‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 31 sur 82 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

(Même salon. Le brouillard de pluie assombrit toujours le paysage.)

LE PASTEUR MANDERS et MADAME ALVING sortent de la salle à

manger.

MADAME ALVING, encore à la porte.

Venez au salon, monsieur le pasteur.

(Elle se tourne vers la salle à manger.)

Ne viens-tu pas aussi, Osvald?

OSVALD, à l'intérieur.

Non, merci ; je crois que je vais un peu sortir.

MADAME ALVING

Oui, tu as raison ; car il y a une légère éclaircie pour le moment.

Régine !

(Elle ferme la porte de la salle à manger , va à la porte de Vantichambre, et appelle :)

RÉGINE, du dehors.

Madame?

MADAME ALVING

Descends à la blanchisserie, tu aideras à préparer les couronnes.

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LES REVENANTS, ACTE II

Bien, madame.

RÉGINE

(Mme Alving s'assure que Régine y va x puis elle ferme la porte.)

Il ne peut rien entendre là dedans?

MADAME ALVING

Pas quand la porte est fermée. Et d’ailleurs, il sort.

LE PASTEUR MANDERS

Je suis encore comme étourdi. Je ne comprends pas comment j’ai pu avaler une seule bouchée.

MADAME ALVING, maîtrisant son trouble, monte et descend la scène.

Moi non plus. Mais qu’y a-t-il à faire?

LE PASTEUR MANDERS

Oui, qu’y a-t-il à faire? Je n’en sais, ma foi, rien; mon inexpérience est si complète, dans des cas pareils...

MADAME ALVING

Je suis persuadée qu’aucun malheur n’est encore arrivé. LE PASTEUR MANDERS

Non, à Dieu ne plaise ! Mais ce n’en est pas moins un commerce indécent.

MADAME ALVING

Tout cela n’est qu’un caprice en l’air d’Osvald ; vous pouvez en être sûr.

LE PASTEUR MANDERS

Oui, vous savez, je ne suis pas au fait de ces choses-là ; mais il me semble absolument...

Il faut qu’elle quitte la maison. Et tout de suite. C’est évident, et...

LE PASTEUR MANDERS

Oui, bien entendu.

MADAME ALVING

Mais où l’envoyer? Nous ne pouvons pas prendre sur nous de...

LE PASTEUR MANDERS

Où? Naturellement, chez son père.

MADAME ALVING

Chez qui, dites-vous?

LE PASTEUR MANDERS

Chez son... Non, mais Engstrand n’est pas... Mais, bon Dieu, madame, comment cela est-il possible? Vous avez dû tout de même vous tromper.

MADAME ALVING

Malheureusement je ne me trompe en rien. Johanne a dû me faire ses aveux,... et Alving n’a pas pu nier. Il n’y avait donc rien d’autre à faire que d’étouffer l’affaire.

LE PASTEUR MANDERS

Oui, c’était bien la seule issue.

MADAME ALVING

La bonne a quitté aussitôt son service, et a reçu une assez forte somme pour se taire jusqu’à nouvel ordre. La suite, elle y a elle-même pourvu, quand elle a été en ville. Elle a renouvelé une vieille connaissance avec le menuisier

LES REVENANTS, ACTE II

Engstrand, lui a donné à entendre, je pense, combien d'argent elle avait, et lui a conté une histoire sur un étranger quelconque venu ici avec un yacht de plaisance cet étélà. C'est ainsi qu'elle et Engstrand ont été mariés daredare. Oui, c'est vous-même qui les avez mariés.

LE PASTEUR MANDERS

Mais comment pourrai-je m'expliquer...? Je me rappelle nettement ce qu'a dit Engstrand lorsqu'il est venu commander la célébration du mariage. Il était tout contrit, et s’accusait amèrement de la légèreté dont lui et sa fiancée s'étaient rendus coupables.

MADAME ALVING

Oui, il était obligé de prendre la faute à son compte.

Mais un tel manque de sincérité de sa part ! Et cela envers moi ! Je n’aurais absolument pas cru cela de Jakob Engstrand. Enfin, je vais l'entreprendre sérieusement, par exemple; il peut s'y attendre... Et l'immoralité d'une pareille union ! Pour de l'argent... Quelle était la somme dont disposait la fille?

MADAME ALVING

C’était trois cents daler.

LE PASTEUR MANDERS

Oui, pensez donc,... pour trois cents misérables daler aller faire bénir son mariage avec une femme déchue !

MADAME ALVING

Que direz-vous de moi, qui me suis laissé marier avec un homme déchu?

LE PASTEUR MANDERS

Mais, mon Dieu;... qu'est-ce que vous dites là? Un homme déchu?

MADAME ALVING

Croyez-vous qu'Alving, lorsque je suis allée avec lui à l'autel, était plus pur que Johanne, lorsque Engstrand s’est fait unir à elle?

LE PASTEUR MANDERS

Oui, mais ce sont tout de même des cas prodigieusement différents.

MADAME ALVING

Pas tant que ça. Il est vrai que la différence du prix était assez grande;... trois cents misérables daler et toute une fortune.

LE PASTEUR MANDERS

Que vous puissiez comparer des situations si dissemblables. Vous aviez pourtant consulté votre cœur et votre famille.

MADAME ALVING, sans le regarder.

Je croyais que vous compreniez de quel côté s'égarait alors ce que vous appelez mon cœur.

LE PASTEUR MANDERS

Si j’avais compris rien de pareil, je n’aurais pas été un hôte journalier dans la maison de votre mari.

MADAME ALVING

Oui, en tout cas ceci demeure, que je ne me suis vraiment pas consultée moi-même.

LE PASTEUR MANDERS

Bon, avec vos plus proches parents, alors ; comme il est prescrit ; avec votre mère et avec vos deux tantes.

LES REVENANTS, ACTE II

MADAME ALVING

Oui, c'est vrai. Elles trois ont fait le calcul pour moi. Oh ! c'est incroyable comme elles ont nettement conclu que ce serait pure folie de refuser une offre pareille. Si mère pouvait voir maintenant, et savait où a mené toute cette magnificence !

LE PASTEUR MANDERS

On ne peut rendre personne responsable du résultat. Ceci demeure, en tout cas, que votre mariage a été conclu en complète conformité avec l'ordre légal.

MADAME ALVING, à la fenêtre .

Oui, l'ordre et la loi ! Je crois souvent que c'est cela qui cause tous les malheurs en ce monde.

LE PASTEUR MANDERS

Madame Alving, voilà que vous commettez un péché. MADAME ALVING

Oui, tant pis ; mais je n'y tiens plus, avec tous ces liens et ces égards. Je ne peux pas ! Il faut que je m'efforce à la liberté.

LE PASTEUR MANDERS Qu'entendez-vous par là?

MADAME ALVING, battant le tambour sur le chambranle de la fenêtre.

Je n’aurais jamais dû dissimuler la vie que menait Alving. Mais je n'osais pas agir autrement dans ce tempslà,... pour moi-même non plus. Voilà comme j'étais lâche.

LE PASTEUR MANDERS

Lâche?

Si les gens avaient été un peu informés, ils auraient dit à peu près : le pauvre homme, il est naturel qu’il se débauche, puisqu’il a une femme qui l’abandonne.

LE PASTEUR MANDEES

Cela pourrait être dit avec quelque raison.

MADAME ALVING, le regarde fixement.

Si j’étais celle que je devrais être, je prendrais Osvald à part, et je lui dirais : « Écoute, mon garçon, ton père était un débauché... »

LE PASTEUR MANDERS

Mais, miséricorde...

MADAME ALVING

... et je lui raconterais tout ce que je vous ai raconté,... sans rien sauter.

LE PASTEUR MANDERS

Je suis sur le point de m’indigner contre vous, madame.

MADAME ALVING

Oui, je le sais. Je le sais bien ! Je suis indignée moi-même à cette idée.

(Elle quitte la fenêtre.)

Je suis si lâche.

LE PASTEUR MANDERS

Et vous appelez lâcheté de faire ce qui est simplement votre devoir. Avez-vous oublié qu’un enfant doit respecter et aimer son père et sa mère?

Ne prenons pas cela en termes si généraux. Demandonsnous : Osvald doit-il respecter et aimer le chambellan Alving?

LES REVENANTS, ACTE II

LE PASTEUR MANDERS

N'y a-t-il pas une voix dans votre cœur de mère, qui vous interdit de détruire les idéals de votre fils?

MADAME ALVING

Oui, mais la vérité, alors?

LE PASTEUR MANDERS

Oui, mais les idéals, alors?

MADAME ALVING

Oh !... idéals, idéals ! Si seulement je n'étais pas aussi lâche que je suis !

LE PASTEUR MANDERS

Ne dédaignez pas les idéals, madame, car cela se paie chèrement. Et il s'agit surtout d'Osvald. Osvald n'a pas beaucoup d'idéals, malheureusement. Mais autant que j'ai pu m'en rendre compte, son père est pour lui une sorte d'idéal.

MADAME ALVING

En cela vous avez raison.

Et cette idée qu'il s'est faite, vous l'avez vous-même éveillée en lui et entretenue par vos lettres.

MADAME ALVING

Oui ; j'étais soumise au devoir et aux égards ; c'est pourquoi j'ai menti à mon garçon année après année. Oh! lâcheté,... comme j'ai été lâche!

LE PASTEUR MANDERS

Vous avez solidement établi en votre fils une heureuse illusion, madame Alving,... et ça, vous ne devez pas l'estimer peu.

MADAME ALVING

Hm ! qui sait, en définitive, si cela est si bon... Mais un commerce avec Régine, en tout cas, je n'en veux pas. Il ne faut pas qu'il aille rendre cette pauvre fille malheureuse.

LE PASTEUR MANDERS

Non, bon Dieu, ce serait épouvantable !

MADAME ALVING

Si je savais que ses intentions fussent sérieuses et que ce fût pour son bonheur...

LE PASTEUR MANDERS

Comment? Et alors?

Mais ce ne serait pas pour son bonheur ; car Régine, malheureusement, n'est pas comme il faudrait.

LE PASTEUR MANDERS

Voyons, quoi donc? Que voulez-vous dire?

MADAME ALVING

Si je n'étais pas aussi lamentablement lâche que je le suis, je lui dirais : « Épouse-la, ou arrangez-vous comme vous voudrez ; seulement, pas de duperie. »

LE PASTEUR MANDERS

Mais miséricorde... ! Et un mariage dans les formes légales, encore! C'est effroyable... ! C'est inouï... !

MADAME ALVING

Oui, vous dites inouï? La main sur le cœur, pasteur Manders ; ne croyez-vous pas qu'il se trouve un peu partout

LES REVENANTS, ACTE II 139

dans le pays bien des couples mariés qui sont aussi proches parents?

LE PASTEUR MANDERS

Je ne vous comprends pas du tout.

MADAME ALVING

Oh ! mais si, vous me comprenez.

LE PASTEUR MANDERS

Ah ! vous pensez aux cas possibles où... Oui, malheureusement, la vie de famille n’est certes pas toujours aussi pure qu’elle devrait l’être. Mais des faits comme ceux auxquels vous faites allusion, jamais on ne peut les connaître,... du moins avec certitude. Ici, au contraire... ; que vous, une mère, puissiez vouloir admettre que votre...

MADAME ALVING

Mais je ne le veux pas. Je ne pourrais l’admettre à aucun prix ; c’est précisément ce que je dis.

LE PASTEUR MANDERS

Non, parce que vous êtes lâche, comme vous dites. Mais si vous n’étiez pas lâche, alors... ! Seigneur Dieu, une union aussi révoltante !

MADAME ALVING

Oui, nous provenons d’ailleurs tous de cette sorte d’unions, à ce que l’on dit. Et qui est-ce qui a tout institué ainsi dans ce monde, pasteur Manders?

LE PASTEUR MANDERS

Je n’examinerai pas avec vous des questions de ce genre, madame ; vous êtes loin d’avoir pour cela les sentiments qu’il faut. Mais que vous osiez dire que c’est lâche de votre part... !

MADAME ALVING

Bon, je vais vous dire comment je l'entends. Je suis craintive et timide, parce qu’il y a en moi un peu de ces revenants dont je ne peux jamais me débarrasser tout à fait.

LE PASTEUR MANDERS

Comment est-ce que vous appelez cela?

MADAME ALVING

Lorsque j’ai entendu Régine et Osvald dans la salle à manger, il m’a semblé voir devant moi des revenants. Mais je crois presque que nous sommes tous des revenants, pasteur Manders. Ce n’est pas seulement ce que nous avons hérité de père et de mère qui revient en nous. C’est toutes sortes de vieilles opinions périmées et toutes sortes de vieilles croyances périmées et idées pareilles. Cela n’est pas vivant en nous ; mais c’est là tout de même et nous ne pouvons pas nous en débarrasser. Pour peu que je prenne un journal, en lisant, il me semble voir des revenants glisser entre les lignes. Il doit y avoir des revenants qui vivent par tout le pays. Il doit y en avoir une couche épaisse comme du sable, je crois. Aussi avons-nous tous une si pitoyable peur de la lumière.

LE PASTEUR MANDERS

Aha !... voilà donc le résultat de vos lectures. Beau résultat, en vérité ! Oh, ces affreux ouvrages séditieux, libres penseurs !

MADAME ALVING

Vous vous trompez, cher pasteur. Vous êtes vous-même l’homme qui m’a excitée à la réflexion ; et de cela je vous remercie et vous loue.

LES REVENANTS, ACTE II

LE PASTEUR MANDERS

Moi!

MADAME ALVING

Oui, lorsque vous m'avez contrainte à me soumettre à ce que vous appeliez devoir ; lorsque vous avez prôné comme bon et juste ce contre quoi tous mes sentiments se révoltaient comme contre une abomination. C'est alors que j'ai commencé à examiner vos doctrines sur toutes les coutures. Je voulais seulement défaire un seul nœud ; mais lorsque je l'eus dénoué, tout est parti. Et j'ai vu alors que c'était piqué à la machine.

LE PASTEUR MANDERS, d’une voix douce, ému.

Serait-ce là le bénéfice de ma lutte la plus pénible?

MADAME ALVING

Appelez-la plutôt votre plus lamentable défaite.

LE PASTEUR MANDERS

Ce fut ma plus grande victoire, Hélène ; la victoire sur moi-même.

MADAME ALVING

Ce fut un crime contre nous deux,

LE PASTEUR MANDERS

De vous avoir dit et ordonné : femme, rentrez chez votre mari légitime, lorsque vous êtes venue me trouver, égarée, criant : me voici ; prenez-moi ! Était-ce là un crime?

Oui, je trouve.

LE PASTEUR MANDERS

Nous ne nous comprenons pas, nous deux.

MADAME ALVING

Plus maintenant, du moins.

LE PASTEUR MANDERS

Jamais,... jamais, pas même dans mes pensées les plus secrètes, je ne vous ai vue autrement que comme la femme d'un autre.

MADAME ALVING

Oui... croire ça?

LE PASTEUR MANDERS

Hélène... !

On perd si facilement le souvenir de soi-même.

LE PASTEUR MANDERS

Pas moi. Je suis le même que j’ai toujours été.

MADAME ALVING change de sujet.

Oui, oui, oui,... ne parlons plus des jours d’autrefois. Vous êtes pris maintenant par des commissions et directions dont vous avez jusque par-dessus les oreilles, et moi, je lutte avec des revenants, à la fois intérieurs et extérieurs.

LE PASTEUR MANDERS

Les extérieurs, je pourrai bien vous aider à en venir à bout. Après tout ce que, avec effroi, je vous ai entendu dire aujourd’hui, je ne peux, en conscience, admettre qu’une jeune fille sans défense reste dans votre maison.

MADAME ALVING

Ne trouvez-vous pas que le mieux serait que nous puissions l’établir? Je veux dire... la bien marier.

LES REVENANTS, ACTE II

LE PASTEUR MANDEES

Sans aucun doute. Je crois que ce serait souhaitable pour elle à tous égards. Régine est en effet à l’âge où... ; oui, je ne m’entends pas à cela, mais...

MADAME ALVING

Régine s’est développée de bonne heure.

LE PASTEUR MANDERS

Oui, n’est-ce pas? J’ai vaguement l’idée qu’elle était remarquablement développée sous le rapport physique, lorsque je l’ai préparée à la confirmation. Mais en attendant il faut qu’elle rentre au foyer ; sous la surveillance de son père... Mais non, Engstrand n’est pas... Dire que... qu’il a pu ainsi me cacher la vérité !

(On frappe à la porte de Vantichambre.)

MADAME ALVING Qui cela peut-il être. Entrez !

ENGSTRAND, en habit du dimanche, à la porte.

Je demande bien pardon, mais...

Aha ! Hm !...

MADAME ALVING

C’est vous, Engstrand?

ENGSTRAND

... il n’y avait là aucune des bonnes, alors je me suis risqué à frapper directement.

MADAME ALVING

Bien, bien; Entrez. Vous avez quelque chose à me dire?

ENGSTRAND, entrant.

Non, mais je vous remercie bien. C'est à monsieur le pasteur que je voudrais dire quelques mots.

LE PASTEUR MANDERS, arpentant le salon,

Hm ! oui vraiment? Vous voulez me parler? Vous le voulez?

ENGSTRAND

Oui, j’ai grande envie...

LE PASTEUR MANDERS, s*arrêtant devant lui.

Eh bien ! je vous le demande, de quoi s'agit-il?

ENGSTRAND

Oui, voilà, monsieur le pasteur. On procède en ce moment à la paye, en bas. Grand merci, madame... Et tout est maintenant terminé ; il me semble que ce serait bien et convenable, si nous, qui avons travaillé ensemble, tout ce temps, de notre mieux, il me semble que nous devrions finir par une petite prière ce soir.

LE PASTEUR MANDERS

Une prière? En bas, dans l'asile?

ENGSTRAND

Oui, si monsieur le pasteur trouve peut-être que ça ne convient pas...

Certainement si, je le trouve, mais.., hm !...

ENGSTRAND

J’ai moi-même pris l’habitude de dire une petite prière là-bas, le soir...

LE PASTEUR MANDERS

Vraiment?

LES REVENANTS, ACTE II

ENGSTRAND

Oui, comme ça, de temps en temps; un petit acte de piété, on peut dire. Mais je suis un pauvre homme simple, et je n'ai pas les dons qu’il faut, Dieu me pardonne,... et alors j’ai pensé, puisque monsieur le pasteur Manders était justement ici, que...

LE PASTEUR MANDERS

Oui, voyez-vous, menuisier Engstrand, il faut d’abord que je vous pose une question. Avez-vous les sentiments qu’il faut pour une pareille réunion? Sentez-vous votre conscience libre et légère?

ENGSTRAND

Oh ! Dieu nous assiste, autant ne pas parler de la conscience, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR MANDERS

Si, c’est justement d’elle que nous devons parler. Et que répondez-vous?

ENGSTRAND

Oui, la conscience,... elle peut être vilaine, parfois.

LE PASTEUR MANDERS

Enfin, vous le reconnaissez, au moins. Mais voulezvous me dire sans réticence,... quelle est la situation de Régine?

MADAME ALVING, vite .

Pasteur Manders !

LE PASTEUR MANDERS, d’un ton rassurant,

Laissez-moi...

T. XII

ENGSTRAND

De Régine ! Mon Dieu, comme vous m'avez fait peur !

(Il regarde Mme Alving.)

Il n'est rien arrivé de fâcheux avec Régine.

LE PASTEUR MANDERS

Nous voulons l'espérer, Mais je veux dire, quelle est la situation entre vous et Régine? Vous passez pour être son père. Eh bien?

ENGSTRAND, hésitant.

Oui... hm !... monsieur le pasteur connaît bien cette histoire entre moi et feu Johanne.

LE PASTEUR MANDERS

Plus d'entorse à la vérité. Feu votre femme a dit à madame Alving ce qu'il en était au juste, avant de quitter son service.

Oh ! elle aurait donc... ! L'a-t-elle fait quand même?

LE PASTEUR MANDERS

Vous êtes donc démasqué, Engstrand.

ENGSTRAND

Et elle qui jurait et sacrait tellement, disant que...

LE PASTEUR MANDERS

Elle sacrait !

ENGSTRAND

Non, elle jurait seulement, mais avec une si profonde sincérité.

LE PASTEUR MANDERS

Et pendant toutes ces années vous m'avez caché la vérité. Vous l'avez cachée à moi qui ai eu en vous une si entière confiance en toutes choses.

LES REVENANTS, ACTE II

ENGSTRAND

Oui, malheureusement, je l’ai cachée.

LE PASTEUR MANDERS

Est-ce que j’ai mérité cela de vous, Engstrand? N’ai-je pas toujours été empressé à vous aider de mes conseils et en action, autant que je le pouvais? Répondez ! Ne l’ai-je pas fait?

ENGSTRAND

Oh ! ça n’aurait pas pris bonne tournure pour moi, bien souvent, si je n’avais pas eu le pasteur Manders.

LE PASTEUR MANDERS

Et voilà comme vous me récompensez. Vous m’induisez à inscrire des inexactitudes dans le registre de la paroisse et me dissimulez pendant des années les renseignements que vous deviez à moi et à la vérité. Votre conduite a été inexcusable, Engstrand ; et désormais c’est fini entre nous.

ENGSTRAND, avec un soupir.

Oui, c’est fini, je le comprends bien.

Oui, car comment pourriez-vous bien vous justifier?

ENGSTRAND

Mais devait-elle s’avilir encore plus en parlant de ça? Si monsieur le pasteur veut bien imaginer qu’il soit dans la même position que feu Johanne...

LE PASTEUR MANDERS

Moi!

ENGSTRAND

Mon Dieu, mon Dieu, je ne veux pas dire exactement la même. Mais je veux dire, si monsieur le pasteur avait

quelque chose qui lui ferait honte aux yeux des gens, comme on dit. Nous autres hommes, nous ne devons pas juger trop sévèrement une pauvre femme, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR MANDERS

Mais je ne le fais pas non plus. C'est à vous que j'adresse le reproche.

ENGSTRAND

M'est-il permis de poser à monsieur le pasteur une toute petite question?

LE PASTEUR MANDERS

Voyons, posez-la.

ENGSTRAND

N'est-il pas juste et bien de la part d'un homme de relever qui tombe?

LE PASTEUR MANDERS

Oui, évidemment.

ENGSTRAND

Et un homme n'est-il pas obligé de tenir sa parole donnée?

LE PASTEUR MANDERS

Oui, certainement, il l'est; mais...

ENGSTRAND

Cette fois où Johanne a eu un malheur à cause de cet Anglais... ou bien c'était peut-être un Américain ou un Russe, comme on les appelle... oui, alors elle est venue en ville. La pauvre, elle m'avait refusé une ou deux fois auparavant ; car elle ne regardait que ce qui était beau, elle ; et moi, j'avais cette infirmité à la jambe. Oui, monsieur le pasteur se rappelle, je m’étais risqué dans une salle de danse où des matelots se livraient à la boisson et à

LES REVENANTS, ACTE II 149

l'ivrognerie, comme on dit. Et comme je voulais les exhorter à mener une vie nouvelle...

MADAME ALVING, près de la fenêtre .

Hm !...

Je sais, Engstrand ; ces individus grossiers vous ont jeté en bas de l’escalier. Vous m’avez raconté cet événement. Vous portez votre infirmité avec honneur.

ENGSTRAND

Je n’en tire pas vanité, monsieur le pasteur. Mais ce que je voulais raconter, c’est qu’elle est venue se confier à moi avec des pleurs et des grincements de dents. Je dois dire à monsieur le pasteur que ça m’a fait beaucoup de peine d’entendre ça.

LE PASTEUR MANDERS

Ça vous a fait tant de peine, Engstrand. Bon ; et alors?

ENGSTRAND

Oui, alors je lui ai dit : l’Américain, c’est un homme qui court les océans, lui. Et toi, Johanne, que je lui dis, tu as commis un péché, et tu es une créature déchue. Mais Jakob Engstrand, que je dis, est solide sur ses jambes, lui;... oui, je disais ça comme une image, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR MANDERS

Je vous comprends très bien ; continuez simplement.

ENGSTRAND

Oui, c’est ainsi que je l’ai relevée et que je l’ai loyalement épousée afin que les gens ne sachent pas combien elle s’était fourvoyée avec des étrangers.

LE PASTEUR MANDERS

Tout cela était fort bien agir de votre part. Seulement je ne peux pas approuver que vous ayez consenti à recevoir de l'argent...

ENGSTRAND

De l'argent? Moi? Pas un sou.

LE PASTEUR MANDERS, avec une interrogation à Mme Alving.

Mais... !

Oh ! oui,... attendez un peu ; je me rappelle maintenant. Johanne avait tout de même quelque argent. Mais je ne voulais pas entendre parler de ça. Pouah ! dis-je, mammon, c'est le payement du péché, ça; l'or misérable... ou les billets, peu importe... nous les jetons à la tête de l'Américain, dis-je. Mais il était parti et disparu sur la mer, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR MANDERS

Il était parti, mon brave Engstrand?

ENGSTRAND

Parfaitement. Et nous avons été d'accord, Johanne et moi, pour dire que l'argent serait consacré à l'éducation de l’enfant ; et il l'a bien été ; et je peux en rendre compte exactement jusqu'au dernier skilling.

LE PASTEUR MANDERS

Mais voilà qui modifie considérablement la question,

ENGSTRAND

Voilà comment ça s'est passé, monsieur le pasteur. Et j'ose dire que j'ai été un vrai père pour Régine,... dans la

LES REVENANTS, ACTE II

mesure de mes forces, du moins... car je suis un infirme, malheureusement.

LE PASTEUR MANDERS

Allons, allons, mon cher Engstrand...

ENGSTRAND

Mais j’ose dire que j’ai élevé l’enfant, et vécu tendremnet avec feu Johanne, et exercé la discipline du ménage, comme il est écrit. Mais jamais je n’aurais eu l’idée d’aller trouver le pasteur Manders et de m’enorgueillir et de me vanter d’avoir fait une bonne action en ce monde, pour une fois, moi aussi. Non, quand pareille chose arrive à Jakob Engstrand, il n’en parle pas. Malheureusement, ça ne se produit guère souvent, je crois bien. Et quand je vais trouver Je pasteur Manders, j’ai toujours assez à causer de ce qui est fâcheux et mauvais. Car je dis, comme je le disais tout à l’heure,... la conscience peut être assez vilaine, des fois.

LE PASTEUR MANDERS

Votre main, Jakob Engstrand.

ENGSTRAND

Oh ! mon Dieu, monsieur le pasteur...

LE PASTEUR MANDERS

Pas de façons.

(Il lui serre la main.)

Voilà.

Et si je pouvais maintenant demander bien honnêtement pardon à monsieur le pasteur...

LE PASTEUR MANDERS

Vous? Non, c’est le contraire ; c’est moi qui dois vous demander pardon...

ENGSTRAND

Ah ! non, bon Dieu, tout de même !

LE PASTEUR MANDERS

Si, vraiment. Et je le fais de tout mon cœur. Pardonnezmoi d’avoir pu vous méconnaître ainsi. Et puissé-je vous donner quelque signe de mes regrets sincères et de ma bienveillance...

ENGSTRAND

Monsieur le pasteur ferait ça?

LE PASTEUR MANDERS

Avec le plus grand plaisir...

ENGSTRAND

Oui, eh bien ! l’occasion s’en présente juste en ce moment. Avec l’argent béni que j’ai pu mettre ici de côté, je pense fonder une sorte de foyer des marins dans la ville.

MADAME ALVING

Vous voulez?

Oui, ça serait comme une sorte d’asile. Les tentations sont si nombreuses pour le marin qui circule à terre. Mais dans une pareille maison chez moi, il pourrait être comme sous la garde d’un père, je me suis dit.

LE PASTEUR MANDERS

Que dites-vous de cela, madame Alving?

LES REVENANTS, ACTE II

ENGSTRAND

Ce n'est pas gros, ce que j'ai pour commencer, Dieu m'assiste ! Mais si je pouvais avoir un coup de main d'un bienfaiteur, je...

Oui, oui, nous examinerons la question de plus près. Votre projet me sourit tout à fait. Mais pour le moment, allez tout préparer, et faites illuminer, pour que ça prenne un petit air de fête. Nous aurons donc ensemble une séance d'édification, mon cher Engstrand, car je crois que vous êtes maintenant dans la disposition qu'il faut.

ENGSTRAND

Il me le semble aussi, oui. Alors, adieu, madame, et merci ; et ayez bien soin de Régine pour moi.

(Il essuie une larme.)

L’enfant de feu Johanne... hm ! c'est curieux ça,... mais c'est tout comme si elle avait poussé des racines dans mon cœur. Mais oui, c'est comme ça !

(Il salue et sort par l’antichambre.)

LE PASTEUR MANDERS

Eh bien ! que dites-vous de cet homme, madame Alving? C'est une tout autre explication que nous avons eue là.

MADAME ALVING

Oui, tout autre, en effet.

LE PASTEUR MANDERS

Vous voyez par là quelle extrême prudence est nécessaire avant de condamner son prochain. Mais quelle joie profonde de s'assurer que l'on s'est trompé. Qu'en dites-vous?

MADAME ALVING

Je dis que vous êtes et resterez un grand enfant, Manders.

LE PASTEUR MANDERS

Moi?

MADAME ALVING, lui pose les deux mains sur les épaules.

Et je dis que j’aurais envie de vous jeter les deux bras autour du cou.

LE PASTEUR MANDERS, recule vivement.

Non, non. Dieu vous pardonne... ; en voilà des idées...

MADAME ALVING, avec un sourire.

Oh ! il ne faut pas avoir peur de moi.

LE PASTEUR MANDERS, près de la table.

Vous avez parfois des façons excessives de vous exprimer. Je vais maintenant rassembler ces papiers et les mettre dans mon portefeuille.

(Il le fait.)

Voilà. Et maintenant, adieu pour un moment. Ouvrez les yeux, quand Osvald va revenir. Je remonterai vous voir plus tard.

(Il prend son chapeau et sort par l’antichambre.)

MADAME ALVING pousse un soupir , regarde un instant par la fenêtre , range un peu dans la pièce y et va entrer dans la salle à manger , mais s’arrête à la porte avec une exclamation sourde.

Osvald, tu es encore à table !

OSVALD, dans la salle à manger.

Je finis seulement mon cigare.

Je croyais que tu étais allé un peu sur la route.

LES REVENANTS, ACTE II

Par un temps pareil?

(Un verre tinte. Mme Alving laisse la porte ouverte et s'assied avec son tricot sur le canapé près de la fenêtre.)

OSVALD, dans la salle à manger.

N'est-ce pas le pasteur Manders qui vient de sortir?

MADAME ALVING Oui, il est descendu à l’asile.

Hm!

OSVALD

(Nouveau tintement d'un verre et d'un carafon.)

MADAME ALVING, avec un coup d'œil inquiet.

Cher Osvald, tu devrais te méfier de cette liqueur. Elle est forte.

OSVALD

Elle est bonne contre l’humidité.

MADAME ALVING Tu ne préfères pas venir près de moi?

OSVALD

Mais je ne dois pas fumer au salon.

MADAME ALVING

Tu sais bien que tu pëux fumer un cigare.

Bien, bien, alors je vais venir. Rien qu’une petite goutte encore... Voilà.

(Il entre au salon avec son cigare et ferme la porte derrière lui. Court silence.)

Où est allé le pasteur?

MADAME ALVING Je t'ai dit qu'il est descendu à l'asile.

OSVALD

Ah ! oui, c'est vrai.

MADAME ALVING

Tu ne devrais pas rester si longtemps à table, Osvald.

OSVALD, tenant son cigare derrière son dos.

Mais je m'y trouve si bien, mère.

(Il lui caresse et tapote les joues.)

Pense donc,... pour moi qui suis rentré à la maison, être à la table de ma mère, dans le salon de ma mère, et manger la bonne cuisine de ma mère.

MADAME ALVING Mon cher, cher garçon !

OSVALD, un peu impatient , marchant et fumant.

Et d’ailleurs, à quoi d'autre est-ce que je peux m'occuper ici? Je ne peux rien faire...

MADAME ALVING Oui, tu ne peux pas... ?

OSVALD

Avec un pareil temps gris? Sans le moindre rayon de soleil de toute la journée?

(Il arpente la salle.)

Oh ! ne pas pouvoir travailler !

MADAME ALVING

C’était peut-être un peu irréfléchi de ta part, de revenir. OSVALD

Non, mère, il le fallait.

LES REVENANTS, ACTE II

MADAME ALVING

Si, car je préférais dix fois être privée du bonheur de t’avoir chez moi que de te voir.,.

OSVALD, s'arrête près de la table.

Mais dis-moi, mère, est-ce vraiment un si grand bonheur pour toi, de m’avoir à la maison?

MADAME ALVING Si c’est un bonheur pour moi !

OSVALD, froissant un journal.

Il me semble que cela devrait presque t’être indifférent que j’existe ou non.

Et tu as le cœur de dire cela à ta mère, Osvald?

OSVALD

Mais tu as si bien pu vivre sans moi jusqu’ici.

MADAME ALVING

Oui ; j’ai pu vivre sans toi c’est vrai.

(Silence. Le jour baisse lentement. Osvald arpente la pièce . Il a jeté son cigare.)

OSVALD, s'arrête devant Mme Alving.

Mère, puis-je m’asseoir près de toi sur le canapé?

MADAME ALVING lui fait place .

Oui, viens donc, mon cher garçon.

OSVALD, s'assied.

Il faut que je te dise quelque chose, mère.

MADAME ALVING, l'oreille tendue.

Va, je t’écoute !

OSVALD, le regard fixé dans le vide.

Car je ne peux plus supporter cela.

MADAME ALVING Quoi donc? Qu'est-ce qu'il y a?

OSVALD, de même.

Je n’ai jamais pu me décider à t’écrire à ce sujet ; et depuis que je suis revenu...

MADAME ALVING, lui saisit le bras .

Osvald, de quoi s'agit-il?

Hier et aujourd'hui, j'ai essayé d'écarter de moi ces pensées,... de me secouer. Mais rien à faire.

MADAME ALVING, s* lève.

Il faut me dire tout, maintenant, Osvald !

OSVALD, l'oblige à se rasseoir .

Reste assise, je vais essayer de te dire ça... Je me suis beaucoup plaint de la fatigue du voyage...

MADAME ALVING

Oui. Eh bien?

OSVALD

Mais ce n'est pas là ce qui me gêne ; pas une fatigue ordinaire...

MADAME ALVING, sur le point de se lever.

Tu n'es pas malade, au moins, Osvald !

OSVALD, la faisant se rasseoir.

Reste assise, mère. Écoute-moi tranquillement. Je ne

LES REVENANTS, ACTE II

suis pas malade à proprement parler ; pas ce qu’on appelle généralement malade.

(Il se prend la tête dans les mains.)

Mère, j’ai la tête démolie,... brisée,... jamais je ne pourrai plus travailler !

(La figure dans les mains , il plonge la tëte x dans le giron de sa mère et éclate en sanglots.)

MADAME ALVING, pâle et tremblante.

Osvald ! Regarde-moi ! Non, non, ce n’est pas vrai.

OSVALD, lève sur elle un regard désespéré.

Ne pouvoir jamais plus travailler! Jamais... jamais! Être comme un mort vivant ! Mère, peux-tu imaginer rien d’aussi affreux?

Mon pauvre garçon ! D’où t’est venu cet affreux malheur?

OSVALD, se redresse sur son siège.

Oui, c’est là, justement, ce que je ne peux comprendre. Je n’ai jamais mené une vie tumultueuse. Sous aucun rapport. Il ne faut pas que tu croies cela de moi, mère. Je ne l’ai jamais fait.

MADAME ALVING

Je ne le crois pas non plus, Osvald.

OSVALD

Et voilà que cela me prend tout de même ! Ce malheur terrible !

MADAME ALVING

Oh ! mais ça passera, mon cher enfant béni. Ce n'est rien que du surmenage. Tu peux m’en croire.

OSVALD, douloureusement.

C'est ce que je pensais aussi, au commencement ; mais ce n’est pas ça.

MADAME ALVING

Raconte-moi tout, d’un bout à l’autre.

OSVALD

C’est bien ce que je veux faire.

MADAME ALVING

Quand est-ce que tu t’en es aperçu la première fois?

Ce fut aussitôt après avoir été à la maison pour la dernière fois et être retourné à Paris. Je commençai à éprouver de très violentes douleurs dans la tête... surtout derrière la tête, me semblait-il. C’était comme si un étroit cercle de fer m’avait été vissé dans la nuque, en remontant.

MADAME ALVING

Et alors?

OSVALD

Tout d’abord, je crus que c’était le simple mal de tête ordinaire, dont j’avais tant souffert pendant ma croissance.

MADAME ALVING

Oui, oui...

OSVALD

Mais ce n’était pas ça ; je ne tardai pas à m’en rendre compte. Je ne pouvais plus travailler. Je voulais commencer à peindre un nouveau grand tableau ; mais mes facultés semblaient se dérober ; toute ma force était comme paralysée ; je ne pouvais concentrer mon esprit sur rien de précis; j’étais pris de vertige,... tout tournait. Oh! c’était une situation terrible ! Je finis par envoyer chercher le médecin,... Et par lui je sus à quoi m’en tenir.

LES REVENANTS, ACTE II

MADAME ALVING

Que veux-tu dire?

OSVALD

C’était un des plus grands médecins de là-bas. J’ai dû lui raconter ce que j'éprouvais ; et il s’est mis à me poser toutes sortes de questions qui me semblaient sans aucun rapport avec mon état ; je ne comprenais pas où cet homme voulait en venir...

MADAME ALVING

Ensuite !

OSVALD

Finalement, il dit : dès votre naissance, vous avez eu en vous quelque chose de vermoulu;... c’est le mot français dont il s’est servi.

MADAME ALVING, Vesprit tendu.

Qu’entendait-il par là?

OSVALD

Je n’ai pas compris non plus, et je l’ai prié de s’expliquer plus clairement. Et alors ce vieux cynique a dit...

(Il ferme le poing.)

Oh!...

MADAME ALVING

Qu’est-ce qu’il a dit?

OSVALD

Il a dit : Les péchés des pères retombent sur les enfants.

MADAME ALVING, se lève lentement.

Les péchés des pères... !

OSVALD

J'avais envie de le gifler...

MADAME ALVING, traverse la salle.

Les péchés des pères...

T. XII

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