui ne peuvent ni voir ni entendre, tu seras bientôt aussi impuissant qu’eux.

JULIEN

Kyrillos,... est-ce là ce que tu as à dire?

KYRILLOS

Non ; je viens te remercier. Jusqu’ici je tremblais devant toi et tes supplices. Mais à l’heure de la torture, j’ai remporté la victoire de l’esprit sur la matière corruptible. Oui, empereur, lorsque tes mercenaires pensaient que j’étais dans la détresse, accroché sous le plafond de la prison,... j’étais en réalité couché, bienheureux comme un enfant, dans les bras de mon Sauveur ; et lorsque tes bourreaux s’imaginaient enlever des lanières de ma chair, le Seigneur, de sa main douce, caressait mes blessures, m’ôtait la couronne d’épines, et posait sur ma tête la couronne de

vie.

ŒUVRES DE DRESDE

C'est pourquoi je te remercie ; car d’aucun homme je n’ai reçu un si grand bienfait.

Et si tu crois que je te crains désormais, regarde...

(Il écarte son manteau , arrache ses blessures , et en jette des morceaux aux pieds de V empereur.)

... regarde ;... nourris-toi de mon sang, puisque tu en as soif ! Pour moi, tu sauras que je me nourris de Jésus-Christ.

( Cris de terreur parmi la foule.) PLUSIEURS VOIX Ceci nous portera malheur à tous !

JULIEN, qui a reculé.

Retenez cet insensé, qu'il ne nous touche pas !

(Des soldats entourent Kyrillos et le traînent vers la vasque ; en même tempsi on entend un chant au dehors , à droite.)

JULIEN

Hé là, Fromentinos,... quel est ce cortège étrange...? FROMENTINOS

Gracieux empereur, ce sont les chanteuses de psaumes...

JULIEN

Ah, cette association de femmes en furie...

FROMENTINOS

Le gouverneur Alexandros leur a enlevé quelques ouvrages qu’elles tiennent pour sacrés. Elles sont sorties de la ville pour pleurer sur les tombes chrétiennes.

JULIEN, serrant les poings.

Défi ; défi... de la part des femmes comme des hommes !

(La vieille Publia et une grande troupe de femmes s'avancent sur la route.)

l'empereur julien, acte III

PUBLIA, chante.

Vos dieux sont marbre, argent et or.

Ils tomberont en poussière.

CHŒUR DES FEMMES En poussière ; en poussière !

PUBLIA

Ils ont tué nos frères, ils ont tué nos fils.

Chantez, colombes, invoquez la vengeance !

LE CHŒUR Prières vengeresses !

PUBLIA, aperçoit l'empereur.

Le voilà ! Malheur sur l'impie qui a brûlé la parole du Seigneur ! Crois-tu que tu peux consumer la parole du Seigneur? Je vais te dire où la parole brûle.

(Elle saisit le couteau de l’un des prêtres sacrificateurs , se taillade la poitrine et fouille la blessure.)

C’est là que la parole brûle. Brûle nos livres. La parole brûlera dans les cœurs des hommes jusqu’au dernier jour.

(Elle jette le couteau.)

LES FEMMES, chantent avec une fureur croissante.

Périssent les corps ; disparaissent les Écritures.

Le Verbe demeure Le Verbe demeure !

(Elles prennent Publia et s'éloignent dans la campagne.)

LES GENS PRÈS DE LA FONTAINE Malheur à nous ; le dieu des Galiléens est le plus fort ! D’AUTRES VOIX

Que peuvent tous vos dieux contre ce seul-là?

ŒUVRES DE DRESDE

D’AUTRES

Pas de sacrifice ! Pas d'adoration ! Ce serait irriter contre nous le Terrible.

O insensés ! Vous craignez d'irriter celui-là qui est mort depuis longtemps,... un faux prophète;... oui, vous le verrez vous-mêmes. C'est un menteur, vous dis-je ! Prenez patience encore un peu de temps. Tous les jours, à toute heure, je peux recevoir des nouvelles de Jérusalem...

(Le général Jovien, en vêtements poussiéreux , entre par la droite , d'un pas rapide , avec quelques compagnons.)

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