DROITE ET GAUCHE D'ACCORD CONTRE IBSEN
un critique dans une étude parue en trois numéros de son journal *.
Dagbiadet a évidemment voulu compenser le mauvais effet produit l'année précédente par son attitude à l'égard des Revenants , et publie deux amples études, l'une en quatre parties 1 2 , l'autre à laquelle deux numéros suffisent 3 . Celle-ci surtout s'inquiète de savoir si vraiment les partis sont si mauvais, s'ils détruisent la liberté? Mais non, « comment un État pourrait-il subsister, si dans une société on réalisait cette idée pas de parti? » Le système représentatif serait impossible. L’autonomie individuelle conduirait au pouvoir absolu. Mais il est vrai que les partis peuvent perdre leur vrai caractère et devenir des coteries, et le critique aimablement conclut : « S'il en est un peu ainsi chez nous, et si Un Ennemi du Peuple peut nous ouvrir là-dessus les yeux, je peux certifier que la pièce fera du bien à notre parti. »
Et le grand journal de droite, Morgenbladet , se préoccupe avant tout de la même question, vue, naturellement, sous un tout autre aspect 4 . Stockmann ne peut représenter la vérité, par la raison qu'il n'y a pas de vérité en lui, cet ennemi de la majorité appartient au fond à cette majorité, il est du même acabit, quasi libéral, superficiel, aimant la popularité, etc. C'est un personnage comique, et pourtant il devient sublime dans sa colère, au quatrième acte, et semble un instant s'élever au rôle d'un superbe prophète. Il tient alors sur la majorité compacte des propos excellents, il dit, par exemple, que la majorité, loin d'avoir raison, « vit sur des résidus de pensées qui ont occupé antérieurement les esprits vraiment penseurs ». Puis le critique philosophe dit que les esprits supérieurs ont bien une sorte de droit à exercer autorité et influence, mais ne
1 Harald Hansen dans Fœdrelandsvennen, 6, 8 et 11 décembre 1882.
2 Irgens Hansen dans Dagbiadet, 1882, n 08 296, 300, 302 et 304.
3 Erik Vullum dans Dagbiadet , 30 novembre et I er décembre 1882*
4 M. J. Monrad, dans Morgenbladet, 14 et 16 janvier 1883.
doivent pas s’isoler et considérer la vérité comme leur propriété particulière. Et il conclut que la pièce fait bien sentir ce qu’il y a de creux et vide dans la doctrine du droit absolu de la majorité, qui est d’ailleurs contradictoire, puisqu’elle renferme et suscite la doctrine diamétralement opposée, l’individualisme. Le mot de la fin « résonne comme un héroïsme de désespoir qui confine à la folie — à la folie des grandeurs », mais il est amené avec une rigueur psychologique ibsénienne.
Ainsi les deux partis interprètent, louent et blâment au profit de leurs idées. On ne veut ni ne peut s’indigner, comme à propos des Revenants , parce que la pièce est parfaitement cc convenable ». Mais personne n’est content. Le journal satirique Vikingen, exprime cela très bien par un dessin en trois parties où Ibsen présente d’abord L’Union des Jeunes , à la grande joie de la droite, qui voit la gauche furieuse, puis Les Soutiens de la Société, à la grande joie de la gauche, qui s’amuse aux grands cris poussés par la droite, et enfin Un Ennemi du Peuple , qui fait fuir tout le monde.
Mais la gauche se sentait sans doute le plus atteinte. Ses critiques s’accordaient curieusement dans leur regret qu’Ibsen n’eût pas fait de Hovstad un personnagè plus important, car c’était lui qui eût dû répondre à Stockmann, et défendre les vrais principes modernes h
Ce ne fut pas mieux en Danemark, où les « Européens », c’est-à-dire les intellectuels de gauche, étaient aussi alliés à un parti paysan, Edvard Brandès publia un véritable éreintement de la pièce, qui était « une déception pour beaucoup de gens, et surtout pour ceux qui aiment le plus les œuvres d’Ibsen ». Celle-ci est très inférieure aux deux précédentes. « Quiconque se place, — même seulement en apparence — au-dessus des partis — la réaction se prévaudra toujours de lui, car elle aime
1 Ber gens Tidende, 12 et 13 décembre 1882 ; Arne Garborg dans Nyt Tidss krift , I, pp. 571-581 ; Henrik Jæger dans Aftenposten, 4, 5 et 6 décembre 1882.
LES REPRÉSENTATIONS
se prétendre indépendante des partis, comme si elle représentait une intelligence placée au-dessus d'eux. » Ce docteur Stockmann est un homme très médiocre, et la pièce démontre le contraire même de ce qu’il affirme à la fin, car il est alors impuissant, un des hommes les plus faibles qui soient. Et la pièce n’est qu’un article de journal h
Il est curieux, par contre, d’observer en Suède le très réactionnaire C. D. af Wirsén qui trouve le dialogue magnifique, les personnages admirablement dessinés et la pensée claire et simple. Et il s'étonne de trouver souvent des idées justes, et non fausses ou équivoques. Mais il formule aussi des objections, car Ibsen semble vouloir suggérer « qu’un parti avancé, tel que, par exemple, les amis de Brandès en Danemark, est le modèle d’une minorité saine et sans préjugé ». Et il conclut que ce qui manque à Ibsen, c’est de ne pas voir le vrai lien entre « l’éthique et le religieux » *.
Les critiques, en général, estimaient que la pièce était éminemment scénique. Harald Hansen, par exemple, déjà cité, trouvait que la langue très simple assurerait le succès et croyait pouvoir garantir 23 représentations de suite avec salle comble. Un autre, également à cause de la langue, plus proche encore que d’habitude de la conversation courante, estimait que la pièce produirait grand effet à la scène 1 2 3 . Une exception singulière est P. A. Rosenberg, qui estime la pièce ennuyeuse, « ce qui, naturellement, ressortira encore plus à la représentation qu’à la lecture » 4 .
En fait, Un Ennemi du Peuple a été joué sans tarder dans les pays Scandinaves, le 13 janvier 1883 au « Théâtre de Christiania », le 24 janvier à Bergen, en février à Goteborg, le 3 mars à Stockholm, le 4 mars à Copenhague, et partout avec un succès
1 Morgenbladet (danois), 7 décembre 1882.
2 C. D. af. Wirsén, Kritiker , pp. 51-60.
3 P. H[anse] dans Kristiansands Stifisavis , 2 décembre 1882.
4 P. A. Rosenberg dans Dama, 1883, col. 299-302 et 318-321.
évident, mais non éclatant. A Kristiania, la pièce a eu 27 représentations au cours de la saison, mais n’a pas eu ensuite de reprise au vieux théâtre.
En Allemagne, la première représentation n’eut lieu que le 5 mars 1887, au Ostendtheater, devant un public populaire, qui fut très satisfait, mais la presse fut peu favorable : elle trouvait qu’il s’agissait là d’une histoire spécifiquement norvégienne, impossible en Allemagne, où Stockmann, dit-on, recevrait honneurs et fortune l . Il y a eu tout de même 20 représentations. Et la pièce a parcouru peu à peu les pays allemands, jouée au théâtre de la cour de Meiningen en mars 1888, puis à Kônigsberg, Hambourg, Altona, Berne, à Vienne en 1890, mais à Vienne le succès a été médiocre 2 , de même qu’à Mayence en 1891 3 4 . A Munich, en 1890, dix représentations seulement. Évidemment, Un Ennemi du Peuple n’a pas plu en Allemagne, et la médiocrité des représentations ne suffit pas à expliquer cette baisse de la vogue ibsénienne.
Cette médiocrité est constatée par le Suédois Ludvig Josephson, remarquable directeur de théâtre, à propos de la première d 'Un Ennemi du Peuple à Haymarket. C’est, dit-il, la meilleure représentation d’Ibsen qu’il ait vue depuis longtemps, et le public, fort distingué, a été très satisfait. Le côté humoristique de la pièce était un peu accentué *.
Peu après la représentation anglaise, la pièce a été donnée à Paris le 11 novembre 1893, par L'Œuvre de Lugné Poe. La traduction d’Ad. Chenevière et H. Johansen était autorisée par le comte Prozor, qui n’a publié la sienne qu’en 1905. En 1893 l’anarchie était fort à la mode parmi un grand nombre de jeunes gens. C’est parmi eux que furent recrutés les figurants
1 Aftenposien , 1887, n° 128.
2 Dagbladet , 1890, n° 356.
3 Aftenposten , 1891, n° 171.
4 Lettre de L. Josephson à Dagens Nyheter, reproduite dans Dagbladet , 1893, n° 245-
LES REPRÉSENTATIONS
du quatrième acte, et la représentation fut précédée d’une conférence de Laurent Tailhade. C’est dire que l’interprétation de la pièce, acquise d’avance, fut bien différente de celles qui avaient été exprimées jusqu’alors, notamment en Norvège. On cria : Vive l’anarchie l Jaurès et Clemenceau écrivirent deux importants articles l . La pièce obtint un très vif succès, et les spectateurs norvégiens furent aussi assez contents. La représentation « a été satisfaisante ou même mieux que cela », dit l’un d’eux 2 . Toutefois, ils étaient peu satisfaits de la disposition de la scène et des costumes 3 .
Ensuite Lugné Poe a promené Un Ennemi du Peuple , notamment à Bruxelles. En 1898, il l’a joué à la Renaissance. Mais, alors on ne criait plus : Vive l’anarchie ! L’atmosphère était pourtant assez analogue à celle de 1893, car on était en pleine affaire Dreyfus, et l’on criait : Vive Ibsen ! pour finir par : Vive Zola !
Enfin le 9 novembre 1899 eut lieu au Gymnase la première d’une suite de représentations régulières, et la pièce est même ensuite parvenue jusqu’à la Comédie-Française, mais sans grand succès.
1 Lugné Poe, Acrobaties , pp. 58-64, et documents annexes, pp. 261-264.
2 Aftenposten , 1893, n° 639.
3 Morgenbladet , 1893, n° 603.