‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 60 sur 82 · UN AUTRE · texte numérisé non relu

UN AUTRE

Nous ne sommes pas des animaux, docteur !

LE DOCTEUR STOCKMANN

Si, nous sommes des animaux, sur mon âme ! Nous sommes tous des animaux authentiques à souhait. Mais des animaux d'élite, il n'y en a pas beaucoup parmi nous. Oh ! la distance est effrayante entre les hommes cabots et les hommes caniches. Et ce qui est drôle, c'est que monsieur Hovstad est tout à fait d'accord avec moi tant qu'il est question des animaux à quatre pattes...

HOVSTAD

Oui, qu'ils soient ce qu'ils sont.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Parfaitement; mais aussitôt que j'étends la loi aux bipèdes, monsieur Hovstad s'arrête ; il n'ose plus croire à ses propres opinions, ni penser ses propres idées jusqu'au bout ; alors il met la doctrine sens dessus dessous, et pro-

clame dans le Messager du Peuple que la poule de ferme et le cabot des rues... sont précisément les vrais exemplaires de luxe de la ménagerie. Mais il en est toujours ainsi, tant qu'on a dans le corps l'esprit plébéien et qu'on ne s'est pas efforcé d'atteindre à la distinction intellectuelle.

HOVSTAD

Je ne prétends à aucune sorte de distinction. Je descends de simples cultivateurs ; et je suis fier d'avoir profondément racine dans cette plèbe qu'on insulte ici.

NOMBREUX OUVRIERS Hourra pour Hovstad ! Hourra ! Hourra !

LE DOCTEUR STOCKMANN

La sorte de plèbe dont je parle ne se trouve pas uniquement dans les bas-fonds ; elle rampe et fourmille tout autour de nous,... jusqu'en haut de l'échelle sociale. Vous n'avez qu'à voir votre beau maire élégant ! Mon frère Peter est certainement un plébéien authentique autant qu'on peut l'être...

(Rires et ehuts.)

PETER STOCKMANN Je proteste contre ces personnalités.

LE DOCTEUR STOCKMANN, imperturbable.

... et s'il l'est, ce n'est pas parce qu'il descend, comme moi, d'un affreux ancien pirate de Poméranie ou de quelque part par là,... oui, c'est de là que nous venons...

PETER STOCKMANN Tradition absurde, que je nie !

LE DOCTEUR STOCKMANN

... mais il l'est, parce qu'il pense les idées de ses chefs

et adopte les opinions de ses chefs. Les gens qui sont dans ce cas sont des plébéiens intellectuels ; c'est pourquoi mon superbe frère Peter est si terriblement peu distingué, au fond,... et aussi, par suite, si peu libéral.

PETER STOCKMANN

Monsieur le président !

HOVSTAD

Alors ce sont les gens distingués qui sont libéraux chez nous? Voilà une grande nouveauté.

(Rires dans l’assemblée).

LE DOCTEUR STOCKMANN

Oui, cela se rattache aussi à ma nouvelle découverte. Et ceci également s’y rattache, que l’esprit libéral est presque exactement la même chose que la moralité. Et c’est pourquoi je dis qu’il est inexcusable de la part du Messager du Peuple de prêcher jour après jour cette fausse doctrine que c’est la masse et la foule, la majorité compacte, qui détiennent l’esprit libéral et la morale,... et que les vices et la corruption, et toute sorte de saleté morale, sont des suintements de la culture, de même que les saletés des tanneries, là-haut, dans la vallée de Molle, suintent et souillent les bains !

(Bruit et interruptions. Le docteur Stockmann y imperturbable y rit dans son ardeur.)

Et pourtant ce même Messager du Peuple peut prêcher que la masse et la foule doivent être élevées à de plus hautes conditions de vie ! Mais, sacrebleu, si la doctrine du Messager était vraie,... élever la masse, cela reviendrait exactement à la précipiter tout droit dans la corruption ! Mais heureusement ce n’est qu’un vieux mensonge populaire

traditionnel, cette idée que la culture démoralise. Non, c’est l’abrutissement, la misère, la laideur dans les conditions d’existence, qui ont ce satané résultat ! Dans une maison où l’on n’aère et ne balaye pas tous les jours... ; ma femme Katrine prétend qu’il faut aussi laver le parquet ; mais ça, c’est discutable;... enfin,... dans une pareille maison, dis-je, les gens perdent en deux ou trois ans la faculté de penser et d’agir moralement. Le manque d’oxygène débilite la conscience. Et la quantité d’oxygène doit être bien réduite dans beaucoup de maisons de cette ville, à ce qu’il semble, puisque la majorité compacte peut être assez dépourvue de conscience pour vouloir fonder la prospérité de la ville sur une fondrière de mensonges et de fourberies.

ASLAKSEN

On ne doit pas lancer une accusation aussi grossière contre toute une société de citoyens.

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