HISTOIRE DE L’ÉCRITURE
Le lien entre Un Ennemi du Peuple et Les Revenants est évident. La pièce nouvelle apparaît comme une réponse à la furieuse campagne qui avait accueilli le sinistre « drame familial ». Et pourtant l'invention du drame nouveau n’a pas été suggérée par cette campagne, — pas plus l’invention du sujet que celle des idées qu’il exprime directement ou symboliquement. On a vu, en effet, que c’est à Un Ennemi du Peuple qu’Ibsen a d’abord pensé, dès le printemps de 1880, lorsqu’il fut à peu près quitte de la correspondance à propos des représentations de Maison de Poupée. Ensuite il abandonna ce projet pour se consacrer, à Berchtesgaden, à ses premières méditations sur Les Revenants. A Rome, pendant l’hiver 1880-81, ce fut de nouveau Un Ennemi du Peuple qui l’occupa, et tout le monde remarqua les tendances « nihilistes » de ses propos. Puis, vers la fin du printemps de 1881, il revint aux Revenants , que, cette fois, il acheva, et l’on peut penser que les conceptions morales de Mme Alving ont un peu subi l’influence du courant d’idées dans lequel Ibsen avait vécu au cours de ses deux premières prises de contact avec le D r Stockmann. Enfin, lorsque Les t. xii. — 20g 14
Revenants furent achevés, mais trois semaines avant leur publication, Ibsen écrivit à son éditeur :
Je travaille dès maintenant au projet d'une nouvelle comédie en quatre actes dont j'ai eu déjà l'esprit occupé auparavant, mais que j’ai mise de côté pour passer aux Revenants, qui s’imposaient à moi trop fortement, et absorbaient tout mon intérêt
L'attitude de la critique et du public à l'égard des Revenants n'a donc été pour rien âans le choix du thème qu’abordait Ibsen, elle a seulement contribué à ce que ce thème s'est « imposé » d’autant plus fortement, il a pris les clameurs contre Les Revenants comme une démonstration nouvelle de l'idée même qui, à ce moment, occupait son esprit. C’est l'accueil fait par la presse à Maison de Poupée qui est à l'origine d'Un Ennemi du Peuple. Ibsen avait d’ailleurs quelque habitude d’être honni par la presse. Il a dû particulièrement se souvenir de la façon dont il avait été traité à propos de La Comédie de V Amour.
Malheureusement Un Ennemi du Peuple est la seule des pièces écrites par Ibsen depuis son départ de Kristiania en 1864 pour laquelle on n'ait aucune note et aucune ébauche, en sorte qu'il est impossible de savoir si la tempête des Revenants a modifié son projet primitif, ou en a peut-être aggravé le ton. A priori , on serait tenté de le croire, mais les indices que l'on peut relever ne le confirment pas. Le « nihilisme » d’Ibsen est tout aussi accentué dans ses conversations de Rome en 1881 que dans le discours de Stockmann en 1882, et de même qu'il n'empêchait pas Ibsen, pendant l’hiver 1880-81, d’être sociable et fort aimable, il n'a pas empêché Un Ennemi du Peuple , en 1882, d’être une pièce pleine de mouvement, d’humour, on peut même dire de gaieté. Ibsen la qualifie de « comédie », dans sa lettre à Hegel du 23 novembre 1881, et il l’appellera « pièce », lorsqu’il la publiera, mais cela n’implique pas de changement
1 Lettre du 23 novembre 1881, L. C. Nielsen, Fred. V. Hegel , II, p. 352.
l’affaire des bains
essentiel ; même après avoir achevé son brouillon, il ne savait encore s’il l’appellerait pièce ou comédie : « elle tient un peu des deux, ou elle est intermédiaire . » Après avoir lu la plupart des comptes rendus les plus violents sur Les Revenants, Ibsen continuait à concevoir sa nouvelle œuvre plutôt comme une comédie, et il écrivait à Hegel, le 16 mars 1882 :
Ce sera, cette fois, une pièce paisible, qui pourra être lue par les ministres et les gros négociants et par leurs femmes, et devant laquelle les théâtres n'auront pas à reculer
Une pièce « paisible » : c’était la même expression qu’il avait employée en annonçant à Hegel L'Union des Jeunes . Et les deux pièces, en effet, ne sont pas sans analogie. Dans toutes deux, la satire est pleine d’entrain. Rien ne montre mieux combien Ibsen était sincère lorsqu’il affirmait dans ses lettres qu’il prenait avec sang-froid la tempête qu’il avait soulevée ». Il y a trouvé surtout l’occasion de « faire des observations » sur l’attitude des libéraux.
Le scénario d’Un Ennemi du Peuple a été établi à l’aide de divers événements réels. Ibsen avait connu à Munich un jeune poète, Alfred Meiszner, qui contait volontiers une vieille histoire qui était arrivée à son père, alors médecin à Teplitz. Le docteur Meiszner avait estimé de son devoir de signaler aux auto rités l’apparition du choléra dans la ville et avait ainsi rendu la saison de bains désastreuse ; ce pourquoi les gens de la ville avaient assailli sa maison à coups de pierres et il s’était dépêché de quitter la ville 1 2 * 4 .
Hagbard Berner, député influent, avait déposé une propo-
1 Lettre à Jonas Lie du 22 juin 1882, publiée par Verdens Gang.
2 Brève, II, p. 109,
a Toutefois Gerhard Gran estime qu’Ibsen a, dans ses lettres, trop souvent affirmé ce sang-froid pour que ses assurances puissent inspirer confiance (Henrik Ibsen , Liv og Vœrker, II, p. 130-131). Mais Gran, admirateur de l’œuvre d’Ibsen, dénigrait volontiers son caractère.
4 Efterladte Skrifter, I, p. xcvi. Alfred Meiszner a écrit cette histoire dans ses mémoires parus en 1884, mais Ibsen ne la connaissait que par son récit oral.
sition de loi au sujet du drapeau norvégien, et par là provoqué une très vive agitation au printemps de 1879, à laquelle Bjôrnson prit une part active. C'est l'occasion que choisit Bjornson pour reprendre contact avec Ibsen en l'invitant à se joindre aux partisans du drapeau « pur », et on a vu qu'Ibsen remercia pour la lettre, mais se déclara opposé à la proposition Berner. Les esprits étaient montés à ce point, en Norvège, qu'à l'occasion d’une grande réunion à l'Association ouvrière, il y eut des troubles dans la rue, tous les soirs, du 14 au 16 mars 1879, devant la maison de Berner, et, le 14, devant l'hôtel où des députés étaient réunis pour fêter Bjornson. Ibsen, bien qu'hostile à l'action de Berner et de Bjôrnson, trouva révoltante la conduite de la foule qui protestait ainsi contre eux h
Et Ibsen connaissait l’histoire du pharmacien Harald Conrad Thaulow (1815-1881), homme très savant dans sa partie, d'une haute culture générale, esprit généreux, de caractère fantasque et parfois violent à la façon de son cousin germain Henrik Wergeland. En lisant les poèmes de Wergeland, Jonas Lie était souvent amené à penser au pharmacien 5 . Ibsen avait connu autrefois ce brouillon naïf et bon, et l'appréciait beaucoup 1 2 3 . Thaulow avait été parmi les fondateurs de « La cuisine à vapeur de Christiania », société anonyme qui avait eu d'abord pour but de venir en aide aux pauvres de la ville, pour devenir ensuite une simple société capitaliste. Depuis 1872 il avait mené campagne contre l'administration de la société, et à l'assemblée générale du 22 octobre 1874, il avait contredit l’exposé de la direction : « Il lui faudrait renier sa nature, s'il ne continuait pas à proclamer la vérité pour elle-même, » disait-il; en 1880, le plus important de ses actes d'accusation était intitulé « Les Soutiens de la société en prose » ; et enfin, à l'assem-
1 Gunnar Heiberg, Aftenposten, 1912, n° 250.
2 Jonas Lie og hans samtidige, Brève i udvalg , p. 159.
3 Julius Elias, Die neue Rundschau, 1906, p. 1461.
H. c. Thaulow
blée générale du 23 février 1881, il voulut donner lecture d’une brochure de trente pages qu’il publia sous le titre : « Premier supplément aux Soutiens de la société en prose. » La séance fut plutôt tumultueuse. Au bout de trois quarts d’heure de lecture, le président trouva qu’il avait assez entendu parler du « bluff » et des « bêtises » de la direction, et, sans doute poussé par le magnat de finance Heftye, voulut arrêter Thaulow.
Thaulow. Je ne veux pas m'arrêter. Le président n’a pas le droit de m’arrêter. — Thaulow continue sa lecture : Dixième observation...
Le consul Heftye. Il faut interrompre M. Thaulow !
Thaulow continue. (Quelques membres de l’assemblée manifestent leur mauvaise humeur en se promenant dans la salle.)
Le président demande à l’assemblée si elle le considère comme autorisé à interrompre M. Thaulow (réponse unanime : oui).
Le président invite de nouveau M, Thaulow à cesser sa lecture qu’il a continuée sans interruption pendant les dernières répliques...
Thaulow. Je ne veux pas qu'on m’interrompe.
Le président. — L’assemblée générale maintient son vote? (Oui, oui.) Il invite de nouveau M. Thaulow, etc...
Thaulow continue à lire et ajoute que ce sera bon pour l’assemblée de l’écouter.
Le président. Je vais donc procéder...
Thaulow : Je serai très court. Il continue à lire...
Heftye : Est-ce qu'il va continuer?
Thaulow continue ainsi sa lecture : Le beau résultat de la cuisine à vapeur de Christiania. — J’aurai fini tout de suite...
Heftye : L’assemblée générale est impossible dans ces conditions.
Le président : Je regrette d’être obligé d'interrompre M. Thaulow. Vous aurez la parole...
Thaulow lit toujours.
Heftye : Taisez-vous donc, ou l’on va vous mettre à la porte.
Thaulow : Faites donc I Thaulow s'assied ensuite enfin, après quoi le président donne lecture de la fin du compte rendu...
Thaulow accompagna les premières lignes de cette lecture de quelques grognements. Lorsque le président fut arrivé un peu plus loin, il fut interrompu par plusieurs observations de Thaulow.
Mais des voix rudes crièrent : Taisez-vous ! et M. Thaulow se tut.
Le président lut ensuite la justification des comptes et demanda si quelqu’un avait des objections à présenter.
Thaulow : Mes observations paraîtront plus tard. Le tout est imprimé. Ha, ha...
Le président demanda si l’assemblée donnait pleine décharge pour les comptes.
Thaulow : J’élève ma protestation et demande qu'elle soit inscrite au procès-verbal.
Le président, dictant le procès-verbal : ... après une série d’objections présentées par M. Thaulow...
Thaulow : Je demande qu’on ajoute vingt-quatre. L’organisation de la société bourgeoise de Kristiania est par trop absurde en cette fin du dix-neuvième siècle. On ne peut rien faire contre la masse grossière...
La scène prit fin lorsque Thaulow quitta rassemblée en criant:
Je ne veux plus avoir rien à faire avec vous. Je ne veux pas semer des perles dans le sable. C’est un abus infernal d'un peuple libre dans une société libre. Maintenant je m’en vais. Vous pouvez aller tous au piquet et ruminer votre honte.
Thaulow mourut subitement quelques jours après.
Ces divers épisodes fournissaient à Ibsen la société des bains avec le rôle de son médecin, les pierres lancées contre la maison du docteur, et la réunion publique où il tient seul tête à la foule. Les deux premiers de ces épisodes étaient connus d'Ibsen avant ses premières réflexions sur la future pièce, au printemps de 1880; le troisième n'a eu lieu qu'à la fin de février 1881, lorsqu'il la méditait pour la seconde fois et allait reprendre — définitivement — Les Revenants. Il est très probable qu'il n'avait encore rien écrit, et que Harald Thaulow a été le premier modèle du D r Stockmann. Le peintre Fritz Thaulow, fils du pharmacien, a raconté plus tard l'histoire de son père à Beerbohm Tree, et lorsque celui-ci joua le rôle de Stockmann à Londres en 1905, il prit le masque de Fritz Thaulow l -
Comme Ibsen, en 1881, projetait son livre de souvenirs, et même en écrivait un premier chapitre sur Skien, sa ville natale,
1 Efterladte Skrifter, I, p. xcix. L’extrait du compte rendu de l’assemblée générale par Aftenposten est pris également dans l’introduction de Halvdan Koht.