‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 59 sur 82 · D'AUTRES · texte numérisé non relu

D'AUTRES

A la porte !

UN CITOYEN, criant.

Sonne la trompe, Evensen !

(On entend de forts coups de trompe; sifflets et cris de colère dans la salle.)

LE DOCTEUR STOCKMANN, lorsque le tumulte s'est un peu calmé .

Mais soyez donc raisonnables ! Ne pouvez-vous pas entendre la voix de la vérité pour une fois? Je ne demande pas du tout que vous soyez tous d'accord avec moi tout de suite. Mais j'avais compté, par exemple, que monsieur Hovstad me donnerait raison, après un peu de réflexion. Monsieur Hovstad se dit libre penseur...

VOIX STUPÉFAITES, en sourdine .

Libre penseur, il a dit? Comment? Le directeur Hovstad est-il libre penseur?

HOVSTAD, crie,

Prouvez-le, docteur Stockmann ! Quand ai-je imprimé cela?

LE DOCTEUR STOCKMANN, réfléchissant .

Non, vous avez, parbleu, raison;... vous n'avez jamais eu ce courage. Eh bien ! je ne veux certes pas vous mettre dans l'embarras, monsieur Hovstad. Mettons que c'est moi qui suis libre penseur. Car maintenant, avec l'histoire naturelle, je vais rendre évident pour vous tous que le Messager du Peuple vous mène honteusement par le bout du nez lorsqu'il vous raconte que vous, que la foule, que la masse et le grand nombre, sont le vrai noyau du peuple. Ce n'est là qu'un mensonge de journal, voyez-vous ! La masse n'est pas autre chose que la matière brute dont le peuple doit faire des gens.

(Murmures , rires et agitation.)

Oui, n'est-ce pas ainsi que ça se passe dans tout le monde animé? Quelle différence n'y a-t-il pas entre une famille animale cultivée et une qui ne l'est pas? Voyez seulement une vulgaire poule de ferme. Quelle valeur a la chair de cette maigre volaille de rebut? C'est peu de chose. Et quelle sorte d'œufs pond-elle? Une corneille ou un corbeau à peu près moyens peuvent pondre des œufs presque aussi bons. Mais prenez une poule cultivée, espagnole ou japonaise, ou prenez une faisane ou une dinde;... alors, vous voyez la différence ! Et je citerai les chiens, avec qui, nous autres hommes, nous vivons tellement en famille. Pensez d’abord à un simple chien de la masse,... je veux dire un sale cabot hérissé, grossier, qui ne fait que courir les rues et salir les murs des maisons. Et puis mettez le cabot à côté d'un caniche qui provient de plusieurs générations

élevées dans une maison de qualité, où il a été nourri et a eu l'occasion d'entendre de belles voix et de la musique. Ne croyez-vous pas que le crâne du caniche est autrement développé que celui du cabot? Oui, vous pouvez en être sûrs ! Ce sont les petits de pareils caniches cultivés que les forains dressent à faire les tours d'adresse les plus incroyables. Jamais un vulgaire cabot de boutique ne pourrait apprendre cela, quand il se tiendrait debout sur la tête.

( On entend çà et là du bruit et des plaisanteries.)

UN CITOYEN, crie :

Voulez-vous faire de nous des chiens, maintenant?

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