‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 48 sur 82 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

(Le bureau de rédaction du Messager du Peuple . A gauche au fond est la porte d’entrée ; à droite sur le même mur est une autre porte, qui est vitrée, et par où on aperçoit l’imprimerie. Sur le mur de droite, une porte. Au milieu de la scène, une grande table couverte de papiers, de journaux et de livres. Au premier plan à gauche, une fenêtre, et, à côté, un pupitre avec un haut tabouret. Deux fauteuils sont près de la table, et quelques autres sièges le long des murs. La pièce est sombre et a vilain aspect, le mobilier est vieux, les fauteuils sales et déchirés. Dans 1 imprimerie on voit des typos au travail * plus loin, une presse à main fonctionne.)

Le rédacteur en chef Hovsiad est au pupitre , écrivant . Un peu après entre Billing par la droite } le manuscrit du docteur à la main.

BILLING

Ah! par exemple!...

HOVSTAD, écrivant.

Vous avez tout lu?

BILLING, pose le manuscrit sur le pupitre ê

Oui, bien sûr.

HOVSTAD

Vous ne trouvez pas que le docteur est rudement raide?

BILLING

Raide? Il est, Dieu me damne, écrasant, je trouve.

Chaque mot tombe de tout son poids, comme,... je dirai,... comme un coup de massue.

HOVSTAD

Oui, mais les gens ne tombent tout de même pas du premier coup.

BILLING

C'est vrai ; mais nous continuerons à frapper,... coup sur coup, jusqu'à ce que s'écroule toute la puissance des grands. Lorsque j'étais assis à lire ça, il me semblait voir au loin la révolution qui venait.

HOVSTAD, se retourne.

Chut ! n’allez pas dire cela en présence d'Aslaksen.

BILLING, baisse la voix.

Aslaksen est une poule mouillée, un pleutre. Ce n'est pas un homme. Mais cette fois vous allez sans doute imposer votre volonté? Hein? L'article du docteur va bien passer?

HOVSTAD

Oui, pour peu que le maire ne se rende pas de bon gré, je...

BILLING

Diable ! ce serait ennuyeux.

HOVSTAD

Enfin, quoi qu'il arrive, nous pouvons profiter de la situation. Si le maire n'accepte pas la proposition du docteur, il aura toute la petite bourgeoisie sur le dos,... toute l'association des propriétaires de maisons et les autres. Et s’il l'accepte, il se fait mal voir d’un tas de gros actionnaires des bains, qui ont été jusqu'ici ses plus fermes soutiens...

314 les drames modernes

BILLING

Oui, parfaitement ; car ils auront sûrement à débourser des sommes énormes.

HOVSTAD

Oui, vous pouvez y compter. Et alors le cercle est rompu, voyez-vous, et nous pourrons dans le journal, jour après jour, rendre évident pour le public que le maire est incapable en ceci, et en cela, et qu’il faut remettre tous les postes de confiance, tout le gouvernement de la commune, aux mains des libéraux.

BILLING

C’est, Dieu me damne, d’une vérité frappante ! Je le vois... je le vois ; nous sommes tout près d’un commencement de révolution !

( On frappe.)

HOVSTAD

Chut!

Entrez !

(Il crie :)

(Le docteur Stockmann entre par la porte à gauche au fond.) HOVSTAD, va vers lui.

Ah ! voilà le docteur. Eh bien !

LE DOCTEUR STOCKMANN Imprimez, monsieur Hovstad ! Allez-y !

Ç’a donc été là le résultat?

BILLING

Hourra !

LE DOCTEUR STOCKMANN

Imprimez, vous dis-je. Oui, ç’a été le résultat. Et main-

-tenant vous en serez où vous vouliez. C’est la guerre dans ville, monsieur Billing !

BILLING

Guerre au couteau, j’espère! Le couteau sur la gorge, monsieur le docteur !

LE DOCTEUR STOCKMANN

Le mémoire n’est qu’un commencement. J’ai déjà la tête pleine d’idées d’articles,... quatre ou cinq. Où est Aslaksen?

BILLING, appelle dans Vimprimerie.

Aslaksen, venez donc ici un instant !

Quatre ou cinq nouveaux articles, disiez-vous? Sur la même question?

LE DOCTEUR STOCKMANN

Non,... oh ! pas du tout, mon cher. Non, sur de tout autres sujets. Mais tout cela vient de la canalisation et du cloaque. Une chose en entraîne une autre, vous comprenez. C'est comme lorsqu'on commence à démolir une vieille bâtisse,... tout à fait pareil.

BILLING

C'est vrai, Dieu me damne ; il semble qu'on n'en est jamais quitte avant d’avoir démoli toute la boutique.

ASLAKSEN, de l'imprimerie .

Démoli! Vous ne pensez tout de même pas à démolir l'établissement de bains, monsieur le docteur?

HOVSTAD

Loin de là ; n'ayez crainte.

3 iô

LE DOCTEUR STOCKMANN

Non, il s'agit d’une tout autre question. Eh bien ! que dites-vous de mon mémoire, monsieur Hovstad?

HOVSTAD

Je trouve que c’est un vrai chef-d’œuvre...

LE DOCTEUR STOCKMANN

Oui, n’est-ce pas?... Ah, ça me fait plaisir; ça me fait plaisir.

HOVSTAD

Il est si clair et si simple ; on n’a pas du tout besoin d’être spécialiste pour comprendre. J’ose dire que tout homme éclairé sera pour vous.

ASLAKSEN

Et tous les gens raisonnables, sans doute?

BILLING

Les raisonnables et les déraisonnables,... oui, je veux dire presque toute la ville.

ASLAKSEN

Alors, nous pouvons bien l’imprimer.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Oui, je pense bien !

Il paraîtra demain matin.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Oui, diantre, il ne faut pas perdre un seul jour. Écoutez, monsieur Aslaksen, c’était là ce que je voulais vous demander : il faut vous charger vous-même du manuscrit.

ASLAKSEN

Bien, je m’en charge.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Veillez y comme si c'était de l'or. Pas de faute d'impression ; chaque mot a son importance. Et je repasserai plus tard; peut-être pourrai-je lire une épreuve... Oui, je ne peux pas dire combien j'ai envie de voir ça imprimé,... lancé...

BILLING

Lancé,... oui, comme un éclair !

... soumis au jugement de tous les concitoyens compétents. Oh ! vous ne pouvez pas vous imaginer à quoi j'ai été en butte aujourd'hui. On m'a menacé de ceci et de cela. On a voulu m'enlever les droits de l'homme les plus évidents...

BILLING

Comment ! Vos droits d'homme !

LE DOCTEUR STOCKMANN

... on a voulu m’humilier, faire de moi un misérable, exiger que je mette mon intérêt personnel au-dessus de ma conviction intime la plus sacrée...

BILLING

Dieu me damne, c'est par trop fort !

HOVSTAD

Ah ! oui, on peut s’attendre à tout de ce côté-là.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Mais avec moi il n’y a rien à faire ; ils le verront bien, noir sur blanc. Je vais maintenant, chaque jour, sans en manquer un, m'ancrer pour ainsi dire dans Le Messager dit Peuple , et les balayer avec un article explosif après l'autre...

ASLAKSEN

Oui, mais, écoutez...

BILLING

Hourra ; c’est la guerre, c’est la guerre !

LE DOCTEUR STOCKMANN

... je les terrasserai, je les écraserai, je raserai leurs retranchements aux yeux de tout le public honnête ! Voilà ce que je ferai !

ASLAKSEN

Mais faites-le avec modération, monsieur le docteur; tirez avec mesure...

BILLING

Non pas ; non pas ! N’épargnez pas la dynamite !

LE DOCTEUR STOCKMANN, continue tranquillement .

Car maintenant, voyez-vous, ce n’est pas seulement cette canalisation et ce cloaque. Non, c’est toute la société qu'il s’agit de nettoyer, de désinfecter...

BILLING

Voilà le mot libérateur !

LE DOCTEUR STOCKMANN

Tous ces vieux qui veulent replâtrer, il faut les chasser, voyez-vous. Et cela, sur tous les terrains possibles ! Des perspectives infinies se sont ouvertes devant moi aujourd'hui. Tout n'est pas pour moi tout à fait clair encore ; mais j’arriverai bien à y voir clair. Ce sont de jeunes et vaillants porte-drapeaux que nous devons chercher, mes amis ; il nous faut de nouveaux chefs à tous les avant-postes.

BILLING

Très bien, très bien !

LE DOCTEUR STOCKMANN

Et pourvu que nous restions unis, ça ira tout seul, tout seul! Le renversement s'opérera comme la mise à l'eau d'un navire. Oui, ne croyez-vous pas?

HOVSTAD

Je crois pour ma part que nous avons maintenant toutes chances d’amener la direction de la commune où elle doit être à bon droit.

ASLAKSEN

Et pourvu que nous procédions avec mesure, je ne peux pas imaginer du tout que cela puisse être dangereux.

Qui diable se soucie de savoir si c’est dangereux ou non? Ce que je fais, je le fais au nom de la vérité, et par un besoin de ma conscience.

HOVSTAD

Vous êtes un hotnme qui mérite d’être soutenu, monsieur le docteur.

ASLAKSEN

Oui, c’est certain que le docteur est le véritable ami de la ville ; il est un réel ami de la société.

BILLING

Le docteur Stockmann est, Dieu me damne, un ami du peuple, Aslaksen !

ASLAKSEN

Je pense que l’association des propriétaires de maisons ne tardera pas à se servir de cette expression.

LE DOCTEUR STOCKMANN, ému , leur serre la main.

Merci, merci, mes chers amis fidèles;... ça me fait du

bien d’entendre cela;.., monsieur mon frère m’a donné un nom bien différent. Enfin, il me paiera ça, parbleu, avec usure ! Mais maintenant, il faut que j’aille voir un pauvre diable... Je reviendrai, je vous l’ai dit. Prenez grand soin du manuscrit, monsieur Aslaksen;... et, pour rien au monde, ne supprimez aucun des points d’exclamation ! A joutez-en plutôt un ou deux ! Bien, bien ; à tout à l’heure ; adieu, adieu.

(Echange de saluts pendant qu'on Vaccompagne à la porte; il sort.)

HOVSTAD

Il peut nous être d’une utilité inappréciable.

ASLAKSEN

Oui, tant qu’il s’en tiendra à cette histoire de l’établissement de bains. Mais s’il va plus loin, ce n'est pas prudent de le suivre.

HOVSTAD

Hum! cela dépend...

BILLING

Vous êtes toujours diantrement timoré, Aslaksen.

ASLAKSEN

Timoré? Oui, lorsqu’il s’agit des gouvernants locaux, je suis timoré, monsieur Billing ; j’ai appris à l’être à l’école de l’expérience, je vous dirai. Mais lancez-moi dans la grande politique, en face du gouvernement lui-même, et vous verrez si je suis timoré.

Non, certes, vous ne l’êtes pas, non ; mais c’est là précisément que vous êtes contradictoire.

ASLAKSEN

Je suis un homme consciencieux, c'est là le point. Quand on pourfend le gouvernement, on ne fait, du moins, pas de mal à la société ; car les gens ne se soucient pas de ça, voyez-vous ils restent aussi bien en place. Mais les autorités locales peuvent être renvoyées, et on aura peut-être au gouvernail des gens incompétents, au grand dommage des propriétaires de maisons et d’autres.

HOVSTAD

Mais l'éducation civique par l'autonomie,... vous n'y pensez pas?

ASLAKSEN

Quand un homme a entre les mains des intérêts à défendre, il ne peut pas penser à tout, monsieur Hovstad.

HOVSTAD

Pourvu que je n'aie jamais rien entre les mains, alors!

Très bien,... très bien !

ASLAKSEN, sourît.

Hum !

(Il désigne du doigt le pupitre.)

Sur ce tabouret directorial, le préfet Stensgaard s'est assis avant vous.

BILLING, crache.

Pouah ! Un pareil transfuge !

HOVSTAD

Je ne suis pas versatile... et ne le serai jamais.

ASLAKSEN

Un homme politique ne doit jamais jurer de rien, mon-

T. XII

sieur Hovstad. Et vous, monsieur Billing, devriez aussi carguer un peu la voile ces jours-ci, je trouve ; car vous demandez le poste de secrétaire de la mairie.

BILLING

Moi! ...

HOVSTAD

Vraiment, Billing !

BILLING

Eh bien! oui,... vous comprenez bien, que diable, que c’est seulement pour embêter ces très sages messieurs.

ASLAKSEN

Bon, cela ne me regarde en rien. Mais quand on m’accuse de lâcheté et de contradiction dans ma conduite, je tiens à souligner ceci : le passé politique de l’imprimeur Aslaksen est exposé à la vue de tous et chacun. Je n’ai pas subi de changement, sinon que je suis devenu plus modéré, voyezvous. Je suis toujours de cœur avec le peuple ; mais je ne nie pas que ma raison incline un peu vers les autorités,... les autorités locales, j’entends.

(Il entre dans Vimprimerie.)

BILLING

Ne devrions-nous pas tâcher de nous débarrasser de lui, Hovstad?

Connaissez-vous personne qui ferait l’avance du papier et des frais d’impression?

BILLING

C’est le diable de n’avoir pas le capital roulant qu’il faudrait.

HOVSTAD, s'assied au pupitre.

Oui, si seulement nous l’avions, nous...

BILLING

Si vous vous adressiez au docteur Stockmann.

HOVSTAD, feuilletant ses papiers.

Oh ! à quoi bon? Il ne possède rien.

BILLING

Non ; mais il a en réserve un homme solide, le vieux Morten Kiil,— le « blaireau », comme on l'appelle.

HOVSTAD, écrivant.

Êtes-vous si certain qu'il ait du bien?

BILLING

Oui, Dieu me damne, il doit en avoir ! Et une partie en reviendra bien à la famille Stockmann. Il doit sans doute penser à pourvoir... au moins les enfants.

HOVSTAD, se retourne à demi.

Tablez-vous là-dessus?

BILLING

Tabler? Je ne table sur rien, naturellement.

HOVSTAD

Et vous avez raison. Ce poste à la mairie, vous ne devriez pas tabler dessus non plus ; car je peux vous l'affirmer... vous ne l'aurez pas.

BILLING

Non, ne croyez-vous pas que je le sais très bien? Mais justement, je suis content de ne pas l'obtenir. Être ainsi évincé, ça excite l'ardeur combative;... on a comme un afflux de bonne bile, et il en est besoin dans un trou comme ici, où il est si rare que survienne rien qui vous stimule.

HOVSTAD, écrivant .

Oui; oui.

BILLING

Enfin,... vous aurez bientôt de mes nouvelles!... Maintenant, je vais écrire l’appel aux propriétaires de maisons.

(Il entre dans la pièce à droite.)

HOVSTAD, assis au pupitre , mâchonne son porte-plume, et dit lentement.

Hum !... ah oui vraiment...

(On frappe.)

Entrez !

(Petra entre par la porte au fond à gauche.)

HOVSTAD, s-s lève.

Non, c’est vous? Vous venez ici?

Oui, excusez-moi...

HOVSTAD, avance un fauteuil.

Vous ne voulez pas vous asseoir?

PETRA

Non, merci; je m’en vais tout de suite.

HOVSTAD

Est-ce peut-être de la part de votre père que... ?

PETRA

Non, je viens pour mon compte.

(Elle sort un livre de la poche de son manteau.)

Voici le roman anglais.

HOVSTAD

Pourquoi est-ce que vous le rendez?

PETRA

Parce que je ne veux pas le traduire.

Mais vous m’aviez si bien promis...

PETRA

Oui, c'est que je ne l'avais pas lu. Et vous ne l'avez sûrement pas lu non plus?

HOVSTAD

Non ; vous savez bien que je ne comprends pas l’anglais ; mais...

PETRA

Non, je sais ; c’est pourquoi je voulais vous dire que vous devez chercher autre chose.

(Elle pose le livre sur la table.)

Ceci ne peut pas convenir au Messager du Peuple.

HOVSTAD

Pourquoi pas?

PETRA

Parce que c’est tout à fait contraire à vos propres idées.

HOVSTAD

Oh! quant à ça...

PETRA

Vous ne me comprenez pas. Le livre parle d'une puissance surnaturelle qui protège les soi-disant braves gens de ce monde, et mène finalement tout au mieux pour eux,... tandis que les soi-disant méchants sont punis.

HOVSTAD

Mais c’est très bien, ça. C'est justement ce que les gens demandent.

PETRA

Voulez-vous donc être celui qui donne cela au peuple? Vous-même n’en croyez pas un mot. Vous savez très bien que ça ne se passe pas ainsi dans la réalité.

HOVSTAD

Vous avez parfaitement raison ; mais un directeur de journal ne peut pas toujours agir comme il le voudrait. On doit souvent se plier à l’opinion des gens pour ce qui est d’importance secondaire. La politique est tout de même l’affaire principale dans la vie... ou pour un journal, tout au moins ; et si je veux avoir les gens avec moi pour les entraîner au progrès et à la liberté, il ne faut pas que je les effraie. Quand ils trouvent un pareil roman moral au rez-de-chaussée du journal, ils sont mieux disposés à accepter ce qui est imprimé au dessus;... ils sont comme rassurés.

PETRA

Fi ! vous n’êtes pas tellement perfide et ne tendez pas de piège à vos lecteurs ; vous n’êtes pas une araignée.

HOVSTAD, sourit.

Je vous remercie d’avoir si bonne opinion de moi. Non, c’est d’ailleurs l’idée de Billing et non la mienne.

PETRA

De Billing !

HOVSTAD

Oui, en tout cas il s’est ainsi exprimé ces jours-ci. Et c’est bien Billing qui désire tant voir ce roman publié ; moi, je ne connais pas le livre.

PETRA

Mais comment Billing, avec ses idées avancées, peut-il... !

HOVSTAD

Oh ! Billing est un homme compliqué. Voilà aussi qu'il demande le poste de secrétaire de la mairie, à ce que j'entends dire.

Ça, je ne le crois pas, Hovstad. Comment pourrait-il consentir à cela?

HOVSTAD

Oui, c'est à lui qu'il faut le demander.

PETRA

Jamais je n'aurais imaginé cela de Billing.

HOVSTAD, la regarde plus fixement .

Non? Est-ce pour vous tellement inattendu?

PETRA

Oui. Ou peut-être non, tout de même. Oh ! je ne sais pas, au fond...

HOVSTAD

Nous autres journalistes, nous ne valons pas grand'chose, mademoiselle.

PETRA

Vraiment. Vous dites cela?

HOVSTAD

Parfois je le pense.

PETRA

Oui, au cours des polémiques courantes, je peux le comprendre. Mais maintenant, quand vous avez donné un coup d'épaule dans une grande question...

HOVSTAD

Vous parlez de l'affaire de votre père?

PETRA

Oui, justement. Il me semble que vous devez vous sentir comme un homme qui vaut plus que la plupart des gens.

HOVSTAD

Oui, aujourd’hui, je sens quelque chose de ce genre.

Oui, n’est-ce pas ; vous le sentez? Ah ! c'est une vocation superbe que vous avez choisie. Frayer ainsi la voie aux vérités méconnues et aux nouvelles idées hardies... ; même simplement se mettre en avant et prendre la parole en faveur d’un homme outragé...

HOVSTAD

Surtout quand cet homme outragé est..., hum !... je ne sais comment dire...

PETRA

Quand il est si droit et si foncièrement loyal, vous voulez dire?

HOVSTAD, plus doucement.

Surtout quand il est votre père, je voulais dire.

PETRA, soudain frappée.

C'est pour ça !

HOVSTAD

Oui, Petra,... mademoiselle Petra.

PETRA

Est-ce là, pour vous, ce qui vient au premier rang? Non la cause elle-même? Non la vérité ; non le grand cœur de père?

HOVSTAD

Si,,., si, cela va sans dire, cela aussi.

PETRA

Non, merci ; vous en avez trop dit, Hovstad ; et maintenant je ne vous croirai plus en rien.

HOVSTAD

Pouvez-vous m'en vouloir tellement de ce que c'est surtout pour vous...?

PETRA

Ce qui me met en colère contre vous, c’est que vous n'avez pas agi loyalement envers père. Vous lui avez parlé comme si la vérité et le bien de la société vous tenaient à cœur avant tout ; vous avez trompé à la fois père et moi ; vous n'êtes pas l'homme que vous prétendiez être. Et ça, je ne vous le pardonnerai jamais... jamais !

HOVSTAD

Vous ne devriez pas dire cela en termes si tranchants, mademoiselle Petra ; et surtout pas en ce moment.

PETRA

Pourquoi pas aussi bien maintenant?

HOVSTAD

Parce que votre père ne peut pas se passer de mon aide.

PETRA, le toisant .

Êtes-vous aussi un homme de cette sorte? Fi donc!

HOVSTAD

Non, non, je ne le suis pas ; cela m'a pris tellement à l'improviste ; ne croyez pas cela.

PETRA

Je sais ce que je dois croire. Adieu.

ASLAKSEN, arrive de Vimprimerie , vite et d'un air mystérieux.

Sapristi, monsieur Hovstad...

(Il voit Petra.)

Aïe! c’est ennuyeux.,.

PETRA

Voilà le livre ; vous le donnerez à un autre.

(Elle se dirige vers la sortie), HOVSTAD, la suivant.

Mais, mademoiselle...

PETRA

Adieu.

(Elle sort.)

ASLAKSEN

Écoutez, monsieur Hovstad !

HOVSTAD

Bon, bon ; qu’est-ce qu’il y a?

ASLAKSEN

Le maire est là dans l’imprimerie.

HOVSTAD

Le maire, vous dites?

ASLAKSEN

Oui, il veut vous parler ; il est entré par derrière... il ne voulait pas être vu, vous comprenez.

Qu'est-ce que ça peut-être? Non, attendez, je vais moimême...

(Il va ouvrir la porte de l’imprimerie, salue, et invite le maire à entrer.)

Soyez aux aguets, Aslaksen, que personne...

Je comprends...

ASLAKSEN

(Il sort dans l'imprimerie.)

PETER STOCKMANN

Vous ne vous attendiez pas à me voir ici, monsieur Hovstad.

HOVSTAD

Non, je l'avoue, je ne m'y attendais pas.

PETER STOCKMANN, regardant autour de lui.

Vous vous êtes fort bien installé ici ; c'est vraiment coquet.

HOVSTAD

Oh!...

Et voilà que je viens sans façons vous prendre votre temps.

HOVSTAD

Très bien, monsieur le maire ; je suis à votre disposition. Mais puis-je vous débarrasser de...?

(Il pose sur une chaise la casquette et la canne du maire.)

Et ne voulez-vous pas vous asseoir?

PETER STOCKMANN, s’assied près de la table.

Merci.

(Hovstad s’assied de même près de la table.)

J’ai eu aujourd’hui un... un très gros ennui, monsieur Hovstad.

HOVSTAD

Vraiment? Ah ! oui, avec toutes les affaires que vous avez, monsieur le maire, il est...

PETER STOCKMANN

Cet ennui d’aujourd’hui provient du médecin des bains. HOVSTAD

Ah ! oui ; du docteur?

PETER STOCKMANN

Il a rédigé une sorte d’exposé de remontrance à la direction des bains au sujet de défauts présumés dans les bains.

HOVSTAD

Non, il a fait cela?

PETER STOCKMANN

Oui, ne vous a-t-il pas dit...? Il me semble qu’il a raconté...

Ah ! oui, c’est vrai, il a laissé tomber quelques mots...

ASLAKSEN, venant de Vimprimerie.

J’ai besoin du manuscrit...

HOVSTAD, de mauvaise humeur,

Hm ! il est là sur le pupitre.

ASLAKSEN, le trouve.

Bien.

PETER STOCKMANN Hé! mais, c’est justement...

ASLAKSEN

Oui, c’est l’article du docteur, monsieur le maire.

HOVSTAD

Ah ! c’est de cet article que vous parlez?

PETER STOCKMANN Précisément. Qu'en dit es-vous?

HOVSTAD

Je ne suis pas spécialiste, et je l'ai seulement parcouru.

Mais vous le faites imprimer tout de même?

HOVSTAD

Je ne peux guère refuser à un homme qui signe... ASLAKSEN

Je n'ai rien à dire dans le journal, monsieur le maire... PETER STOCKMANN

Bien entendu.

ASLAKSEN

J'imprime seulement ce que j'ai entre les mains.

PETER STOCKMANN Tout à fait dans la règle.

ASLAKSEN

Et c'est pourquoi je dois...

(Il se dirige vers l'imprimerie.) PETER STOCKMANN

Non, restez un moment, monsieur Aslaksen. Vous permettez, monsieur Hovstad...

HOVSTAD

Je vous en prie, monsieur le maire...

PETER STOCKMANN

Vous êtes un homme raisonnable et réfléchi, monsieur Aslaksen.

ASLAKSEN

Je suis heureux que vous le pensiez, monsieur le maire. PETER STOCKMANN

Et un homme qui a de l'influence dans de larges cercles. ASLAKSEN

C'est surtout parmi les petites gens.

PETER STOCKMANN

Les petits contribuables sont les plus nombreux,... ici comme ailleurs.

ASLAKSEN

Certainement.

Et je ne doute pas que vous connaissez les dispositions de la plupart d'entre eux. N'est-ce pas?

ASLAKSEN

Oui, j'ose dire que je les connais, monsieur le maire. PETER STOCKMANN

Bon,... puisqu'il existe un si louable esprit de sacrifice parmi les citoyens peu fortunés de la ville, on...

ASLAKSEN

Comment cela?

HOVSTAD

Esprit de sacrifice?

PETER STOCKMANN

C'est une belle preuve d'esprit public; une très belle preuve. J'allais presque dire que je ne m'y attendais pas. Mais vous connaissez mieux que moi l'état d'esprit des gens.

Oui, mais, monsieur le maire...

PETER STOCKMANN

Et ce n'est pas un mince sacrifice qui va incomber à la ville.

HOVSTAD

A la ville?

ASLAKSEN

Mais je ne comprends pas... C'est l'établissement de bains qui...

PETER STOCKMANN

D'après des estimations provisoires, les changements que le médecin des bains estime désirables montent à deux cent mille couronnes.

ASLAKSEN

Oui, c'est une grosse somme; mais...

PETER STOCKMANN

Il sera nécessaire, bien entendu, d'ouvrir un emprunt communal.

HOVSTAD, S5 lève .

On ne peut pourtant pas prétendre que la ville?...

ASLAKSEN

Irait-on puiser dans la caisse municipale ! Dans les pauvres poches des petits bourgeois !

PETER STOCKMANN

Oui, monsieur Aslaksen, autrement, où trouverait-on les ressources?

C'est l'affaire des messieurs qui possèdent les bains.

Les propriétaires des bains ne sont pas en mesure de dépenser au delà des frais qu'ils ont déjà faits.

ASLAKSEN

Est-ce tout à fait sûr, cela, monsieur le maire?

PETER STOCKMANN

Je m’en suis assuré. Si donc on désire ces changements considérables, il faut que la ville en prenne elle-même la charge.

ASLAKSEN

Mais sacristi... pardon! Ceci devient une tout autre question, monsieur Hovstad.

HOVSTAD

Oui, certainement.

PETER STOCKMANN

Ce qu’il y a de plus grave, c’est que nous serons forcés de fermer les bains pendant deux ans.

HOVSTAD

Fermer? Fermer complètement !

ASLAKSEN

Pendant deux ans !

PETER STOCKMANN

Oui, toute la durée du travail... au moins.

ASLAKSEN

Non, mais sacristi, nous ne pourrons jamais endurer cela, monsieur le maire ! Nous, les propriétaires de maisons, de quoi vivrons-nous pendant ce temps-là?

PETER STOCKMANN

Il est extrêmement difficile de répondre à cela, malheureusement, monsieur Aslaksen. Mais que voulez-vous que nous fassions? Croyez-vous que nous aurons un seul baigneur ici, quand on va leur faire croire que l’eau est corrompue, que nous vivons sur un sol empesté, que toute la ville...

ASLAKSEN

Et tout cela n’est qu’illusion?

PETER STOCKMANN

Avec la meilleure volonté, je ne suis pas parvenu à une autre conviction.

ASLAKSEN

Oui, mais alors, c’est tout à fait inexcusable de la part du docteur Stockmann... excusez-moi, monsieur le maire, mais...

PETER STOCKMANN

C’est une vérité déplorable que vous exprimez là, monsieur Aslaksen. Mon frère, malheureusement, a toujours agi à l’étourdie.

Et vous voulez quand même le soutenir dans une pareille question, monsieur Hovstad !

HOVSTAD

Mais aussi qui pouvait s’imaginer que...

PETER STOCKMANN

J’ai rédigé un exposé sommaire de l’état de la question, telle qu'elle doit être comprise par un esprit de sang-froid, et j'y ai indiqué comment on peut compter qu’il sera remédié

T.. XII

338 LES BRAMES MODERNES

aux défauts possibles d'une manière qui n'excède pas les ressources financières de rétablissement.

HOVSTAD

Avez-vous cet article sur vous, monsieur le maire?

PETER STOCKMANN, cherche dans sa poche .

Oui, je l’ai pris pour le cas où vous...

ASLAKSEN, vivement.

Sapristi, le voilà !

PETEK STOCKMANN

Qui? mon frère?

HOVSTAD

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