OÙ,... OÙ
ASLAKSEN
Il traverse l’imprimerie.
PETER STOCKMANN
C’est fâcheux. Je ne voudrais pas avoir ici un démêlé avec lui, et j’aurais encore beaucoup à causer avec vous.
HOVSTAD, indique la porte à droite.
Entrez là en attendant.
PETER STOCKMANN
Mais...?
HOVSTAD
Vous ne trouverez que Billing.
Vite, vite, monsieur le maire ; le voilà.
PETER STOCKMANN
Allons, soit ; mais tâchez de le faire promptement partir.
(Il sort par la porte à droite , qu’Aslaksen ouvre et referme.)
HOVSTAD
Donnez-vous une occupation quelconque, Aslaksen.
(Il s’assied et écrit. Aslaksen fouille dans un paquet
de journaux sur une chaise à droite.)
LE DOCTEUR STOCKMANN, arrivant de l’imprimerie.
Me voilà encore.
(Il pose sa canne et son chapeau.)
HOVSTAD, écrivant.
Déjà, monsieur le docteur? Dépêchez-vous de faire ce que nous avons dit, Aslaksen. Nous sommes bien à court de temps aujourd'hui.
LE DOCTEUR STOCKMANN, à Aslaksen.
Pas encore d'épreuves, à ce qu'on me dit.
ASLAKSEN
Non, comment pouviez-vous le penser, monsieur le docteur?
LE DOCTEUR STOCKMANN
Non, non ; mais je suis impatient, comme vous le comprenez. Je ne serai pas tranquille avant de l'avoir vu imprimé.
HOVSTAD
Hum ! ça va prendre sûrement encore un bon bout de temps. Ne croyez-vous pas, Aslaksen?
ASLAKSEN
Oui, je le crains.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Bien, bien, mes chers amis ; alors, je reviendrai ; je reviendrai bien deux fois, au besoin. Une si grande ques-
tion,... toute la prospérité de la ville... ; ce n’est fichtre pas le moment de se ménager.
(Il va pour sortir , mais s’arrête et revient.)
Non, écoutez; il y a encore ceci, dont je voulais vous parler.
HOVSTAD
Excusez-moi; mais ne pourrions-nous pas, une autre fois...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Ce sera dit en deux mots. Voilà simplement ce que c'est : ... quand on va lire demain mon article dans le journal, et que l'on saura que j’ai passé tout l'hiver, sans rien dire, à travailler pour le bien de la ville...
HOVSTAD
Oui, mais, monsieur le docteur...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Je sais ce que vous voulez dire. Vous trouvez que ce n'était rien de plus que mon satané devoir,... un simple devoir civique. Non, évidemment. Je le sais aussi bien que vous. Mais mes concitoyens, voyez-vous... ; bon Dieu, ces braves gens, ils m'aiment tant...
HOVSTAD
Oui, les citoyens vous ont beaucoup aimé jusqu'ici, monsieur le docteur.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Oui, et c'est précisément pourquoi je crains que... ; voici ce que je voulais dire : lorsque leur parviendra,... surtout dans les classes pauvres... cette sorte d'appel
pour prendre à l'avenir dans leurs propres mains les affaires de la ville...
HOVSTAD, se lève.
Hm ! monsieur le docteur, je ne veux pas vous cacher...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Aha!... je pouvais bien me douter qu'il se préparait quelque chose ! Mais je ne veux pas de ça. Si l'on a quelque projet de ce genre...
Quel projet?
LE DOCTEUR STOCKMANN
Peuh ! de ceci ou cela,... cortège aux flambeaux, ou banquet, ou souscription pour un cadeau... ou n'importe quoi, il faut que vous me promettiez solennellement d’empêcher cela. Et vous aussi, monsieur Aslaksen ; vous m'entendez !
HOVSTAD
Pardon, monsieur le docteur ; nous pouvons aussi bien vous dire tout de suite la pure vérité...
(Mme Stockmann , en chapeau et manteau , entre par la porte à gauche au fond.)
MADAME STOCKMANN, voit le docteur.
Oui, parfaitement !
HOVSTAD, s’avançant vers elle.
Tiens, madame Stockmann vient aussi?
LE DOCTEUR STOCKMANN
Que diable viens-tu faire ici, Katrine?
MADAME STOCKMANN
Tu peux bien t'imaginer ce que je viens faire.
HOVSTAD
Ne voulez-vous pas vous asseoir? Ou peut-être...
MADAME STOCKMANN
Merci ; ne vous dérangez pas. Et ne vous fâchez pas de ce que je viens chercher Stockmann ; car je suis mère de trois enfants, je vous dirai.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Ta, ta, ta ; nous le savons bien.
MADAME STOCKMANN
Eh bien ! il ne semble pas que tu penses beaucoup à ta femme et à tes enfants aujourd’hui ; sans quoi tu n’irais pas ainsi nous précipiter dans le malheur.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Mais es-tu folle, Katrine ! Un homme avec femme et enfants ne pourrait pas proclamer la vérité,... ne pourrait pas être un citoyen actif et utile,... ne pourrait pas rendre service à la ville où il vit !
De la mesure en tout, Tomas !
ASLAKSEN
C’est ce que je dis aussi. Tout avec modération.
MADAME STOCKMANN
Et c’est pourquoi vous êtes coupable envers nous, monsieur Hovstad, quand vous détournez mon mari de sa maison et de sa famille, et l’entraînez dans tout cela.
HOVSTAD
Je n’entraîne sûrement personne...
M'entraîner! Crois-tu que je me laisse entraîner!
MADAME STOCKMANN
Oui, pour sûr. Je sais bien que tu es l'homme le plus : intelligent de la ville ; mais tu es si facile à entraîner.
(A Hovstad.)
Et songez donc qu'il perd sa situation à l’établissement de bains, si vous imprimez ce qu’il a écrit...
ASLAKSEN
Comment !
HOVSTAD
Oui, mais, je vais vous dire, monsieur le docteur...
LE DOCTEUR STOCKMANN, riant.
Ha-ha ! ils n'ont qu’à essayer!... Oh ! non, tu sais,... ils s'en garderont bien. Car j’ai la majorité compacte derrière moi, vois-tu !
MADAME STOCKMANN
Oui, c'est justement le malheur, que tu aies pareille horreur derrière toi.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Tatata, Katrine;... rentre chez toi et occupe-toi de la maison, et laisse-moi m'occuper de la société. Comment peux-tu avoir si peur, quand je suis si confiant et heureux?
(Il se frotte les mains et arpente la salle.)
La vérité et le peuple gagneront la bataille, on peut le jurer. Oh! je vois la bourgeoisie libérale s'assembler en une armée victorieuse!...
(Il s'arrête devant une chaise.)
Que... que diable est-ce que c'est que ça?
ASLAKSEN, regardant de ce côté.
Aïe!
HOVSTAD, de même .
Hum !...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Voilà le point culminant du pouvoir.
(II prend la casquette du maire avec précaution du bout de ses doigts et la tient en l’air.)
MADAME STOCKMANN La casquette du maire !
LE DOCTEUR STOCKMANN
Et voilà aussi le bâton de commandement. Comment diable est-ce que...?
HOVSTAD
Eh bien ! je vais donc...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Ah ! je comprends ! Il est venu ici pour vous circonvenir. Ha ! ha ! il est bien tombé ! Et quand il m'a aperçu dans rimprimerie...
(Il éclate de rire.)
Est-ce qu'il courait, monsieur Aslaksen?
ASLAKSEN, vivement .
Oui, pardieu, il courait, monsieur le docteur.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Il courait, abandonnant sa canne et... Turlututu ; Peter n’abandonne rien. Mais que diable avez-vous fait de lui? Ah!... il est là, naturellement. Maintenant, tu vas voir, Katrine !
Tomas, je t’en prie... !
Prenez garde, monsieur le docteur.
(Le docteur a mis la casquette du maire sur sa tête et pris sa canne; puis il va ouvrir la porte , et salue , la main à la casquette. Le maire entre, rouge de colère . Billing entre derrière lui.)
PETER STOCKMANN
Que signifie ce désordre?
LE DOCTEUR STOCKMANN
Un peu de respect, mon bon Peter. Maintenant c’est moi qui suis l’autorité dans la ville.
(Il marche de long en large.)
MADAME STOCKMANN, pleurant presque.
Non, Tomas, voyons !
PETER STOCKMANN, le suivant.
Donne-moi ma casquette et ma canne i
LE DOCTEUR STOCKMANN, comme précédemment.
Si tu es chef de police, moi je suis maire,... je suis le chef de toute la ville, moi, vois-tu !
PETER STOCKMANN
Ote la casquette, te dis-je. Tu sais que c’est une casquette d’uniforme réglementaire !
LE DOCTEUR STOCKMANN
Pfuh ! crois-tu que le lion populaire qui s’éveille se laissera effrayer par des casquettes d’uniforme? Oui, car je te dirai que nous allons faire la révolution dans la ville demain. Tu m’as menacé de me révoquer ; mais maintenant je te révoque,... je te révoque de tous tes postes de confiance... Crois-tu que je ne le peux pas? Mais si; j’ai avec
moi les forces sociales victorieuses. Hovstad et Billing tonneront dans Le Messager du Peuple et Aslaksen marchera en tête de toute l'association des propriétaires de maisons.
ASLAKSEN
Je n'en ferai rien, monsieur le docteur.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Mais si, vous le ferez...
PETER STOCKMANN
Aha ! monsieur Hovstad choisit peut-être, tout de même, de se rallier à l'agitation?
HOVSTAD
Non, monsieur le maire.
ASLAKSEN
Non, monsieur Hovstad n'est pas assez fou pour ruiner à la fois sa situation et le journal pour une illusion.
LE DOCTEUR STOCKMANN, regardant autour de lui.
Qu’est-ce que cela signifie?
HOVSTAD
Vous avez présenté votre affaire sous un faux jour, monsieur le docteur ; et c’est pourquoi je ne peux pas la soutenir.
Non, d’après ce que monsieur le maire a bien voulu m’expliquer tout à l’heure, il est...
LE DOCTEUR STOCKMANN
Faux ! A moi d’en juger. Imprimez seulement mon article ; je saurai bien le défendre.
HOVSTAD
Je ne l'imprime pas. Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’ose pas Timprimer.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Vous n’osez pas? Que dites-vous là? Vous êtes directeur, n ; est-ce pas ; et ce sont bien les directeurs qui sont maîtres de la presse, je pense!
ASLAKSEN
Non, ce sont les abonnés, monsieur le docteur.
PETER STOCKMANN
Heureusement, oui.
ASLAKSEN
C’est l’opinion générale, c’est le public éclairé, les propriétaires de maisons et tous les autres ; ce sont eux qui dirigent la presse.
LE DOCTEUR STOCKMANN, calme.
Et j’ai toutes ces puissances contre moi?
Parfaitement. Ce serait la ruine de la bourgeoisie, si votre article était imprimé.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Ah ! vraiment...
PETER STOCKMANN
Ma casquette et ma canne !
(Le docteur ôte la casquette et la dépose sur la table
avec la canne . Le maire les prend.)
Ta dignité de maire a promptement pris fin.
Ce n’est pas fini encore.
(A Hovstad.)
Il est donc tout à fait impossible de voir mon article publié dans le Messager du Peuple?
HOVSTAD
Tout à fait impossible ; et aussi dans l’intérêt de votre famille.
MADAME STOCKMANN
Oh ! vous n’avez pas du tout à vous occuper de la famille, monsieur Hovstad.
PETER STOCKMANN, sort un papier de sa poche.
Pour éclairer le public, il sera suffisant que ceci paraisse ; c’est un exposé authentique. Le voilà.
HOVSTAD, prend le papier .
Bien ; il sera inséré.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Mais pas le mien. On s’imagine pouvoir nous supprimer, moi et la vérité ! Mais ce ne sera pas aussi facile que vous le croyez. Monsieur Aslaksen, voulez-vous prendre tout de suite mon manuscrit et l’imprimer comme feuille volante... à mes frais... je suis l’éditeur. Il me faut quatre cents exemplaires; non,... cinq à six cents, il me faut.
ASLAKSEN
Quand vous m’offririez de l’or pour cela, je ne prêterai pas mon imprimerie pour cela, monsieur le docteur. Je n’ose pas à cause de l’opinion publique. On ne vous l’imprimera nulle part dans la ville.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Alors rendez-le-moi.
HOVSTAD, lui tend le manuscrit.
Le voici.
LE DOCTEUR STOCKMANN, prend sa canne et son chapeau .
Il circulé quand même. J'en donnerai lecture dans une grande réunion populaire ; tous mes concitoyens entendront la voix de la vérité !
PETER STOCKMANN
Aucune association, dans toute la ville, ne te prêtera un local pour cela.
ASLAKSEN
Pas une seule, j'en suis certain.
BILLING
Non, Dieu me damne, si elles le font !
C'est tout de même par trop honteux! Mais pourquoi est-ce qu'ils se mettent ainsi contre toi, tous comme un seul homme?
LE DOCTEUR STOCKMANN, hargneux .
Oui, je vais te le dire. C'est parce qu'ici, dans la ville, tous les hommes sont des commères... comme toi; tous ne pensent qu'à la famille et pas à la société.
MADAME STOCKMANN, le saisit par le bras.
Eh bien! je vais leur montrer une... une commère qui sait être un homme... pour une fois. Car maintenant je marche avec toi, Tomas !
Voilà qui est bien dit, Katrine. Et l’article circulera, sur le salut de mon âme ! Si je ne peux louer de local, j’engagerai un tambour qui m’accompagnera par la ville, et je lirai l’article à tous les coins de rue.
PETER STOCKMANN
Tu n’en es tout de même pas à ce comble de folie !
LE DOCTEUR STOCKMANN
Si, j’en suis là !
ASLAKSEN
Vous ne ' trouverez pas un homme dans toute la ville pour aller avec vous.
BILLING
Non, Dieu me damne si vous en trouvez un I
MADAME STOCKMANN
Ne cède pas, Tomas. Je demanderai aux garçons de t’accompagner.
LE DOCTEUR STOCKMANN
C’est une idée superbe !
MADAME STOCKMANN
Morten ira très volontiers; et Ejlif ira bien aussi.
LE DOCTEUR STOCKMANN
Oui, et puis Petra, donc ! Et toi-même, Katrine !
MADAME STOCKMANN
Non, non, pas moi ; mais je serai à la fenêtre et te regarderai. Oui, j’y serai.
LE DOCTEUR STOCKMANN, la prend dans ses bras et lui donne
un baiser.
Merci ! Oui, nous allons maintenant entrer en lice, mes bons messieurs ! Je veux tout de même voir si la bassesse a le pouvoir de fermer la bouche au patriote qui veut purifier la société !
(Il sort avec sa femme par la porte à gauche au fond.)
PETER STOCKMANN, pensif , hoche la tête.
Voilà qu’il l’a rendue folle, elle aussi.