IÔ
OSVALD, sourit douloureusement.
Oui, qu’en dis-tu? Je lui ai certifié, bien entendu, qu’il ne pouvait absolument pas être question de rien de pareil. Mais penses-tu qu’il ait changé d’avis pour cela? Non, il maintint son dire, et ce fut seulement lorsque j’eus sorti tes lettres et que je lui eus traduit tous les passages qui parlaient de père...
MADAME ALVING
Et alors...?
OSVALD
Oui, alors, bien entendu, il lui a fallu reconnaître qu’il était sur une fausse piste; et j’ai ainsi connu la vérité. L’incompréhensible vérité ! Cette bienheureuse vie de jeunesse enthousiaste avec les camarades, j’aurais dû m’en abstenir. Elle avait dépassé mes forces. C’était donc ma propre faute !
MADAME ALVING
Osvald ! Oh ! non, ne crois pas cela !
OSVALD
Aucune autre explication n’était possible, a-t-il dit. C’est là ce qui est affreux. Irréparablement perdu pour toute ma vie... et cela, par ma propre légèreté. Tout ce que j’aurais accompli dans le monde,... ne pas même oser y penser,... ne pas pouvoir y penser. Oh ! si seulement je pouvais revivre,... faire que tout cela n’eût pas eu lieu !
(Il se jette sur le canapé , se cachant la figure .
Mme Alving se tord les mains et marche de long en large y en silence , luttant contre elle-même.
Osvald , au bout d'un moment , lève la tête et reste accoudé , à demi-étendu.)
Si encore ç’eût été un mal hérité, à quoi l’on ne peut rien. Mais cela ! D’une manière honteuse, stupide, par légèreté.
LES REVENANTS, ACTE II 163
avoir ruiné son propre bonheur, sa propre santé, tout au monde,... son avenir, sa vie... !
MADAME ALVING
Non, non, mon cher enfant béni ; c’est impossible !
( Elle se penche sur lui.)
Ta situation n'est pas aussi désespérée que tu le crois.
Oh ! tu ne sais pas...
OSVALD
(Il se dresse brusquement.)
Et dire, mère, que je dois te causer tout ce chagrin! Combien j’ai souvent désiré, presque, et espéré te voir moins profondément attachée à moi.
MADAME ALVING
Moi, Osvald ; mon unique enfant ! le seul bien que je possède au monde ; le seul être dont je me soucie.
OSVALD, lm prend les deux mains et les baise.
Oui, oui, je le vois bien. Quand je suis à la maison, je le vois bien. Et c’est ce qui m’est presque le plus pénible... Mais enfin, te voilà au courant. Et maintenant, nous n’en parlerons plus aujourd’hui. Je ne supporte pas de penser à ça longtemps de suite.
(Il remonte la scène.)
Fais-moi donner quelque chose à boire, mère.
MADAME ALVING
A boire? Qu'est-ce que tu veux boire maintenant?
OSVALD
Oh ! n'importe quoi. Tu as bien du punch froid dans la maison.
MADAME ALVING Oui, mais mon cher Osvald... !
OSVALD
Ne me refuse pas cela, mère. Sois gentille. Il me faut quelque chose pour faire passer toutes ces pensées qui me rongent.
(Il marche dans la serre.)
Et puis, il fait si sombre, ici !
(Mme Alving tire un cordon de sonnette à droite.)
Et cette pluie interminable. Elle peut continuer semaine après semaine ; des mois entiers. Jamais un rayon de soleil. Dans tous mes séjours chez nous, je ne me rappelle pas avoir jamais vu luire le soleil.
MADAME ALVING Osvald... tu penses à me quitter !
OSVALD
Hm !...
(Il soupire profondément.)
Je ne pense à rien du tout. Je ne peux penser à rien.
( Baissant la voix.)
J'y renonce.
RÉGINE, venant de la salle à manger .
Madame a sonné?
MADAME ALVING Oui, nous voudrions la lampe.
RÉGINE
Tout de suite, madame. Elle est allumée déjà.
(Elle sort.)
LES REVENANTS, ACTE II
MADAME ALVING, s’approche d’Osvald.
Osvald, ne me cache rien.
Je ne cache rien, mère.
(Il s'approche de la table.)
Je t’en ai tant dit, il me semble.
(Régine apporte la lampe et la met sur la table.) MADAME ALVING
Écoute, Régine, tu pourrais aller nous chercher une demibouteille de champagne.
RÉGINE
Bien, madame.
(Elle sort.)
OSVALD, entoure du bras le cou de Mme Alving.
Voilà ce qu 5 il faut. Je savais bien que mère ne laisserait pas son garçon avoir soif.
MADAME ALVING
Mon pauvre cher Osvald ; comment pourrais-je rien te refuser maintenant?
OSVALD, vivement .
Est-ce vrai, mère? C J est sérieux?
MADAME ALVING
Comment? Quoi?
OSVALD
Que tu ne pourrais rien me refuser?
MADAME ALVING Mais, cher Osvald...
Chut!
OSVALD
RÉGINE, apporte une demi-bouteille de champagne et deux verres sur un plateau qu’elle pose sur la table.
Faut-il déboucher...?
OSVALD
Non, merci, je le ferai moi-même.
(Régine sort.)
MADAME ALVING, s’assied près de la table.
A quoi pensais-tu... que je ne devais pas te refuser?
OSVALD, occupé à déboucher la bouteille.
D'abord un verre... ou deux.
(Le bouchon saute; Osvald verse dans l’un des verres et veut verser dans l’autre.)
MADAME ALVING, met sa main au-dessus du verre.
Merci,... pas pour moi.
Eh bien ! pour moi, alors !
(Il vide son verre y le remplit de nouveau , et le vide encore; puis il s’assied à la table.)
MADAME ALVING, qui attend.
Eh bien?
OSVALD, sans la regarder.
Écoute, dis-moi,... vous m'avez paru, toi et le pasteur Manders, bien singuliers,... hm ! bien silencieux au déjeujeuner.
MADAME ALVING
Tu l'as remarqué?
OSVALD
Oui. Hm !...
(Après un court silence.)
Dis-moi,... comment trouves-tu Régine?
LES REVENANTS, ACTE II
MADAME ALVING
Comment je la trouve?
OSVALD
Oui, n'est-elle pas superbe?
MADAME ALVING
Cher Osvald, tu ne la connais pas aussi bien que moi.
OSVALD
Et alors?
Elle est malheureusement restée trop longtemps chez elle. J'aurais dû la prendre chez moi plus tôt.
OSVALD
Mais n'est-elle pas superbe à voir, mère?
(Il remplit son verre.) MADAME ALVING
Régine a de nombreux et graves défauts...
OSVALD
Ah ! bah, qu'est-ce que ça fait?
(Il boit de nouveau.)
MADAME ALVING
Mais je l'aime bien tout de même ; et je suis responsable d'elle. A aucun prix je ne voudrais que rien lui advînt.
OSVALD, se lève brusquement.
Mère, Régine est mon seul salut !
MADAME ALVING, 5e lève.
Que veux-tu dire par là?
OSVALD
Je ne peux pas rester là et supporter ce tourment tout seul.
MADAME ALVING
N’as-tu pas ta mère pour le supporter avec toi?
OSVALD
Oui, c’est ce que je pensais ; et c'est pourquoi je suis venu chez toi. Mais ça ne va pas comme ça. Je le vois ; ça ne va pas. La vie n’est pas tenable pour moi ici !
MADAME ALVING
Osvald !
OSVALD
Il faut que je vive autrement, mère. C’est pourquoi il faut que je te quitte. Je ne veux pas que tu aies ce spectacle sous les yeux.
MADAME ALVING
Mon malheureux garçon ! Oh ! mais, Osvald, tant que tu es aussi malade que maintenant...
OSVALD
S’il n’y avait rien que la maladie, je resterais bien chez toi, mère. Car tu es le meilleur ami que j’aie au monde.
Oui, n’est-ce pas, Osvald ; je le suis !
OSVALD, agité } circule çà et là.
Mais ce sont tous ces tourments, ces repentirs,... et puis la grande, mortelle angoisse. Oh !... cette angoisse effroyable !
MADAME ALVING, le suivant.
Angoisse? Quelle angoisse? Que veux-tu dire?
LES REVENANTS, ACTE II
OSVALD
Oh ! il ne faut pas me questionner davantage. Je ne sais pas. Je ne peux pas te décrire ça.
(Mme Alvingva tirer la sonnette à droite.)
Qu’est-ce que tu veux?
MADAME ALVING
Je veux que mon garçon soit content, voilà. Il ne doit pas broyer du noir.
(A Régine , qui paraît à la poite.)
Encore du champagne. Une bouteille entière.
(Régine sort J
OSVALD
Mère !
MADAME ALVING
Crois-tu que nous ne savons pas vivre aussi, dans cette maison?
OSVALD
N'est-elle pas superbe à voir? Comme elle est bâtie ! Et d'une santé si florissante.
MADAME ALVING, s'assied près de la table .
Assieds-toi, Osvald, et causons tranquillement.
OSVALD, s'assied.
Tu ne sais sans doute pas, mère, que j ’ai un tort à réparer envers Régine.
MADAME ALVING
Toi?
OSVALD
Ou une petite imprudence... appelle ça comme tu voudras. Très innocente, d’ailleurs. La dernière fois que je suis venu à la maison...
MADAME ALVING
Oui?
OSVALD
... elle m'a souvent questionné sur Paris, et je lui ai raconté ceci et cela sur la vie de là-bas. Et je me rappelle qu'un jour il m’est arrivé de dire : vous n’auriez pas envie d’y venir vous-même?
MADAME ALVING
Et puis?
OSVALD
Je l’ai vue devenir toute rouge, et elle dit : oh oui, j’en aurais bien envie. Bon, bon, ai-je répondu, il y aura peutêtre moyen d’arranger ça, ... ou quelque chose d’analogue.
MADAME ALVING
Et alors?
J’avais naturellement oublié ces propos ; mais avanthier, lorsque je lui ai demandé si elle était contente de ce que j’allais rester si longtemps à la maison...
MADAME ALVING
Oui?
OSVALD
... elle me regarda d’un drôle d’air, et me demanda : mais que devient ainsi mon voyage à Paris?
MADAME ALVING
Son voyage!
OSVALD
Et alors, en causant, je pus savoir qu’elle avait pris la chose au sérieux, qu’elle avait ici pensé à moi tout le temps, et qu’elle s’était mise à apprendre le français...
LES REVENANTS, ACTE II
MADAME ALVING
C’est donc pour cela...
OSVALD
Mère,... lorsque j’ai vu cette fille superbe, jolie, pleine de santé, devant moi... je n’avais jamais fait autrement attention à elle auparavant... mais alors, quand je l’ai vue devant moi presque les bras ouverts, prête à me recevoir...
MADAME ALVING
Osvald !
OSVALD
... l’idée surgit dans mon esprit qu’en elle était le salut ; car je vis qu’en elle était la joie de vivre.
MADAME ALVING, stupéfaite.
La joie de vivre...? Peut-elle renfermer le salut?
RÉGINE, vient de la salle à manger avec une bouteille de champagne.
Excusez-moi d’être restée si longtemps, mais j’ai dû descendre à la cave...
(Elle pose la bouteille sur la table.)
OSVALD
Et va chercher un verre de plus.
RÉGINE, le regarde , étonnée .
Le verre de madame est là, monsieur Alving.
OSVALD
Oui, mais va chercher un verre pour toi, Régine.
Eh bien?
Est-ce avec
(Régine tressaille et jette vite un coup d’œil confus sur Mme Alving.)
RÉGINE, bas, avec hésitation .
l’agrément de madame...?
MADAME ALVING Va chercher le verre, Régine.
CRégine va dans la salle à manger.)
OSVALD, la suit des yeux .
As-tu remarqué sa démarche? Si ferme et hardie.
MADAME ALVING Cela ne se fera pas, Osvald.
OSVALD
C’est réglé. Tu le vois bien. Il ne sert à rien d’y faire objection.
(Régine arrive avec un verre vide , quelle garde à la main.)
Assieds-toi, Régine.
(Régine interroge du regard Mme Alving.) MADAME ALVING
Assieds-toi.
(Régine s*assied sur une chaise près de la porte de la salle à manger, et garde toujours le verre vide à la main.)
Osvald,... qu’est-ce que tu disais au sujet de la joie de vivre?
OSVALD
Oui, la joie de vivre, mère,... vous ne la connaissez guère ici, dans ce pays. Je ne l’éprouve jamais ici.
MADAME ALVING Pas lorsque tu es chez moi?
OSVALD
Pas quand je suis à la maison. Mais tu ne comprends pas cela.
LES REVENANTS, ACTE II
MADAME ALVING
Si, si, je crois presque le comprendre... maintenant.
La joie de vivre... et puis la joie de travailler. Oui, au fond, c'est la même chose. Mais celle-ci non plus, vous ne la connaissez pas.
MADAME ALVING
Il est possible qu'en cela tu aies raison. Osvald, dism'en plus long sur ce sujet.
OSVALD
Eh bien ! je pense simplement qu'ici on apprend aux gens à croire que le travail est une malédiction et une punition pour nos péchés, et que la vie est une chose lamentable dont il vaut mieux être délivré le plus tôt possible.
MADAME ALVING
Une vallée de larmes, oui. Et nous nous appliquons en conscience à faire qu'elle soit telle.
OSVALD
Mais les gens ne veulent rien savoir de cela, là-bas. On n'y voit personne qui croie vraiment encore à de pareilles doctrines. Là-bas, le seul fait d'être au monde peut être considéré comme une splendide félicité. As-tu remarqué, mère, que tout ce que j'ai peint avait trait à la joie de vivre? La joie de vivre, toujours et partout. Il y a là lumière, soleil, air de fête,... et les visages sont gais et radieux. C'est pourquoi j'ai peur de rester ici, à la maison chez toi.
MADAME ALVING
Peur? De quoi est-ce que tu as peur ici, chez moi?
OSVALD
Je crains que tout ce que je sens en moi ne devienne vilain ici.
MADAME ALVING, le regarde fixement.
Crois-tu qu'il en serait ainsi?
OSVALD
J'en suis bien sûr. Vivre ici, chez nous, la même vie que là-bas, ce ne serait quand même pas la même vie.
MADAME ALVING, qui a. écouté, Vesprit tendu, se lève, ouvrant de grands yeux songeurs, et dit :
Maintenant je vois l'enchaînement.
Qu'est-ce que tu vois?
MADAME ALVING
Je le vois maintenant pour la première fois. Et maintenant je peux parler.
OSVALD, se lève.
Mère, je ne te comprends pas.
RÉGINE, qui s’est levée aussi.
Dois-je peut-être m'en aller?
MADAME ALVING
Non, reste là. Maintenant je peux parler. Maintenant, mon enfant, tu vas tout savoir. Et ensuite, tu pourras choisir. Osvald... Régine...
OSVALD
Silence. Le pasteur...
LE PASTEUR MANDERS, entre par Vantichambre.
Voilà. Nous avons passé en bas un moment de cordialité bien agréable.
LES REVENANTS, ACTE II
OSVALD
Nous aussi.
LE PASTEUR MANDERS
Il faut que l'on aide Engstrand pour son foyer des marins. Régine doit partir chez lui et l'assister.
RÉGINE
Non, merci, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR MANDERS, qui s'aperçoit seulement de sa présence .
Comment.. .? Ici,... et un verre en main !
RÉGINE, pose vite le verre.
Pardon !...
OSVALD
Régine part avec moi, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR MANDERS Part ! Avec vous !
Oui, comme ma femme,... si elle y tient.
LE PASTEUR MANDERS Mais, bonté divine...
RÉGINE
Je n'y peux rien, monsieur le pasteur.
OSVALD
Ou bien elle restera ici, si je reste.
RÉGINE, malgré elle ,
Ici!
LE PASTEUR MANDERS Je reste pétrifié devant vous, madame Alving.
MADAME ALVING
Ni l’un ni l’autre n’aura lieu ; car maintenant je peux tout dire.
LE PASTEUR MANDERS Mais vous ne le ferez pas ! Non, non, non !
MADAME ALVING
Si, je le peux et je le veux. Et aucun idéal ne sera quand même renversé.
ÛSVALD
Mère, qu’est-ce que c’est que l’on me cache ici?
RÉGINE, prêtant Voreille.
Madame ! Écoutez ! Il y a des gens qui crient dehors.
(Elle va dans la serre et regarde dehors.) OSVALD, à la fenêtre de gauche.
Qu’est-ce qui se passe? D’où vient cette lueur?
RÉGINE, crie .
Il y a le feu à l’asile !
MADAME ALVING, va à la fenêtre.
Le feu !
LE PASTEUR MANDERS Le feu? Impossible. J'y étais tout à l’heure.
OSVALD
Où est mon chapeau? Bah! peu importe... L’asile de père... !
(Il sort en courant par la porte du jardin.) MADAME ALVING
Mon châle, Régine. C’est tout en flammes.
LES REVENANTS, ACTE II
LE PASTEUR MANDERS
C'est effrayant ! Madame Alving, ce qui flamboie, c'est le jugement qui condamne cette maison de perdition !
MADAME ALVING
Oui, sûrement. Viens, Régine.
(Elles sortent toutes deux en hâte par V anticham bre.)
LE PASTEUR MANDERS, joint les mains.
Et pas d'assurance !
(Il sort par la même porte.)
T. XII